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La grossesse chez les adolescentes : l’illusion d’un choix

EL SALVADOR/PHILIPPINES — À tout juste 16 ans, Yajaira est tombée enceinte de son petit ami âgé de 18 ans dès leur premier rapport sexuel. Peu de temps après, ils se sont mariés. « Je démarrais une nouvelle étape de ma vie », se souvient Yajaira. « Le changement a été brutal, car je devais assumer ma grossesse, alors que je venais seulement de terminer ma neuvième année d’études », ajoute-t-elle.

Sa situation n’est que trop courante. En El Salvador, où elle habite, les grossesses chez les adolescentes comptent pour un quart de l’ensemble des grossesses (UNFPA El Salvador, 2021). Cette proportion est un signe de privation générale d’autonomie : les grossesses chez les adolescentes et les mariages précoces sont associés à des cycles de violence domestique et sexuelle (UNFPA El Salvador, 2021), un fléau qui sévissait déjà avant de bondir de 70 % au cours de la pandémie de COVID-19 (IRC, 2020). L’éducation sexuelle commence seulement à être intégrée dans le programme d’enseignement national, et l’avortement reste strictement interdit dans toutes les circonstances, peu importe que la grossesse résulte d’un viol ou d’un inceste, ou que la vie de la mère et de l’enfant soit en péril.

Nous pourrions alors penser que la plupart des grossesses adolescentes sont non intentionnelles. En réalité, en El Salvador, plus de la moitié des adolescentes qui tombent enceintes (58 %) estiment que leur grossesse est intentionnelle, contre 75 % des hommes dont la partenaire tombe enceinte (Carter et Speizer, 2005).

Lorsqu’on lui demande si elle a choisi d’avoir un enfant à 16 ans, Yajaira ne répond pas directement à la question. Elle dit qu’elle n’a bénéficié d’aucune éducation sexuelle et qu’elle a fini par avoir des relations sexuelles et tomber enceinte. Pour elle, et pour un si grand nombre de jeunes femmes, en particulier celles qui sont marginalisées par la pauvreté et le manque de perspectives professionnelles et éducatives, il est presque impossible d’éviter une grossesse et un mariage précoces. Plus d’un quart des jeunes Salvadoriennes sont mariées ou en union non officialisée avant l’âge de 18 ans (CEPALC, 2020).

Si Yajaira n’a pas fait le choix de concevoir un enfant, le mariage était sa décision. « Ma mère n’était pas d’accord », se confie-t-elle, « mais je ne voulais pas que mon enfant vive la même situation que moi et qu’il grandisse sans père ; j’ai donc décidé de me marier pour ensuite aller vivre chez les parents de mon petit ami. Ce fut l’étape la plus difficile de ma vie. Alors que j’étais en route pour me marier à la mairie, mes camarades de classe participaient à un événement pour célébrer l’entrée au lycée. J’ai dû affronter cette triste réalité. Je me suis dit « que suis-je en train de faire ? ».

Son mari lui avait promis qu’elle pourrait continuer ses études, mais la réalité fut bien différente. En plus de s’occuper de son fils en bas âge et d’aider à couvrir les dépenses en fabriquant et vendant du fromage, elle se rendait dans la capitale départementale tous les samedis pour poursuivre sa scolarité. Après les cours, elle devait rapidement rentrer et préparer le repas pour son mari, une situation qui exaspérait sa belle-mère. Yajaira se rappelle l’entendre dire : « cette histoire de cours, c’est terminé ».

À l’autre bout du monde, à Maguindanao aux Philippines, Rahmadina était une élève comme toutes les autres, jusqu’à ce qu’elle achève sa sixième année d’études. À 14 ans, elle est tombée amoureuse et s’est mariée avec Morsid, un jeune homme âgé de 16 ans. La naissance de leur premier enfant a rapidement suivi. Le mariage et la grossesse relevaient de sa décision personnelle, affirme-t-elle. Mais elle ne s’attendait pas à ce qui allait suivre.

« Après notre mariage, j’ai réussi à terminer ma première année de lycée », précise Rahmadina, en berçant son second enfant, un nourrisson. Mais malgré son souhait de poursuivre sa scolarité, elle a finalement été rattrapée par la dure réalité. Après être parti à Manille pour le travail, son mari lui a demandé de mettre un terme à ses études car il avait lui-même quitté le système scolaire.

En dépit des problèmes financiers et des difficultés auxquelles elle est parfois confrontée pour élever, si jeune, ses deux enfants, Rahmadina apprécie son rôle de mère. Néanmoins, elle imagine la vie qu’elle aurait pu mener si elle avait fait des choix différents, confie-t-elle.

Aujourd’hui, elle souhaite trouver du travail à l’étranger « pour subvenir aux besoins de [ses] enfants », dit-elle. « Mais mon mari ne me laissera pas partir. Il dit que je n’ai pas le droit et qu’il m’abandonnera si je pars travailler à l’étranger. Je me suis fait une raison, je n’envisage plus de partir où que ce soit. »

Yajaira se sentait elle aussi coincée. Même si le mariage était sa décision, ses choix de vie ne lui appartenaient plus. Son mari était infidèle et lui infligeait des violences psychologiques. Alors qu’elle souhaitait quitter le foyer, son époux et ses beaux-parents ont utilisé son fils comme moyen de pression : « ils m’ont demandé de partir et de laisser mon fils. » Après cinq ans de mariage, elle a finalement pris une décision radicale. Elle est repartie vivre chez sa mère avec son enfant. « Je n’allais pas leur laisser mon fils. Personne ne pouvait me l’enlever. »

Déterminée à changer le cours de sa vie, elle a terminé ses études et intégré les forces de police afin de venir en aide aux victimes de violence basée sur le genre. Elle a été confrontée à une nouvelle grossesse non intentionnelle. Si cette fois elle a eu recours à un moyen de contraception, ce dernier s’est avéré inefficace. Lorsqu’elle a annoncé sa grossesse à son partenaire, celui-ci a déserté la ville.

Aujourd’hui, à 34 ans, Yajaira semble avoir confiance en elle. Elle est satisfaite par sa carrière professionnelle, fière de ses garçons âgés de 6 et 17 ans et se réjouit du diplôme en travail social qu’elle va bientôt décrocher. Elle apprend à ses fils à devenir des hommes responsables qui rejettent les normes sexistes et parlent ouvertement de certains sujets tels que la contraception : « les mères évitent très souvent d’aborder ces sujets avec leurs enfants. Pourtant, nous devons leur en parler pour qu’ils prennent confiance en eux. »

Rahmadina prend elle aussi des décisions pour assurer son avenir. Elle s’est renseignée sur les différents moyens de contraception disponibles et va bientôt recevoir sa première injection contraceptive. Elle souhaite que sa fille ait le choix. « Je veux qu’elle finisse ses études, qu’elle ait une vie différente de la mienne et qu’elle atteigne ses objectifs avant de se marier », explique-t-elle.

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Violence, coercition et érosion du libre arbitre

Freetown, Sierra Leone — « Je n’étais pas prête à tomber enceinte », confie Mamusu, une jeune fille aujourd’hui âgée de 18 ans et originaire de Freetown, en Sierra Leone. « Quand j’ai commencé à fréquenter cet homme, personne ne s’occupait de mon éducation ou ne m’aidait quand j’avais besoin de fournitures pour l’école... Il était le seul à être là pour moi. »

Mamusu décrit le père de son enfant comme son « petit ami », son « mari » ou « l’homme qui l’a mise enceinte », ce qui montre bien que leur relation n’est absolument pas basée sur l’égalité.

Mamusu a rencontré cet homme alors qu’elle était enfant, tout juste adolescente. Elle voulait à tout prix poursuivre sa scolarité, mais la pauvreté venait assombrir la perspective fragile d’un avenir plus radieux. « On nous demandait d’acheter des stylos, des livres, de faire nos devoirs, etc., mais je n’avais pas d’argent... Il m’a dit qu’il voulait sortir avec moi, et je lui ai expliqué mes problèmes. »

Son aide n’a été que de courte durée : « je n’ai pas été ravie d’apprendre que j’étais enceinte à 14 ans. »

Mamusu n’est pas la seule dans cette situation. En Sierra Leone, les jeunes filles sont souvent désemparées face à des dilemmes insolubles. Les taux de grossesses adolescentes (UNFPA, n. d.) et de mortalité maternelle (UNFPA, n. d. a.) du pays figurent parmi les plus élevés au monde. Les violences sexuelles, omniprésentes (UNFPA Sierra Leone, n. d.), ciblent en grande partie les enfants et entraînent des conséquences terribles. Les jeunes filles les plus vulnérables sont susceptibles d’être agressées ou approchées par des garçons et des hommes plus âgés lorsqu’elles se risquent à sortir pour aller chercher de l’eau, vendre des marchandises ou même se rendre à l’école. Celles qui acceptent une relation sexuelle, qu’elle soit amoureuse, monnayée ou les deux, le font souvent dans une position de faiblesse ou pour assurer leur survie. Lorsqu’elles tombent enceintes, il n’est pas rare qu’elles soient chassées de chez elles et abandonnées à leur sort.

Selon Mangenda Kamara, cofondatrice et directrice de 2YoungLives, un projet de mentorat consacré aux filles enceintes, « les jeunes filles ne tombent pas enceintes par choix. » « La pauvreté extrême, la violence et les différents niveaux de coercition dont elles sont victimes, y compris les rapports sexuels monnayés, limitent leurs possibilités », précise-t-elle.

Bien que les jeunes filles n’aient que peu d’autonomie, elles doivent assumer l’entière responsabilité de leur grossesse, même si elle est la conséquence d’un viol. « Lorsqu’une personne subit un viol et tombe enceinte, elle n’a pas vraiment le choix », explique Fatmata Sorie, avocate à Freetown et présidente de l’organisation d’avocates Legal Access through Women Yearning for Equality, Rights and Social Justice. » « Les structures en place ne viennent pas en aide aux victimes de viol. Par exemple, les postes de police ne disposent même pas du matériel nécessaire pour les examiner », ajoute-t-elle.

On fait souvent comprendre aux jeunes filles qu’elles sont responsables de leur sexualité, même lorsque les rapports sont contraints. En outre, elles ne sont guère informées sur leurs droits ou sur le fonctionnement de leur corps. Jusqu’à récemment, l’éducation à la sexualité était quasi inexistante et les filles visiblement enceintes n’étaient pas autorisées à retourner à l’école. (L’association de Mme Sorie et l’UNFPA ont milité en faveur de l’adoption d’une loi modifiant ces règles, mais la mise en œuvre de cette politique vient à peine de commencer.) Selon le partenariat Family Planning 2030 (FP2030), plus de 86 % des jeunes filles âgées de 15 à 19 ans n’ont jamais utilisé de moyens de contraception, et 21 % d’entre elles deviendront mères avant l’âge de 19 ans (FP2030, 2020 ; Stats SL et ICF, 2020). Par ailleurs, l’avortement reste passible de poursuites pénales en Sierra Leone. Lorsqu’une femme y a recours, « celui‑ci est pratiqué dans des conditions particulièrement dangereuses et peu professionnelles », affirme Mme Sorie.

L’accumulation de tous ces facteurs est souvent fatale. « Avant la mise en place des mesures de quarantaine, nous avons réalisé une enquête qui a révélé que le taux de mortalité maternelle chez les filles âgées de moins de 18 ans [à East Freetown] s’élevait à une sur dix », explique Lucy November, sage‑femme et chercheuse au King’s College de Londres (November et Sandall, 2018). Les recherches qu’elle a menées aux côtés de Mme Kamara ont incité les deux femmes à lancer l’initiative 2YoungLives.

Les filles qui tombent enceintes sont souvent reniées et abandonnées. C’est ce qui est arrivé à Dankay, aujourd’hui âgée de 18 ans. Elle aussi a été approchée par un homme plus âgé qui l’a aidée à s’en sortir : « Quand j’ai accepté ses avances, il s’est peu à peu mis à m’apporter son aide. Mais lorsque je suis tombée enceinte de lui, il a refusé d’assumer ses responsabilités et commencé à m’éviter. Ma tante m’a alors mise à la porte, car pour elle, il était scandaleux d’être enceinte sans qu’un homme reconnaisse l’enfant. » Dankay a été hébergée par une connaissance, mais bien souvent, elle ne mangeait pas à sa faim et était contrainte de dormir sur le pas de la porte, dans le froid.

« Ces jeunes filles ont été stigmatisées par la communauté, par l’école, par l’hôpital, par tout le monde », explique Mme Kamara. Parfois, « lorsque personne ne vient à leur rescousse, en les accompagnant ou en les conseillant, elles finissent par perdre le bébé, voire par y laisser la vie. »

Le moindre soutien peut être d’une importance capitale, ajoute-t-elle. Le mentorat, le soutien social, les services de garde d’enfants, la diffusion d’informations factuelles et la bienveillance peuvent faire la différence. Grâce au projet 2YoungLives, Mamusu a pu créer sa petite entreprise et s’est révélée une excellente élève. Elle entend bien tirer pleinement profit de ses capacités, non seulement pour elle et son enfant, mais également pour sa communauté. « Après ma réussite aux examens et l’obtention de mon diplôme universitaire, je souhaite devenir infirmière », explique Mamusu. « Quand je vais à l’hôpital, je vois combien les infirmières prennent soin des patients », ajoute-t-elle.

Dankay reçoit elle aussi de l’aide pour pouvoir jongler entre ses études et son rôle de mère. La résilience et la détermination de ces femmes à offrir à leurs enfants une vie meilleure sont des exemples dont les décideurs politiques feraient bien de s’inspirer. Leur potentiel doit être valorisé et non gaspillé, et elles en ont conscience.

« Devenir mère à un si jeune âge n’est pas facile, mais je sortirai plus forte de ces épreuves », elle affirme.

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Quand la contraception est inefficace

UNFPA — La contraception a changé le cours de l’histoire : depuis des décennies, les méthodes modernes renforcent le pouvoir des femmes sur leur vie reproductive et aident les pays à atteindre leurs objectifs de développement. Toutefois, ces méthodes ne sont pas toujours efficaces.

En Inde, après avoir vécu un accouchement difficile qui aurait pu lui coûter la vie à l’âge de 24 ans, Mukul a décidé de se faire poser un dispositif intra-utérin. Cependant, moins d’un an plus tard, elle a découvert à sa grande surprise qu’elle était de nouveau enceinte. Cinq mois s’étant déjà écoulés, il était trop tard pour envisager un avortement. Elle a donné naissance à une deuxième petite fille. « Nous avons accueilli notre deuxième enfant et l’avons éduquée avec sa sœur », explique Mukul. « Tout allait pour le mieux, ma fille recevait beaucoup d’amour de la part de toute ma famille et de tous mes amis. »

Mukul n’imaginait pas retomber enceinte. Le dispositif intra-utérin, une méthode de longue durée, est considéré comme l’un des moyens de contraception les plus fiables. Toutefois, aucun contraceptif n’est infaillible, qu’il s’agisse de contraceptifs oraux, des implants, des progestatifs injectables ou même des vasectomies. Lorsqu’elles sont utilisées systématiquement et correctement, ces méthodes présentent un taux d’échec inférieur (voire nettement inférieur) à un point de pourcentage, mais elles s’avèrent parfois inefficaces. Par exemple, au Royaume-Uni, un avortement sur quatre est imputable à une contraception hormonale inefficace (BBC, 2017), un chiffre qui est presque multiplié par deux si d’autres méthodes telles que le préservatif, le diaphragme et le retrait sont prises en compte.

Plusieurs années plus tard, Mukul est de nouveau tombée enceinte, alors qu’elle continuait de recourir à la contraception. Elle était certaine de ne plus vouloir d’enfant, même si son père insistait fortement pour qu’elle essaye d’avoir un garçon. (Malgré la réussite personnelle de Mukul, une universitaire accomplie, sa famille continuait d’afficher une nette préférence pour les garçons.) « J’ai choisi d’avorter afin de pouvoir assumer mes engagements envers mes deux filles, des engagements qui auraient été réduits par l’arrivée d’un troisième enfant », explique-t-elle. « Je n’ai aucun regret », ajoute-t-elle.

Dalila*, qui vit dans une zone rurale en El Salvador, a vécu une expérience très similaire. Peu après leur mariage, elle et son nouveau mari ont reçu la visite d’un conseiller du planning familial, mais Dalila n’a pas souhaité recourir à la contraception. « Je voulais avoir un enfant. La naissance de ma fille m’a comblée de joie », explique-t-elle.

Comme Mukul, elle a commencé à utiliser un moyen de contraception après la naissance de son premier enfant et a appris qu’elle était de nouveau enceinte alors que sa grossesse était déjà bien avancée. « J’ai compris que le moyen de contraception que j’utilisais n’avait pas fonctionné quand j’ai appris la nouvelle à six mois de grossesse. J’étais en état de choc et me suis demandé ce qu’il s’était passé. »

Ces histoires ne surprendraient pas Dr Ayse Akin, médecin exerçant en Türkiye qui œuvre depuis cinquante ans dans le domaine de la santé publique et reproductive. Elle a été témoin de nombreuses grossesses inattendues chez des patientes munies d’un DIU ou utilisant d’autres méthodes contraceptives. « Parfois, les femmes ne découvrent leur grossesse que très tardivement, car elles ne s’y attendent pas », explique-t-elle.

Toutefois, l’échec contraceptif ne touche pas toutes les femmes de la même façon ou dans les mêmes proportions. Une étude réalisée en 2019 a mis en évidence, pour certaines méthodes, un taux d’échec contraceptif jusqu’à dix fois plus élevé chez les jeunes utilisatrices que chez les utilisatrices plus âgées (Bradley et al., 2019). Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour expliquer ce phénomène : il est possible que les jeunes femmes soient plus fécondes et actives sexuellement, qu’elles manquent d’expérience dans l’utilisation des contraceptifs, ou qu’elles aient encore plus de difficultés à accéder à des conseils de qualité dans ce domaine. En outre, le taux d’échec contraceptif est nettement plus élevé chez les femmes les plus pauvres. Ces résultats montrent que les femmes les moins armées pour faire face à une grossesse non intentionnelle, c’est-à-dire les plus jeunes et les plus pauvres, sont plus susceptibles d’être confrontées à cette situation, malgré tous leurs efforts pour l’éviter.

Les conséquences peuvent être désastreuses, explique Dr Akin, une médecin qui a aidé de nombreuses patientes ayant eu recours à un avortement clandestin ou non médicalisé. Ces femmes arrivaient en sang, souffraient d’anémie ou de septicémie ; nombre d’entre elles ont subi des complications à long terme ou n’ont pas survécu. « C’était terrible », confie-t-elle. En un mois, sur quatre femmes prises en charge après un avortement non médicalisé, « trois sont décédées, une seule a pu être sauvée. » Selon Dr Akin, si la situation s’est améliorée après 1983 avec la légalisation de l’avortement en Türkiye, un grand nombre d’hôpitaux ne pratiquent toujours pas d’avortements médicalisés, et de nombreux médecins n’ont ni le temps ni l’envie de conseiller leurs patientes sur l’utilisation de contraceptifs.

Dalila et Mukul ont continué de recourir à la contraception même après leurs mésaventures. Le mari de Mukul a subi une vasectomie pour ne plus risquer d’agrandir la famille. Juliana, qui dit avoir été « comblée de joie » par sa deuxième grossesse surprise, a elle aussi décidé de ne plus avoir d’enfants.

Dalila conseille à ses filles, désormais adolescentes, de trouver un partenaire qui les soutiendra et les aidera à concrétiser leurs ambitions, mais aussi de recourir à des méthodes de planification familiale. Elle tient à ce que chacune de ses filles décide de son avenir : « personne ne les obligera à porter la vie si elles ne se sentent pas prêtes à devenir mères. »

*Par souci de protection, les noms ont été changés

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La planification du changement

Philippines, 2021 — Rahma Samula, âgée de 40 ans et vivant à Maguindanao, aux Philippines, fait part de son épuisement après son sixième accouchement. Sa propre mère avait élevé huit enfants. « Voir ma mère peiner à s’occuper de mes sept frères et sœurs a contribué à ma décision d’essayer la planification familiale ; mon mari et moi étions d’accord à ce sujet. »

Presque tous ses enfants ont seulement un an d’écart les uns avec les autres, mais grâce à un contraceptif injectable, Rahma a pu retarder sa dernière grossesse jusqu’à 2021, soit cinq ans après la naissance de son précédent enfant. Rahma est certaine que sans les injections, elle aurait eu deux autres enfants entre-temps. Elle et son mari sont reconnaissants envers les agents de santé locaux qui les ont conseillés sur les différentes solutions de planification familiale disponibles. Rahma, qui est en bonne santé et pour qui les effets secondaires se sont limités à une prise de poids bienvenue, considère que l’espacement des naissances et l’utilisation de contraceptifs étaient préférables pour son corps, mais aussi pour sa famille, « afin d’éviter une situation difficile pour les enfants ».

Une génération plus tôt, les choses n’auraient pas été aussi simples.

La politique du gouvernement philippin en matière de planification familiale et de santé reproductive a connu de nombreux flottements. Les politiques menées dans les années 1980 visaient à limiter la croissance démographique par le biais de quotas et d’incitations à la contraception. Elles se sont ensuite conformées à la doctrine de l’Église catholique interdisant les moyens de contraception modernes. Pendant des décennies, les tensions entre les militants pro et anti-contraception ont entraîné le pays sur une voie intermédiaire incertaine consistant à encourager la planification familiale principalement dans une optique de santé maternelle et de survie des enfants, une approche qui marginalisait les adolescentes et les femmes non mariées (Alvarez, 1993). Ce n’est qu’en 2012, avec l’adoption de la Loi sur la parentalité responsable et la santé reproductive, que le gouvernement a opté pour son approche actuelle centrée sur les patients et la santé reproductive et s’est engagé à assurer aux familles pauvres des services de planification familiale gratuits. Malgré cela, des chefs religieux influents continuent de s’opposer à l’utilisation de toute forme de contraception non considérée comme « naturelle » (méthodes fondées sur la connaissance des périodes de fécondité)

Ce sont pourtant des chefs religieux et des dirigeants communautaires qui, avec des organisations à but non lucratif, ont contribué pendant des années à fournir des contraceptifs dans les régions isolées et aux familles qui n’avaient pas les moyens de se retrouver avec plus de bouches à nourrir. « Le curé de notre paroisse vient nous voir, c’est lui qui nous donne accès à [la pilule contraceptive] », expliquait ainsi une mère de famille d’un modeste village de pêcheurs isolé à l’UNFPA en 1998. « On ne sait pas où s’en procurer. »

L’effet conjugué de la loi de 2012 et d’initiatives populaires, menées notamment par des groupes non gouvernementaux, des organisations de défense des droits des femmes et des particuliers tels que ce prêtre, a considérablement amélioré l’accès à la contraception aux Philippines. La dynamique de cette évolution n’est pas le fruit d’une seule intervention (du système de santé, du système législatif ou de la société au sens large), mais plutôt d’un travail global et transversal sur plusieurs années.

La loi a permis de stimuler les investissements en faveur de dispensaires et de services de santé reproductive, et un programme d’assurance santé couvre désormais plus de 90 % des municipalités du pays (FP2030, 2020a). Les controverses passionnées sur la contraception se sont apaisées, et un nouveau dialogue s’est engagé au sujet de la liberté de choix, des droits et des objectifs à long terme des individus et des familles. Les agents de santé, les conseillers en planification familiale et même les chefs religieux luttent de façon proactive contre la désinformation en matière de contraception.

« Mon mari et moi nous sommes mis d’accord pour utiliser des contraceptifs parce que la vie est vraiment difficile en ce moment », témoigne Theresa Batitits, 36 ans, conseillère en nutrition dans un village du nord du pays. Ils souhaitent consacrer leurs ressources limitées à l’éducation des quatre enfants qu’ils ont déjà. Theresa avait jusque-là évité les contraceptifs hormonaux, en partie par crainte des effets secondaires, mais lorsqu’un agent de santé local lui a parlé des implants de longue durée, elle a décidé d’essayer. « Avant de fournir des services de planification familiale à chaque femme, ils donnent des informations sur les différentes méthodes, leur fonctionnement et leur utilisation, ainsi que sur les effets secondaires des moyens de contraception, notamment », raconte Theresa.

Anisa T. Arab, originaire de Maguindanao, est issue d’une fratrie de 15 enfants. Elle a toujours su s’affirmer, et a quitté le foyer familial à l’âge de 20 ans plutôt que d’accepter les projets de son père, qui envisageait de la marier et de lui faire arrêter ses études. Elle était d’abord opposée à la planification familiale, qu’elle pensait contraire aux enseignements islamiques, mais en étudiant cette religion, elle s’est rendu compte que les traditions de sa communauté au sujet des femmes divergeaient en réalité des principes de l’Islam.

Aujourd’hui, à l’âge de 57 ans, Anisa, animatrice radio et enseignante en études islamiques (ou uztazah), défend ardemment l’éducation des femmes ainsi que leurs droits à se marier si, quand et avec qui elles le souhaitent et à recourir à la planification familiale. Elle enseigne à ses fidèles la fatwa sur la planification familiale, un avis juridique adopté par des spécialistes de l’Islam indiquant que la contraception n’est pas interdite. La planification familiale n’est pas une mauvaise chose, selon elle. Au contraire, « c’est lorsque les femmes apprennent à prendre soin de leur corps qu’elles peuvent fonder une famille équilibrée ».

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Contraceptifs masculins : pourquoi se font-ils tant attendre ?

UNFPA — « La plus grande difficulté en matière de procréation devrait consister à déterminer si l’on souhaite des enfants et quand », affirme Logan Nickels, chercheur pour la Male Contraceptive Initiative (MCI) aux États‑Unis. « Une fois cette décision prise, chaque personne devrait avoir accès aux outils nécessaires pour pouvoir mener à bien son projet de vie facilement et efficacement. »

Aujourd’hui, deux méthodes contraceptives destinées aux hommes, à savoir le préservatif et le retrait, représentent environ 26 % du recours à la contraception à l’échelle mondiale. Malheureusement, le préservatif masculin affiche un taux d’échec d’environ 13 % dans le cadre d’une utilisation courante, et le retrait compte parmi les formes de contraception les moins efficaces (OMS, 2018). La vasectomie, en revanche, est considérée comme l’une des méthodes les plus efficaces (OMS, 2018), mais moins de 3 % des couples y ont recours pour prévenir une grossesse (Pile et Barone, 2009).

Les perspectives prometteuses de nouvelles méthodes de contraception masculine ne manquent pas : pilules, crèmes locales, patchs à micro-aiguilles, contraceptifs injectables biodégradables, ainsi qu’un dispositif aux mêmes effets que la vasectomie, mais conçu pour être réversible. Plus de 40 méthodes sont ainsi recensées dans une base de données des moyens de contraception en cours d’étude ou de développement (Calliope, n.d.). Alors pourquoi ne dispose-t-on toujours pas de solutions plus satisfaisantes en matière de contraception masculine ? « À mon avis, le fait que la société confie aux femmes la responsabilité de la procréation y est pour beaucoup : ce sont les femmes qui assument la charge d’une grossesse », explique Logan.

Il est souvent ancré dans les mentalités que la contraception est une affaire de femmes. Ce préjugé peut être un véritable frein. « On considère souvent que les hommes n’ont qu’un rôle secondaire dans l’équation, car tout le monde pense qu’ils ont déjà tous les droits nécessaires », poursuit Logan. « Selon moi, [la recherche sur les contraceptifs] s’est attachée à donner plus de droits aux femmes et aux filles, plutôt qu’à inclure les hommes de façon efficace et utile dans l’équation. »

Des études montrent que, dans de nombreux pays, les hommes s’intéressent aux moyens de contraception leur étant destinés. Selon une étude réalisée en 2002 auprès de 9 000 hommes issus de neuf pays, 55 % des répondants affirment qu’ils seraient prêts à essayer un nouveau produit (Heinemann et al., 2005). Aux États-Unis, une étude de 2019 portant sur environ 1 500 hommes a révélé que 60 % des répondants souhaitant prévenir une grossesse espéraient la commercialisation d’un nouveau moyen de contraception destiné aux hommes (Friedman et al., 2019). Malheureusement, l’industrie pharmaceutique mondiale reste au point mort dans ce domaine. « Le problème, c’est qu’ils ne voient pas l’intérêt, puisque les produits déjà en vente [pour les femmes] fonctionnent et ne présentent aucun danger », précise Rebecca Callahan, chargée du développement des produits pour FHI 360, organisation américaine de promotion de la santé et du bien-être à but non lucratif.

Pour être compétitif, un nouveau contraceptif masculin devrait être au moins aussi efficace que les meilleurs produits destinés aux femmes disponibles sur le marché. De plus, les seuils de sécurité à respecter pour commercialiser un nouveau contraceptif, qu’il soit masculin ou féminin, sont plus stricts que pour n’importe quel autre produit pharmaceutique, « parce qu’il est destiné à prévenir un événement non désiré chez des jeunes gens en bonne santé », ajoute Rebecca. Et ces normes sont même encore plus strictes pour les nouvelles méthodes masculines, les risques que présentent les effets secondaires des contraceptifs féminins étant habituellement considérés à l’aune des risques potentiels d’une grossesse (aux conséquences parfois fatales).

Une étude a mis en évidence l’efficacité des injections d’hormones hebdomadaires destinées aux hommes en prévention d’une grossesse, avec des effets secondaires généralement minimes (Berhe et al., 2016). Les problèmes signalés, à savoir quelques cas d’acné, de prise de poids et de sautes d’humeur, étaient comparables à ceux souvent rencontrés par les femmes sous contraception hormonale. Mais l’étude a été interrompue lorsqu’un homme a plongé dans une grave dépression et qu’un autre a fait une tentative de suicide, alors que la dépression est un risque reconnu des contraceptifs hormonaux féminins (Skovlund et al., 2016).

Les difficultés ne s’arrêtent pas à la recherche pharmaceutique. Le lancement de nouveaux moyens de contraception nécessite des financements, d’innombrables tests, des campagnes de marketing et des réseaux de distribution. Sans soutien, même des méthodes efficaces et attendues par les utilisateurs peuvent se solder par un fiasco. Dr Demet Güral l’a observé dans les années 1990 alors qu’elle travaillait sur un projet de promotion de la vasectomie sans bistouri en Türkiye.

« Notre projet démontrait que les hommes accepteraient immédiatement cette méthode », confie-t-elle. Sur plus de 2 000 vasectomies pratiquées en trois ans dans quatre hôpitaux du pays, plus de 60 % des patients potentiels ont accepté la procédure dès la première consultation. Pourtant, faute d’un soutien durable de la part des donateurs, la méthode n’a jamais percé. La vasectomie est donc restée rare en Türkiye (Département des affaires économiques et sociales des Nations Unies, 2021a).

Par ailleurs, il ne suffit pas d’améliorer l’offre contraceptive masculine. Pour pouvoir faire des choix responsables en matière de procréation, chaque personne doit aussi être correctement informée des avantages et des inconvénients des méthodes contraceptives, être capable d’exprimer ses souhaits à ce sujet, et respecter les besoins et l’opinion de son ou sa partenaire.

Dans ce domaine également, on peut observer certaines avancées. Martha Brady, experte internationale de la santé spécialisée dans la recherche sur les contraceptifs, témoigne de cette évolution des mentalités : « [Les jeunes hommes] se rendent compte que le monde change à vitesse grand V. Partout, les normes se transforment, aux États-Unis comme en Afrique... Je suis convaincue que certains jeunes seront prêts à essayer des choses que des quinquagénaires d’une autre époque auraient sans doute refusées », ajoute-t-elle.

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