NATIONS UNIES, New York/MOLDOVA, Chișinău - La violence basée sur le genre augmente dans le monde, pas uniquement dans le monde physique, mais aussi dans les espaces numériques. Ainsi, on a constaté une hausse de 550 % du contenu violent généré par IA entre 2019 et 2023. Près de 98 % de ces contenus ont pris la forme de deepfakes produits sans le consentement des personnes représentées, ce que les survivantes ont appelé du « viol virtuel » ; 99 % des contenus ciblaient des femmes.
Les leaders du monde entier se sont rassemblé·e·s au siège des Nations Unies, à New York, pour la 59e Commission sur la population et le développement, afin d'examiner comment la technologie et la recherche façonnent le développement durable. Pourtant, ces outils ne pourront nous offrir de véritables avancées sur le long terme que s'ils sont fondés sur une mentalité faisant des individus une priorité, une mentalité qui protège les droits des personnes et garantit leur sécurité ainsi que celle de leurs données.
Dans le monde entier, près de 60 % des jeunes femmes et filles ont déjà subi du harcèlement sur une plateforme de réseau social, la plupart avant leurs 16 ans. Malgré l'échelle à laquelle se déploie cette violence, les espaces numériques manquent encore de garde-fous permettant de prévenir la violence basée sur le genre facilitée par la technologie. Dans de nombreux pays, ces abus restent très mal définis par la loi, voire non reconnus.
Tout cela peut changer, cependant. La République de Moldova en offre un très bel exemple, car elle a récemment introduit dans sa législation des protections contre la violence numérique, pour la toute première fois de son histoire.
Comment ces réformes ont-elles été mises en place ? Grâce aux voix des survivantes et à un raz-de-marée de plaidoyer communautaire.
La violence numérique, une réalité vécue
Rien qu'en 2024, la ligne d'assistance téléphonique Women and Girls Trust Line a enregistré 2 024 appels signalant des formes de violence envers les femmes. Près d'un cas sur deux de violence domestique impliquait l'utilisation de technologies informatiques.
Sorina* est une survivante de ce type de violences. Son partenaire, Gabriel*, était violent physiquement et utilisait des menaces pour la retenir. Après avoir pris une photo d'elle qui prenait son bain, sans son consentement, « il m'a dit qu'il créerait un compte Facebook et qu'il posterait cette photo si on se séparait. C'est ce qui m'a contrainte à rester dans cette relation ».
Lorsque Sorina a enfin tenté de le quitter, les violences l'ont suivie en ligne. Gabriel a créé des comptes sur les réseaux sociaux portant son nom à elle, y a posté des photos et rédigé des messages à caractère sexuel depuis le numéro de téléphone de Sorina. Elle a donc été victime de harcèlement de la part d'inconnus au comportement prédateur. « La violence numérique détruit des réputations et des vies », déclare-t-elle. « Votre réalité devient un mensonge construit par l'agresseur, que tout le monde finit par croire. »
Alina* en a elle aussi subi les conséquences. Après avoir divorcé de son mari violent, Victor*, elle a commencé à recevoir des messages montrant qu'elle était épiée. Lorsqu'elle allumait la lumière de sa cuisine, par exemple, un message apparaissait : « avant, tu buvais le thé avec moi – avec qui le bois-tu maintenant ? »
Elle s'est rendue au poste de police, mais on lui a rétorqué que les messages ne contenaient aucune menace directe, et qu'aucune action ne pouvait être entreprise.
Constituer un mouvement à la hauteur de l'enjeu
Les survivantes comme Sorina ou Alina ont contribué à démontrer aux leaders communautaires et aux responsables politiques le véritable impact de la violence basée sur le genre facilitée par la technologie. Il a pourtant fallu des années de plaidoyer sans relâche, de partenariat et d'engagement public pour que la loi change.
L'un des moments clés a eu lieu en 2023, lorsque le gouvernement, avec le Parlement moldave, mais aussi le Conseil de l'Europe, la société civile, les médias et d'autres parties prenantes, ont soutenu ensemble la campagne bodyright. Celle-ci a regroupé des dizaines de leaders officiels, qui ont déclaré être « unis contre la violence numérique ». L'artiste moldave Dara a sorti une chanson intitulée Neiubire Virtuală (« Désamour virtuel »), qui traite du harcèlement en ligne.
Ces actions de plaidoyer se sont poursuivies en 2024, grâce à des événements de la campagne #ClickWithoutViolence tenus pour les élèves dans tout le pays, et proposant notamment des débats organisés sur la violence numérique, la protection et les comportements à adopter pour plus de sécurité en ligne.
« L'une des collègues à notre table a raconté une de ses expériences de violence en ligne, ce qui nous a fait comprendre que le cyberharcèlement est un phénomène très proche de nous », explique Alexandry, étudiant en classe de première à Hâncești.
Insuffler un changement législatif
Tous ces efforts ont permis en juillet 2024 la tenue d'une consultation publique organisée par le ministère du Travail et de la Protection sociale, avec le soutien de l'UNFPA. Les participant·e·s y ont présenté des résultats de recherche montrant comment intégrer la sécurité numérique dans les lois moldaves.
Un an plus tard, la République de Moldova a adopté un ensemble de lois complètes qui introduisent pour la première fois une responsabilité pénale pour la violence numérique. Cet ensemble de lois renforce également la protection des survivantes, notamment par l'extension des ordonnances de protection et la mise en place du retrait ou de la suppression des contenus constituant des violences. Ces lois sont entrées en vigueur en février dernier.
Ces initiatives se poursuivent. Avec le soutien de l'UNFPA, la République de Moldova a récemment lancé eviolenta.md, la première ressource nationale en ligne dédiée à la prévention de la violence numérique, qui propose des informations sur les violences, la protection et les services disponibles.
Un modèle de progrès à suivre
L'innovation législative moldave montre que la lutte contre la violence numérique requiert une approche multidimensionnelle. « Pour nous, assurer la sécurité dans les espaces numériques signifie étendre le concept de sécurité à toutes les sphères de la vie », déclare Viorica Țîmbalari, directrice de l'Agence nationale pour la prévention et la lutte contre les violences à l'égard des femmes et la violence domestique.
C'est ainsi que les interventions vont jusque dans les salles de classe et au cœur des communautés, et impliquent particulièrement les jeunes, qui sont aujourd'hui la génération la plus nombreuse d'utilisateurs et utilisatrices du numérique, et à l'origine d'innovations en la matière. Ils et elles ont le pouvoir de façonner l'avenir de la technologie et du développement. « La violence numérique est l'un des défis de notre époque, mais c'est aussi l'occasion de montrer que la justice, l'empathie et le respect peuvent évoluer avec la technologie », ajoute Mme Țîmbalari.
Alors que les leaders du monde entier se réunissent à New York pour évaluer l'effet de la technologie sur le développement durable, l'exemple de la Moldova montre que les protections numériques sont un élément nécessaire – et possible – de la construction d'un avenir meilleur.
« La République de Moldova contribue à établir un standard avant-gardiste dans ce domaine », explique Karina Nersesyan, déléguée de l'UNFPA en Moldova. « Une action coordonnée de toutes les institutions et de tous les partenaires peut transformer des risques émergents en protections concrètes, et définir la direction que doivent prendre les sociétés pour répondre à la violence numérique : clarté, responsabilité et respect des droits. »
*Les prénoms ont été changés pour garantir l'anonymat et la protection des personnes