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État de la population mondiale 2010

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CHAPITRE QUATRE

Temps de crise et fluctuations des relations entre les deux sexes

S’enfuyant de la République démocratique du Congo, un homme visiblement désemparé a confié à un travailleur humanitaire s’occupant de réfugiés en Ouganda qu’il ne pouvait plus supporter d’assister en témoin impuissant aux brutalités et aux sévices infligés aux personnes qui l’entouraient. Il connaissait la détresse des hommes qui se trouvent dans l’impossibilité d’agir devant l’anarchie et la violence incontrôlée. Il n’avait pas non plus pu échapper à la violence sexiste et sexuelle. « Nous sommes des lâches et nous n’en sommes pas fiers, a-t-il dit. C’est pourquoi nous sommes tous partis. »

Thaïlandaise, officier de la Police des Nations Unies (à gauche) et femme officier d'une unité pour personnes vulnérables de la Police nationale du Timor-Leste (PNTL) (à droite), répondant à un appel près du village de Gleno.
©UN Photo/Martine Perret

Alors que le monde et les institutions mondiales ont enfin révélé au grand jour les violences faites aux femmes dans les situations de conflit et de catastrophe, il est apparu à de nombreux acteurs intervenant dans les communautés affectées que les hommes avaient, eux aussi, subi toutes sortes de violences et de mauvais traitements. Guérir leurs blessures et leur redonner le sentiment de leur valeur dans la société est perçu aujourd’hui comme revêtant une importance primordiale pour le succès à long terme de la réconciliation et de la reconstruction. Non seulement les femmes et les hommes travaillent-ils ensemble à la reconstruction matérielle des maisons et des communautés, mais ils parlent également de l’évolution des rôles attribués aux deux sexes et de l’éclatement des notions traditionnelles de la masculinité pouvant résulter des conflits ainsi que du déplacement.

Les résolutions du Conseil de sécurité et d’autres instruments des Nations Unies ont employé pendant des années le terme de « civils » pour désigner tous les hommes, femmes et enfants affectés par la guerre, même lorsqu’ils visaient essentiellement les violences à l’égard des femmes et des filles. Les homicides sexospécifiques tels que le massacre de milliers d’hommes et de garçons en Bosnie-Herzégovine au milieu des années 1990, dans le cadre de ce que le monde a dénommé la « purification ethnique », ont été condamnés pour ce qu’ils étaient. Mais ce phénomène n’a pas inspiré une campagne durable en vue de l’élimination de la violence à l’égard des hommes et des garçons.

Une focalisation de l’attention sur les hommes et les garçons ne va toutefois pas sans controverse. De nombreuses femmes et certaines organisations de défense des femmes se préoccupent de la survenue d’un fléchissement dans les durs combats menés au fil des ans pour assurer aux femmes la reconnaissance de leurs droits, l’accès à la justice et des réparations, dès lors que l’attention se tourne vers les hommes. Après tout, la violence à l’égard des femmes est toujours très présente et, en certains lieux, s’aggrave. C’est ainsi qu’en Afrique en 2008, par exemple, la Déclaration de Goma sur l’élimination de la violence sexuelle et la lutte contre l’impunité dans la Région des Grands Lacs a noté que la violence sexuelle et sexospécifique, particulièrement à l’égard des femmes et des enfants, avait atteint des proportions pandémiques et n’était « pas seulement liée à des situations de crise ou de guerre ». Et en Bosnie-Herzégovine, où le recours au viol durant la guerre au début des années 1990 a mené à la classification des violences sexuelles de toutes sortes parmi les crimes de guerre internationalement reconnus, le Centre sur le genre, organisme officiel, a signalé en 2010 un accroissement de la violence domestique, 15 ans après la conclusion d’un accord de paix mettant fin au conflit.

Toutefois, beaucoup sinon la plupart des acteurs, de l’un et l’autre sexe, engagés dans la lutte mondiale contre la violence sexiste accueillent avec satisfaction une focalisation accrue sur les hommes et les garçons, qu’ils considèrent comme une évolution importante, en ce que les hommes sont perçus comme faisant partie d’une solution durable, même lorsque le problème réside dans des comportements masculins.

Dans certaines sociétés traditionnelles, le langage du féminisme et des droits des femmes a suscité des alarmes chez les hommes et doit être soigneusement traduit dans les langues et les cultures locales pour attirer les hommes dans le débat sur les changements sociétaux en cours de par le monde. Telle est l’opinion exprimée par Otellu Eyatty, surintendant de la police d’Amuria, district rural de l’est de l’Ouganda. Selon lui, l’emploi d’un langage venu du Nord a été source de malentendus chez les hommes de la région, déjà stressés par le sentiment d’impuissance qu’ils  éprouvent après avoir perdu leurs troupeaux aux voleurs de bétail de la région voisine de Karamoja, repère de clans armés. « Ils ne savent pas ce qu’est l’autonomisation [N.d.t. : empowerment en anglais], dit-il. Le terme est menaçant pour les hommes, comme si les femmes allaient leur enlever tout pouvoir. »  La façon dont les idées sont présentées, note-t-il, peut faire le succès ou l’échec de la compréhension des rôles dévolus aux deux sexes.

Dans plusieurs régions de l’Ouganda, les hommes ont subi des agressions psychologiques et physiques, qui sont emblématiques de ce qui est survenu en de nombreux autres lieux où les conflits ou les catastrophes ont perturbé l’existence des gens, notamment au Libéria, où selon les estimations 30 % des hommes, voire davantage, ont subi des sévices pendant les années de troubles et de guerre civile. Parmi ces sévices figurent, dans la catégorie des agressions violentes, les viols, souvent commis par des groupes armés. Le projet de loi sur les réfugiés de la prestigieuse université Makerere a documenté ces sévices et consigné les récits de personnes déplacées en Ouganda et de réfugiés de la région des Grands Lacs, en particulier de la République démocratique du Congo. Les résultats des recherches de ce projet forment la base d’un film produit en 2008, intitulé Gender Against Men [La sexualité contre les hommes].

Dans le film, un réfugié congolais, montré en silhouette dans l’obscurité, décrit les violences sexuelles qu’il a subies de la part de « nombreux » soldats non identifiés de l’une des factions belligérantes du Congo. « Je ne sais pas combien il y en a eu, dit-il. Je suis plutôt traumatisé. Après, ça, on ne sait pas comment vivre comme avant. »  Son explication du comportement de ses agresseurs est particulièrement troublante à plusieurs niveaux : « Nous ne valions rien, dit-il. Ils nous ont mis dans la situation des femmes. [Ils ont dit] nous allons vous montrer que vous êtes tous des femmes. Vous n’êtes pas des hommes comme nous. »

Le mal fait aux hommes n’est pas toujours physique; il y a aussi, souvent caché, les traumatismes psychologiques infligés généralement à des fins d’intimidation et d’humiliation, particulièrement destructeurs pour l’âme, car ils frappent les hommes dans leur identité même telle qu’ils la perçoivent, ou dans leur masculinité, explique dans le film Chris Dolan, le directeur du projet de loi sur les réfugiés. « Nombre de conflits comportent des conflits d’identité : identités ethniques, identités politiques, et même des tentatives de déterminer qui est inclus, qui est exclu, qui est jugé digne ou indigne, note-t-il. Le point principal, c’est l’humiliation. Comment faites-vous pour humilier les exclus et leur prouver qu’il est justifié de les exclure ? Comment établissez-vous votre suprématie, votre droit de contrôler ? Cela semble se faire, pour beaucoup, par des formes particulières de violence. Je crois que l’usage de la violence sexuelle vise essentiellement, je dirais, le cœur du sentiment d’identité individuel et collectif. »

Des hommes et des enfants sont forcés de regarder leur épouse et leur mère se faire violer par des agresseurs armés, sans pouvoir rien y faire. Quelquefois, les victimes sont leur sœur, ou un parent âgé ou d’autres membres de leur famille. Quelquefois, le chef de famille est attaché, pieds et poings liés pendant l’agression. Le mal psychologique fait aux enfants témoins de tels actes est incommensurable. Dans Gender Against Men, une jeune femme explique que son frère a été tué, abattu d’un coup de feu, pour avoir refusé de la violer.

Lorsque les hommes ont perdu leur logement et leurs moyens d’existence et qu’ils se retrouvent confinés dans des camps de réfugiés ou des établissements provisoires pour personnes déplacées, un autre facteur se manifeste : ces hommes perdent souvent leur sentiment d’utilité et de valeur. Ils voient les femmes qui se chargent de la fragile économie familiale, qui achètent et vendent ce qu’elles peuvent, pratiquent le troc pour se procurer de la nourriture ou d’autres nécessités, qui se prostituent parfois pour donner de quoi manger à la famille. L’évolution des rôles traditionnels attribués aux deux sexes est aujourd’hui largement considérée comme l’un des facteurs de l’augmentation de la violence domestique dans les camps, qui peut se poursuivre après le retour au pays ou la réinstallation dans une autre région. Dans un rapport récent produit pour les Nations Unies, l’Internal Displacement Monitoring Centre, ONG établie par le Norwegian Refugee Council, signale que le nombre de personnes déplacées dans leur propre pays est passé d’un total mondial de 17 millions en 1997 à plus de 27 millions en 2009, soit le niveau le plus élevé depuis que l’on a commencé à recueillir ces statistiques à la suite des guerres civiles et des conflits internes des années 1990. Les menaces pour la paix domestique et la confusion concernant les rôles dévolus aux deux sexes ne peuvent donc que s’intensifier. Les recherches indiquent que si les accords de paix et de cessez-le-feu conclus de par le monde durant la première décennie du XXIe siècle ont pu réduire les déplacements de population dans certaines régions, de nouvelles crises ont éclaté ailleurs. Le Pakistan avait en 2009 le plus grand nombre de personnes déplacées en raison de l’avancée de l’insurrection des talibans et de la riposte militaire des autorités. Trois millions de Pakistanais ont été chassés de chez eux en 2009, soit trois fois plus de personnes qu’en République démocratique du Congo, qui se classait en deuxième place.

      Personnes déplacées et réfugiés – 1989-2009


      Source:
Internal Displacement Monitoring Centre, Norwegian Refugee Council.

Les souffrances des hommes, outre l’absence de campagne internationale pour y sensibiliser le public, échappent fréquemment à l’attention et ne sont pas traitées car les hommes ne demandent pas d’aide, sous forme de conseils psychosociaux ou autres, aussi souvent ni aussi promptement que les femmes. Alumai Francis, coordonnateur de la formation pour la Transcultural Psychosocial Organization of Uganda : « La question du traitement des hommes est celle de l’acceptation, qui est liée à la question de la masculinité. Aucun homme ne peut se présenter devant le monde entier et annoncer qu’il a été vaincu. Ils essaient de s’adapter eux-mêmes. Et dans la plupart des cas, d’après ce que j’ai constaté, ce manque d’ouverture […] se traduit par d’autres types de comportements. On assiste alors à un accroissement des comportements et des habitudes tels que l’abus d’alcool, la violence domestique et diverses formes de viol. »

« Quand vous observez les hommes au sein de leur famille, vous constatez qu’ils ont autant besoin de counselling que les femmes et les enfants », dit M. Francis à propos du stress résultant des conflits lors d’une conversation avec d’autres représentants d’ONG réunis à Kampala au siège de l’UNFPA. « Mais ce n’est pas facile de les y amener, explique-t-il. Les hommes n’acceptent de l’aide que lorsqu’ils en sont au trente-sixième dessous. Quand vous les amenez dans des centres de counselling, ils pensent que le counselling est pour les gens qui ont des problèmes mentaux. Pour eux, ce ne sont pas les malades qui recourent au counselling, ce sont les fous. Il n’est donc pas acceptable d’être vu en ces lieux. Qu’est-ce que la communauté en pensera ? Qu’est-ce que la communauté va dire de vous ? Et donc la plupart des hommes se réfugient dans une négation de la réalité. Et ici encore, cela se traduit par d’autres comportements négatifs : abus d’alcool, violence domestique, maltraitance d’enfants, et autres. » Les travailleurs sociaux qui vivent dans les communautés où les familles sont revenues de camps de personnes déplacées aident les hommes à accepter plus facilement de se faire soigner, dit-il, mais cela prend du temps.

Les hommes ont souvent une distance psychologique considérable à couvrir, non seulement pour s’adapter aux nouvelles réalités de la situation au lendemain des conflits, mais aussi pour demander de l’aide lorsqu’il s’avère qu’ils ne parviennent pas à s’adapter. Chris Dolan a noté il y a dix ans, dans un rapport d’étude intitulé Collapsing Masculinities and Weak States—a case study of northern Ouganda [L’effondrement des masculinités et les États faibles – étude de cas dans le nord de l’Ouganda], combien les stéréotypes et les modèles des comportements masculins et féminins perçus étaient profondément ancrés, les femmes étant invariablement, dans le système en place, des citoyennes de deuxième classe. Sur ces bases, les nouvelles attitudes issues des perturbations dues aux conflits et des aptitudes à la survie acquises et renforcées par la nécessité qui se manifestent chez les femmes, lesquelles aspirent à une certaine indépendance économique et sociale au sein d’une vie villageoise qui reprend, jettent un immense défi aux hommes qui s’imaginaient sans doute qu’ils allaient retrouver leur autorité et réexercer leur domination dans de brefs délais.

Groupe de jeunes devant une école à Amuru (Ouganda).  ©Panos Pictures/Jenny Matthews

Parmi les Palestiniens habitant les terres occupées par Israël, les traditions relatives aux rôles dévolus aux deux sexes sont, de même, remises en question, encore que de différentes manières et pour différentes raisons. C’est ce que note Ziad Yaish, représentant assistant attaché au programme de l’UNFPA dans le Territoire palestinien occupé, auteur d’une thèse de maîtrise sur le sujet défendue à l’université de Birzeit, dans laquelle il concentre ses recherches sur la ville de Naplouse, où les familles ont subi des décennies d’occupation et d’attaques militaires sporadiques. Les établissements israéliens s’étendent dans les alentours de la ville, reliés par des routes que les Palestiniens ne sont pas autorisés à emprunter.

Naplouse, ville ancienne possédant une longue histoire de résistance, a subi des assauts et des opérations de perquisition et de ratissage intrusives des forces israéliennes. Elle est plus ou moins enfermée à l’intérieur de barricades israéliennes, tels que des barrages routiers parfois déplacés sans préavis qui font perdre un temps considérable aux habitants, forcés de modifier leur itinéraire. L’économie locale est au plus mal; les emplois sont rares et le chômage élevé. M. Yaish s’intéressait, il l’a confié dans une interview, aux modalités selon lesquelles les ménages négociaient l’autorité dans cette situation de crise.

« Je voulais savoir comment les hommes vivaient cette situation et quels étaient les effets de l’occupation sur les rôles dévolus aux deux sexes dans la famille. dit-il. Je voulais étudier les hommes, en particulier les hommes mariés et leurs relations avec leur femme et leurs enfants. L’idée m’est venue lorsque j’ai vu des hommes aux postes de contrôle israéliens, se faire fouiller, humilier, être parfois fouillés à nu et interrogés devant leur famille. Je me suis dis : comment ces hommes réagissent-ils une fois rentrés chez eux ? »

« Les études sur l’effet de la guerre et des conflits armés sur la masculinité dans le monde arabe sont limitées, écrit M. Yaish dans sa thèse. Toute la notion de masculinité est nouvelle dans le monde arabe. »  Ses recherches dans les librairies et bibliothèques du Caire, d’Amman, de Damas et de Jérusalem ne lui ont permis de trouver qu’un petit nombre d’ouvrages et d’articles pertinents.

Dans la région de Naplouse, Ziad Yaish a réparti ses sujets en deux groupes, les hommes de moins de 40 ans et les hommes de plus de 40 ans, pour déterminer s’il y avait des différences générationnelles. Il a également parlé à des femmes dont le mari était chômeur. « Les hommes sont censés nourrir et protéger leur famille. Mais ici, s’ils perdent leur emploi, ce sont les femmes qui s’efforcent de pallier aux difficultés, de subvenir aux besoins familiaux. Elles essaient de lancer des projets générateurs de revenus, ou de trouver un emploi rémunéré. »  Les hommes âgés, a-t-il constaté, tendent à se désengager de la famille s’ils se sentent marginalisés par les femmes, beaucoup de celles-ci s’efforçant de leur fournir un soutien psychologique en espérant qu’un jour, les choses reviendront à la « normale ».

À Gaza, où les Palestiniens sont sujets à des limitations encore plus grandes qu’en Cisjordanie, un groupe de femmes communiquant par liaison vidéo avec le bureau de l’UNFPA de Jérusalem, a déclaré avoir constaté des changements dans les rôles et les attitudes des hommes et des femmes ces dernières années, à mesure que l’étau se refermait sur le territoire. Sabha Sarhan, qui depuis 2003 organise des clubs d’auto-assistance pour femmes rurales, où l’on enseigne entre autre la production vivrière et les conserves alimentaires à but commercial, signale que les femmes savent que la vie est très dure, psychologiquement, pour les hommes et qu’elles ont trouvé des moyens de maintenir la paix dans leur ménage. « Les hommes sont frustrés par de petites choses, dit-elle, comme le fait de ne pas pouvoir acheter de cigarettes. Mais les femmes sont intelligentes. Elles savent gagner de l’argent pour appuyer les hommes et éviter la violence. » Sabha Sarhan note qu’elle s’est attachée, dès le début de ses projets ruraux, à rejeter la coutume qui confinait les femmes chez elles, et elle pense que les Palestiniennes de Gaza sont aujourd’hui plus fortes, en partie en raison des difficultés auxquelles elles ont dû faire face pour assurer leur survie et celle de leur famille.

Maryam Zaqoot, militante des droits de la personne et directrice de la Culture and Free Thought Association [Association pour la culture et la liberté de pensée] à Gaza, ajoute que son organisation et d’autres reconnaissent que le conflit avec Israël a touché les hommes plus durement que les femmes de multiples façons et que, aspect positif, il avait contribué à un partage accru des efforts pour faire atténuer les difficultés de la vie. « Les hommes se rendent compte davantage de ce que font les femmes », dit-elle. Fiza Shraim, pionnière palestinienne de l’amélioration de la profession de sage-femme et des soins maternels dans des situations extrêmement difficiles, lui fait écho en disant avoir remarqué que les jeunes hommes sont moins nombreux à rechercher des femmes dociles, sans éducation, qui resteront à la maison, et qu’ils leur préfèrent des femmes capables de travailler et de contribuer à l’entretien de la famille. Elle note aussi qu’elle voit davantage d’hommes qui aident aux travaux ménagers, signe parallèle d’un changement d’attitude.

En Cisjordanie, Ziad Yaish a constaté que les femmes excusent souvent les comportements abusifs parce qu’elles considèrent que les hommes au chômage ont besoin de leur aide et de leur soutien. Les jeunes chômeurs palestiniens ne se distancient pas de la vie familiale, comme le font beaucoup de leurs aînés, mais se démènent et continuent de chercher un emploi. Pour passer le temps, ils bavardent avec des amis dans les cafés, s’ils en ont les moyens, ou simplement aux coins de rues. « Ils sont très en colère, frustrés, dit-il. Les jeunes hommes recourent davantage à la violence pour affirmer leur masculinité dans leur ménage. » En général, les hommes ne recherchent et n’acceptent pas les conseils psychosociaux, offerts dans les territoires palestiniens occupés par de nombreuses organisations. Mais, a constaté M. Yaish dans ses recherches, les hommes comme les femmes indiquent qu’ils se tournent davantage vers la religion en quête de paix intérieure et pour les aider à affronter les vicissitudes de l’existence.

« On examine toujours la masculinité en relation avec la féminité, dit-il, mais il faut les examiner ensemble. Ici […] je remarque beaucoup de programmes qui parlent de la violence sexiste mais toujours […] au sujet des femmes. Cela devient une question féminine et je crois que cela ne l’est pas : en fait, c’est une question de femmes et une question d’hommes. »

[19] QUAND LES FEMMES SE FONT COMBATTANTES

Les féministes ont souvent dit que les femmes étaient par nature des artisanes de la paix et qu’elles choisiraient les solutions non violentes de préférence aux conflits dans toute la mesure du possible. Depuis l’antiquité, cependant, les femmes font la guerre et beaucoup d’elles ont pris part, de plein gré ou de force, aux conflits contemporains. Les conflits ethniques et les causes nationalistes ou liées aux classes sociales ont entraîné des femmes déterminées dans des guerres civiles, voire des actes de terrorisme. La guerre de haute technologie telle que la pratiquent les pays développés a attiré des femmes vers les carrières militaires, où elles recherchent des fonctions de haute responsabilité dans la hiérarchie, en concurrence avec les hommes.

Swati Parashar, lecteur à l’université de Limerick (Irlande), parlant récemment du féminisme et des conflits armés à Sri Lanka, où plus d’un cinquième des cadres du mouvement des Tigres de libération de l’Eelam tamoul étaient des filles et des femmes, pose un certain nombre de questions pertinentes. « Non seulement les femmes qui appuient et pratiquent une violence à la fois ciblée et aveugle envers les institutions de l’État et les civils sans armes redéfinissent-elles les notions de nationalisme, de genre et d’identité religieuse, mais elles mettent également en évidence leurs relations complexes et problématiques avec le féminisme. Dans quelle mesure les activités militantes et le combat armé offrent-ils aux femmes des possibilités de dépasser les limites des rôles traditionnellement dévolus aux deux sexes ? […] Comment les militantes sont-elles influencées par ces mouvements politiques et comment les influencent-elles ? [...] Comment les relations internationales féministes abordent-elles ou devraient-elles aborder ces militantes ? »

Combattante maoïste à Bhojpur (Népal), en 2005.  ©AFP/Getty Images

À quoi l’on peut ajouter une autre question : Que se passe-t-il quand les combats cessent et que les femmes rentrent chez elles ? Le Népal et Sri Lanka procèdent actuellement à la réinsertion d’ex-combattantes. Un avertissement à l’intention des femmes qui ont choisi de se battre aux côtés des hommes concernant certaines de leurs attentes en phase de post-conflit a été lancé par Sara Emmanuel, dans la ISIS Newsletter de juin 2007, sur la base de l’expérience acquise en Amérique centrale. « En El Salvador, écrit-elle, les ex-militantes parlaient, à propos de leur vie de combattantes, d’une sorte de libération des restrictions sociales, d’une nouvelle liberté sexuelle et d’une libération des notions classiques de maternité, de l’espoir de trouver un moyen d’échapper à la pauvreté et à l’oppression et de contribuer à l’avènement d’un avenir meilleur. Toutefois, les réalités apportées par la paix et la démobilisation ont été toutes autres. Les femmes ont été séparées de leurs camarades, ont dû retourner soudain à la famille et la réinsertion a été difficile. Elles se sentaient seules et isolées et avaient besoin d’attention affective et de soutien. »

Au Népal, les femmes ont joué de multiples rôles durant un conflit armé de 10 ans entre les forces gouvernementales et une insurrection maoïste, en tant que combattantes, agents de sécurité de l’État, seul soutien de famille, chercheuses, militantes, journalistes et politiciennes. L’image de la femme armée d’un fusil était une nouvelle réalité au Népal, qui remettait en cause la perception traditionnelle de la femme, membre soumis de la société. Toutefois, la participation féminine aux pourparlers de paix officiels menés entre le gouvernement du Népal et le parti communiste unifié du Népal (maoïste) a été inexistante, bien que certaines femmes aient pris part à des négociations locales et pour la plupart de manière officieuse. Après la signature de l’accord de paix de 2006, les femmes se sont vu offrir des possibilités de participation à la consolidation de la paix. Une constitution provisoire a présenté la notion des « droits des femmes » comme fondamentale et a interdit la discrimination fondée sur le sexe. En 2006, une résolution parlementaire a réservé aux femmes 33 % des sièges dans tous les organes de l’État.

Les forces maoïstes étaient composées pour un tiers de femmes, dont beaucoup étaient des enfants au moment de leur engagement. En février, quand les maoïstes ont démobilisé 3 000 mineurs d’âge de leur Armée de libération populaire, un millier d’entre eux étaient des filles. Dans le cadre d’un programme d’appui conjoint des Nations Unies, administré par l’UNFPA, des services de santé reproductive ont été proposés aux ex-combattantes et une assistance technique a été offerte  pour assurer l’adoption d’une démarche sensible aux sexospécificités lors de la planification et de l’exécution du processus de démobilisation.

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