SHERPUR, Bangladesh — Banessa Bibi, aujourd’hui âgée de plus de 90 ans, ne parvient pas à déterminer combien d'enfants elle a mis au monde. Elle ne se rappelle que de trois filles et deux fils qui ont survécu. Dans son village, l'accouchement voulait autrefois dire souffrir dans le coin sombre d'une pièce, entre les mains d'une personne non qualifiée.
Quand ses propres filles, Jamena et Jamila, ont eu des enfants, la situation avait à peine évolué. Pour toutes deux, les conséquences ont été terribles.
Jamila, qui a désormais 45 ans, a connu des complications très graves lorsqu’elle a accouché de son deuxième enfant chez elle. Une dystocie prolongée a provoqué une fistule obstétricale, qui est une lésion traumatique liée à l'accouchement.
Une lésion évitable et traitable
La dystocie est une complication létale si elle n'est pas traitée en urgence : le traitement est à la fois bien connu et disponible dans la plupart des établissements de santé de référence. Généralement, cela signifie que l'accouchement doit se faire par césarienne. Si les femmes n'ont pas la possibilité d'accéder aux soins, les conséquences peuvent aller jusqu'à la mort du bébé, celle de la mère, ou bien des blessures physiques à long terme, telles que la fistule obstétricale.
La fistule, qui est une perforation de la filière pelvigénitale, provoque généralement une incontinence et une stigmatisation associée : les femmes qui en souffrent sont souvent ostracisées.
Selon l'UNFPA (Fonds des Nations Unies pour la population), qui est l'agence de l'ONU chargée de la santé sexuelle et reproductive, prévenir et traiter la fistule obstétricale est un impératif de droits humains.
Une lueur d'espoir
Après sa dystocie, Jamila a eu des fuites urinaires fréquentes, et une odeur nauséabonde émanait d'elle. La honte et l'humiliation l'ont poussée à se retirer de la vie publique pendant vingt ans.
Elle raconte que même sa propre petite-fille refusait de s'approcher d'elle.
Jamila est encore très marquée par ces années d'isolement et d'enfermement.
Lorsqu'elle a appris pour la première fois que sa fistule pourrait être guérie par des médecins à l'hôpital médical universitaire de Dhaka, soutenu par l'UNFPA, elle a enfin retrouvé une lueur d'espoir.
Deux opérations gratuites ont suivi, menant à un miracle : sa guérison.
« On m'a rendu ma vie », déclare Jamila. « Au départ, j'avais peur de ce qui pourrait m'arriver. Mais la gentillesse du personnel médical, leur soutien et les récits d'autres femmes guéries m'ont donné beaucoup de force. »
Pour la première fois en près d'un quart de siècle, Jamila a pu enfin respirer, être en compagnie d'autres personnes, et retrouver sa dignité.
Jamena, 55 ans, a elle aussi développé une fistule obstétricale lors de la naissance du premier de ses sept enfants. Pendant des années, elle a caché sa lésion, craignant de perdre son emploi de travailleuse domestique. En 2025, après avoir entendu parler de l'opération de sa sœur cadette, elle a commencé à croire qu'une guérison était possible pour elle aussi.
Grâce à l'aide d'une coordinatrice spécialisée en fistule (et soutenue par l'UNFPA), Jamena a donc cherché à se soigner. Aujourd’hui, les deux sœurs sont toutes deux en bonne santé. Elles rient, travaillent, participent à des activités sociales et évoluent sans peur ni honte au sein de leur communauté.
Un avenir meilleur
D'aussi loin que quiconque se souvienne, le manque de soins de santé maternelle à Sherpur a toujours exposé les femmes à un risque de fistule élevé. Aujourd'hui, des sages-femmes proposent des sessions de sensibilisation hebdomadaires, prodiguent ces soins directement au sein de cliniques communautaires locales, et s'occupent de femmes qui autrement ne se rapprocheraient jamais de parcours de soins.
Il s'agit notamment de sages-femmes déployées par l'UNFPA grâce à un financement d'Affaires mondiales Canada. L'UNFPA a également formé des professionnel·le·s de santé dans la région, permettant ainsi de surmonter des obstacles aux soins qui existaient depuis longtemps.
Avec l'amélioration des services de santé maternelle, les complications liées à l'accouchement sont prises en charge, ce qui contribue à prévenir la fistule obstétricale dès le départ. Des équipes de santé sont en place pour proposer un suivi complet et un traitement au cas où une telle lésion se produise.
On constate aussi une évolution des idées reçues (très fortement ancrées) selon lesquelles accoucher à domicile est moins coûteux et pénible que se rendre à l'hôpital ; cette mutation a lieu grâce à des campagnes de sensibilisation publiques soutenues par l'UNFPA et le gouvernement bangladais.
Banessa et ses filles ont vécu une réalité très douloureuse, partagée par des générations passées de femmes, mais pas par celles qui viendront désormais.