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Marjorie

AUX PHILIPPINES, UNE PECHEUSE DE COQUILLAGES DANS LES EAUX CHAUDES

La première chose qui l'a frappée, ce fut l'espace: sur l'île de Zaragoza, tout semblait énorme, il y avait tant de ciel et de lumière, tant d'arbres. Marjorie avait passé les cinq premières années de sa vie dans un taudis à Cebu City, capitale de l'île Cebu, au sud des Philippines. Là, elle avait vécu dans une pièce sombre dont l'unique fenêtre était une télévision. Son père était né là et sa mère y était arrivée quelques années plus tôt, quittant cette île où la vie semblait trop rétrécie. Mais la ville ne valait pas mieux: son père travaillait chaque fois qu'il le pouvait dans une fabrique de blocs de ciment creux et sa mère acceptait tous les emplois qui se présentaient — dans un magasin d'ameublement, dans un petit restaurant populaire —, mais il n'y avait jamais assez d'argent. La ville était trop coûteuse, parce qu'il fallait payer pour tout — l'eau, la nourriture, l'électricité, le loyer. Sur l'île, d'un autre côté, ils pouvaient construire une cabine, planter du maïs, du manioc, des bananiers et, surtout, pêcher du poisson: la mer offrait de quoi se nourrir.

En 1996, ils ont quitté Cebu City. Quelques mois plus tard, quand sa mère lui demandait si elle voulait retourner à la ville, la seule question effrayait Marjorie qui répondait non, elle ne voulait y retourner à aucun prix. Elle aimait la vie sur l'île. Elle aimait courir toute la journée, jouer avec ses cousins et cousines; elle aimait même quand ils se moquaient d'elle parce qu'elle ne savait pas nager aussi bien qu'eux: ils avaient toujours joué dans ces eaux claires d'un bleu de cristal. Elle était encore plus contente quand, à marée basse, ils l'attendaient pour lui apprendre à nager et rire ensemble.

L'île de Zaragoza est séparée de la côte sud de Cebu par un kilomètre de mer et de corail. L'île est un morceau de terre pierreux qui couvre 1,7 kilomètre carré, avec des maisons de bois, une végétation clairsemée et de superbes bougainvilliers. Les 300 familles qui vivent sur l'île ont réussi à y mettre leur empreinte, plantant des jardins et élevant cochons et poulets. Mais la principale occupation a toujours été la pêche: sardines, danggit, thons, maquereaux, calmars et tant d'autres espèces que les hommes rapportaient chaque matin ou après-midi et que les femmes vendaient sur le marché de Badian, la ville située sur l'autre rive du bras de mer.

Sur l'île — où il est rare qu'une femme ait moins de six ou sept enfants —, les parents de Marjorie ont eu d'autres enfants. Marjorie a commencé l'école primaire et, comme tous les enfants, est allée bientôt pêcher avec son père. Son père et son grand-père jetaient le filet depuis ce que la population locale nomme bancas, des pirogues étroites avec un balancier de chaque côté. Puis son père plongeait afin d'effrayer le poisson et de le pousser vers le filet. À bord de la banca, Marjorie aidait à tirer le filet. Pour elle, c'était plus un jeu que du travail: pêcher était une affaire d'homme.

Mais les choses n'allaient plus aussi bien. Il y avait de plus en plus de pêcheurs qui se disputaient la prise. Et les plus âgés remarquaient que l'eau se réchauffait et que, du même coup, les algues dont les poissons se nourrissaient devenaient toutes sèches. En conséquence, moins de poissons trouvaient à se nourrir dans les eaux qui baignaient l'île. Les spécialistes disent que la hausse de la température de l'océan est l'un des effets les plus frappants des changements climatiques. Mais, avant même d'avoir entendu parler du réchauffement planétaire, les pêcheurs de Zaragoza savaient qu'il se passait quelque chose de nouveau. Il devenait même plus difficile de joindre les deux bouts. Bien des familles ne pouvaient plus se permettre de faire trois repas par jour et certaines devaient demander à leurs enfants de venir à leur aide.

Un jour, quand j'avais 13 ans, ma mère m'a demandé si je pouvais commencer à pêcher plus sérieusement, comme si c'était un métier.

Quelle a été alors votre réaction?

J'étais contente, parce que j'avais remarqué que nous traversions un moment difficile, et je savais que je pouvais aider à prendre plus de poisson. Le problème s'est posé un an plus tard, quand ma mère m'a dit que la situation devenait pire et que je devais quitter l'école, de manière à pouvoir travailler davantage et à faire l'économie du coût de mes études.

L'école de Marjorie était une école publique, et les écoles publiques sont gratuites aux Philippines. Quand elle parle du coût de ses études, elle a en tête les carnets, les crayons et le livre qu'à l'occasion ses cousins et cousines ne pouvaient pas lui prêter. Pendant deux ans, Marjorie et sa mère sont allées chaque jour pêcher dans une banca tandis que son père et son jeune frère allaient dans une autre. Pour prendre juste autant de poisson qu'avant, et peut-être moins, il fallait travailler plus dur.

Qui prenait plus de poisson, vous et votre mère ou eux?

Eux, parce qu'ils allaient dans des eaux plus profondes.

Pourquoi n'alliez-vous pas dans des eaux plus profondes?

Parce que le filet serait là-bas très lourd et cela convenait mieux aux hommes.

Au bout d'un certain temps, Marjorie était capable de prendre seule assez de poisson pour que sa mère reste à la maison et s'occupe des six autres enfants. Durant la journée, elle allait pêcher des coquillages: dans les périodes de relative prospérité, les habitants de l'île ne les pêchaient que pour leur propre consommation, mais les coquillages représentaient ces derniers temps une importante source de revenu. Marjorie pêche les coquillages tout comme ses ancêtres l'ont fait pendant des siècles: la seule différence est qu'elle porte une minuscule paire de lunettes protectrices quand elle plonge dans les eaux côtières afin de rechercher ceux qui sont cachés dans le corail ou enterrés dans le sable. Elle a aussi une ficelle attachée à la taille, dont l'autre bout l'est à la proue de sa petite banca. Si elle travaille sans arrêt pendant cinq heures, plongeant et remontant sans cesse, elle peut dans le meilleur des cas gagner 50 pesos philippins, soit à peu près un dollar.

Avez-vous jamais peur dans l'eau?

Quelquefois oui. Quand l'eau n'est pas claire, je me demande s'il ne pourrait pas y avoir un requin ou une anguille.

Y a-t-il des requins là?

Oui.

Est-ce qu'ils tuent les humains?

Nous avons entendu bien des récits.

Mais tout ce temps passé dans l'eau ne pouvait faire oublier l'école à Marjorie. Ses cousins et cousines avaient déjà terminé leurs études et Marjorie pensait qu'elle ne pourrait jamais finir, qu'elle avait manqué son unique chance.

Je voulais vraiment y aller, parce qu'après avoir fini mes études je serais en mesure d'aider mes parents à envoyer mes autres frères et sœurs à l'école, dit Majorie, essuyant quelques larmes qu'elle essaie de cacher.

L'année dernière, elle et sa mère ont eu une conversation sérieuse: Marjorie a promis que, si sa mère la laisse retourner à l'école, elle ne négligera pas son travail; en fait, elle travaillera un peu plus afin d'acquitter le prix des fournitures scolaires. Sa mère a accepté, et Marjorie a fini une année entière. Maintenant elle est sur le point de commencer son avant-dernière année d'école.

Je suis si émue à la pensée de finir mes années d'école. Normalement, j'aurais dû obtenir mon diplôme il y a deux ans et maintenant j'ai peur de ne pas réussir.

Marjorie travaille dur. Durant la saison de la pêche au menu poisson, elle sort en mer de nuit dans un bateau plus grand; le seul qui puisse porter les grands filets nécessaires à ce genre de prise. Là, Marjorie est une employée qui reçoit une part de l'argent — et qui travaille, bien sûr, au même rythme que les autres. Mais ces dernières années il est devenu plus difficile d'attraper ces poissons: ils venaient toujours en été, quand le temps était sec et chaud, mais maintenant il pleut même en été et le menu poisson fuit au large: un autre effet des changements climatiques, dit Isyang, tante de Marjorie et capitaine du bateau. Ce n'est pas le seul: avant, les habitants de l'île plantaient du maïs durant la saison humide; maintenant, puisqu'ils ne savent jamais quand la saison humide viendra, ils le plantent quand il a plu deux ou trois jours de suite. Mais ils ne peuvent jamais être sûrs de rien: souvent, les pluies s'arrêtent et les semences meurent. Ils ne sont plus en mesure de tirer du sel de la mer, ce qui était une autre de leurs ressources; le sel est ruiné s'il devient humide durant le processus d'assèchement. Le revenu des habitants de l'île a donc été entamé de tous côtés.

"Je n'aime pas ce que l'on appelle un travail de femme. J'aime le genre de formation donnée aux soldats et je sens que je peux faire aussi bien."

Ainsi, à la recherche de poisson ou de coquillages, Marjorie prend la mer souvent seule dans sa banca. Et chaque matin, à sept heures, elle part pour l'école secondaire de Badian. Si elle a pêché toute la nuit, il ne lui reste plus de temps que pour s'arrêter à la maison et chercher ses affaires. Ces jours-là, elle prépare tout à l'avance afin de gagner du temps. D'autres fois, elle rentre plus tôt, vers une heure du matin, et dort un moment. Marjorie essaie de s'organiser pour tirer pleinement parti de son temps, mais il y a des choses sur lesquelles elle n'a pas de contrôle: comme le jour, il y a quelques mois, où sa banca a chaviré sous des vents forts qui ont finalement amené un typhon. Marjorie a eu très peur mais elle a réussi à nager jusqu'à la côte; puis elle est allée à la maison changer de vêtements et a ramé jusqu'à l'école. Marjorie tient réellement à obtenir son diplôme.

Si je ne l'obtiens pas, tout le monde pensera que je ne sais rien et je ne pourrai pas travailler à la ville.

Ainsi vous voulez aller à la ville? Votre mère y est allée et elle en est revenue.

Oui, c'est pourquoi je dois étudier. Et je veux y aller parce que je veux y travailler. S'il y avait autant de poisson qu'avant ici, sur l'île, je resterais parce que la vie y était agréable. Mais maintenant, avec les changements climatiques, il est impossible d'y avoir de quoi vivre.

Quel genre de travail vous voyez-vous faire?

Je veux être soldat.

Marjorie dit que dès son enfance, elle a aimé l'indépendance dont jouissent les garçons et elle veut faire que son rêve devienne réalité.

Je n'aime pas ce que l'on appelle un travail de femme. J'aime le genre de formation donnée aux soldats et je sens que je peux faire aussi bien.

Les soldats sont formés à tuer, et quelquefois ils tuent. Si vous étiez un soldat et que vous ayez à tuer quelqu'un, que feriez-vous?

Marjorie a un rire discret et timide. Marjorie essaie toujours de n'ennuyer personne, de ne pas attirer l'attention sur elle-même:

Oui, je serais heureuse si je pouvais tirer avant que l'autre ne tire.

Vous n'éprouveriez aucun regret?

Non, je n'en éprouverais pas, parce que je sais que si je ne le faisais pas, mes camarades seraient tués par cette personne.

Marjorie dit que, pour le moment, elle ne veut pas avoir un ami. Elle ne peut s'imaginer avec autour d'elle autant d'enfants que les femmes de l'île. Un homme de petite taille et père de 12 enfants, Rogelio, le président de la coopérative de Zaragoza, dit qu'avoir tellement d'enfants, c'est répondre au commandement des ancêtres et qu'il faut le respecter. Sinon, ajoute-t-il, les ancêtres se fâcheront. Ysiang répond que les ancêtres ne savent pas du tout combien la vie est dure aujourd'hui: c'étaient là les idées d'un autre temps, ajoute-t-elle. Marjorie écoute de loin et sourit. Elle aime mieux étudier, nager et pêcher avec les enfants de l'île que sortir avec ses camarades de classe, "qui passent tout leur temps à envoyer des messages et à danser, et je n'aime pas cela". Sauf quand il s'agit du cube: récemment le cube de Rubik a fait fureur aux Philippines et même l'école secondaire de Badian a organisé un concours. Marjorie n'avait pas les 500 pesos — 10 dollars — pour acheter le cube, si bien qu'elle a dû se contenter d'une médiocre imitation qu'elle pouvait s'offrir. Ce cube était si raide qu'on avait peine à le faire tourner; Marjorie a tout essayé pour l'assouplir, y compris de l'huile et du shampoing, mais sans succès. Elle a donc commencé à aller à l'école un peu plus tôt pour emprunter un vrai cube à une fille riche de sa classe qui en avait un. Puis le jour du concours est arrivé.

Ce fut un jour mémorable pour moi: j'ai gagné. Personne ne s'attendait à me voir gagner; je ne m'attendais pas à gagner. J'ai gagné 5 pesos, et j'étais si contente! J'ai gardé l'argent pour acheter quelque chose dont j'aurais besoin ou envie.

Ce soir-là, Marjorie a pensé que peut-être un jour elle pourrait finir ses études, peut-être même préparer un diplôme après l'école et réaliser son rêve de devenir un soldat, ou bien devenir une enseignante comme sa mère veut qu'elle le soit, et aller à la ville. Elle dit que l'île, sa famille, la mer, le vaste espace lui manqueront. Et que s'il y avait seulement assez de poisson, elle resterait. Mais tout le monde dit que les choses ne vont pas s'améliorer — en fait, elles ne peuvent qu'empirer, dit-elle. Et que peut faire une petite personne comme moi, demande-t-elle, en présence d'un phénomène si grand?

La pêche et l'aquaculture:

travailler dans l'eau

Les changements climatiques commencent déjà à affecter et altérer les réseaux trophiques marins et d'eau douce dans le monde entier. Les impacts à long terme des changements climatiques sur la pêche et l'aquaculture sont encore imprévisibles, mais nous pouvons nous attendre à voir se produire des changements dans la productivité au sein des écosystèmes. Il y aura probablement moins de poisson dans les eaux chaudes, et plus de poisson dans les eaux froides. L'industrie de la pêche elle-même contribue dans une mesure faible, mais néanmoins appréciable, aux changements climatiques; le ratio moyen combustible/émissions de dioxyde de carbone (CO2) pour les pêches de capture a été évalué à environ 3 téragrammes de CO2 par million de tonnes de combustible utilisé (1).

Les pauvres ont généralement moins les moyens de s'adapter à la baisse prévue de la productivité des écosystèmes. Pour les pêcheurs des régions pauvres, qui sont celles où se produiront la plupart des changements négatifs de productivité, les conditions de vie deviendront plus difficiles à mesure qu'il y aura moins de poisson. En fonction des effets attendus des changements climatiques, il faudra pêcher par des temps plus extrêmes, plus loin de la terre et y investir davantage de ressources humaines. Il faudra plus d'heures de travail et de combustible pour faire les prises nécessaires.

Dans les zones où la pêche constitue une part substantielle de l'économie, les changements climatiques affecteront un grand nombre de personnes. Dans la zone du Bas Mékong, par exemple, les deux tiers de la population, soit 60 millions de personnes, travaillent d'une manière ou de l'autre dans les pêcheries ou dans des secteurs liés aux pêcheries. Leur travail et leurs conditions de vie sur les rives du Mékong changeront à mesure que le Mékong changera comme on le prévoit, sous l'effet de l'altération des régimes de précipitations, de la fonte des neiges et de la hausse du niveau des mers. S'il est difficile de proposer des évaluations précises de ce qui arrivera, une hausse du niveau des mers de 20 centimètres conduirait, selon les modèles, à des changements radicaux dans les espèces de poissons qui habitent le delta du Bas Mékong (2).

Tandis que les changements intervenus dans les espèces n'entraîneront pas nécessairement une diminution du volume des prises, un recul de la biodiversité risque d'avoir des incidences sur la santé des humains. La recherche donne à penser que les maladies tropicales dangereuses pour les humains sont détournées en partie grâce à la diversité des espèces dans les pays tropicaux. Une diminution de la biodiversité signifie donc que les maladies tropicales risqueraient de se répandre. Beaucoup soutiennent que ces maladies sont responsables pour une part immense des problèmes économiques propres aux pays tropicaux (3). L'une de ces maladies est l'ankylostomiase, maladie tropicale négligée, mais qui cause l'anémie infantile et maternelle susceptible de conduire à diverses invalidités (4).

Comme le montre l'histoire de Marjorie, dans les pays en développement des filles encore jeunes participent souvent aux travaux agricoles et travaillent pour soutenir leurs familles, par exemple allant chercher du bois de feu et de l'eau au lieu de rester à l'école. Les familles qui travaillent dans le secteur non structuré de l'agriculture sont souvent contraintes de retirer leurs enfants de l'école pour les faire travailler. Mais il importe de noter que dans les pays en déve-loppement, la contribution des enfants est souvent insignifiante dans les efforts faits pour arracher la famille à la pauvreté, car les enfants manquent de la formation et de l'expérience indispensables. En outre, les enfants sont plus vulnérables que les travailleurs agricoles. L'agriculture est l'un des trois secteurs les plus dangereux où travailler, si l'on considère le nombre de décès et accidents causés par le travail, ainsi que les maladies et la mauvaise santé liées à l'exercice d'une profession (5). Dans l'Asie du Sud-Est, bien des familles pauvres comptent largement sur l'aquaculture à petite échelle pour subsister et, alors que les effets des changements climatiques commencent à se manifester, elles voient apparaître de nouvelles menaces à leur position déjà fragile.

Parce que les femmes et les jeunes représentent une large proportion des pêcheurs, il est crucial en présence des changements climatiques de veiller à ce que la pêche artisanale survive en mettant femmes et jeunes mieux à même d'exercer leur activité. En même temps, il faut absolument prendre des initiatives permettant aux enfants et aux jeunes, surtout aux adolescentes, des familles de pêcheurs de poursuivre leur scolarité. Les adolescentes qui n'ont pas reçu d'éducation, ou une éducation seulement primaire, affrontent des risques plus sérieux de commencer une grossesse non désirée et/ou dangereuse, comme de ne pas avoir de moyens de subsistance durables ni d'occasions d'accéder à l'autonomie (6).

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