NATIONS UNIES, New York – « Lorsqu’une mère meurt, une famille ne perd pas qu’une personne, mais son cœur même », déclare Kindness Ngoh, une sage-femme de Cox’s Bazar (Bangladesh).
Originaire du Cameroun, Mme Ngoh a été déployée sur des urgences humanitaires dans le monde entier par l’UNFPA, le Fonds des Nations Unies pour la population, qui est l’agence des Nations Unies chargée de la santé sexuelle et reproductive. Du Yémen à la Sierra Leone, elle a aidé les femmes à accoucher au milieu de conflits, en pleine épidémie ou en situation de famine.
« En tant que sage-femme, j’ai appris que sauver la vie d’une mère, c’est sauver bien plus d’une vie », explique-t-elle. « C’est protéger les enfants de la perte de leur première source d’amour, empêcher les familles de s’effondrer, et préserver la force et l’espoir au sein des communautés. »
Malheureusement, en moyenne, plus de 700 femmes meurent chaque jour de causes liées à la grossesse ou à l’accouchement. Presque tous ces décès sont évitables.
« En tant que sage-femme, j’ai constaté qu’un accouchement en toute sécurité est possible », ajoute Mme Ngoh. « Lorsque les femmes sont soutenues, lorsque les sages-femmes sont autonomisées, et lorsque les systèmes de santé fonctionnent bien, les mères survivent et les familles s’épanouissent. »
Ce mois-ci, plus de la moitié des pays du monde célébreront la Fête des Mères. Pour des dizaines d’entre eux, ce sera ce dimanche.
Pour rendre hommage aux mères du monde entier, nous avons demandé à des sages-femmes de partager leurs souvenirs de moments où elles ont aidé des femmes à survivre à leur parcours vers la maternité. Nous nous sommes demandé à quoi ressemblerait le monde si aucune femme ne mourait en donnant la vie.
Ce que l’on perd lorsque les mères trouvent la mort
Les chercheurs et chercheuses savent depuis longtemps que le décès d’une mère accroît fortement le risque de décès pour l’enfant. Les enfants qui survivent sont moins susceptibles d’être bien nourri·e·s, bien éduqué·e·s, et plus susceptibles de vivre dans la pauvreté, avec des conséquences qui affecteront plusieurs générations.
« Lorsqu’une mère meurt, les enfants perdent du soin, les familles perdent en stabilité, et les communautés perdent espoir », affirme Mme Ngoh. « La blessure émotionnelle est profonde, mais les conséquences concrètes le sont aussi : qui va nourrir le nouveau-né, qui prendra soin de l’aîné·e, qui subviendra aux besoins du foyer, qui portera le poids du deuil ? »
Toutefois, les impacts sociaux plus larges de la mortalité maternelle n’ont pas encore été étudiés dans leur ensemble.
Les femmes et les filles qui meurent au cours de leur grossesse ou de leur accouchement ont elles-mêmes un potentiel énorme de contribuer au monde. Une mère qui meurt, ce sont aussi ses idées, son application, sa créativité qui se perdent. « Pour moi, la mortalité maternelle n’est jamais seulement un événement médical. C’est la perte de l’avenir d’une femme, de l’ancrage d’une famille et de l’espoir d’une communauté », souligne Mme Ngoh.
« Au lycée, ma camarade de classe [était] brillante, pleine de rêves, magnifique. Tout le monde pensait qu’elle avait un bel avenir devant elle », raconte Mme Phuka. Cette camarade est morte après avoir été mariée et être tombée enceinte à l’âge de 16 ans. « Une jeune fille avec un potentiel incroyable s’est envolée avant même d’avoir eu la possibilité de vivre véritablement sa vie. »
L’histoire est remplie de femmes et de filles parties trop tôt : Mary Wollstonecraft, philosophe anglaise et militante pour les droits des femmes, est morte après son accouchement en 1797. Cristina Farfán, championne de l’éducation des femmes et du journalisme au Mexique, est morte en couches en 1880. Raden Adjeng Kartini, militante pour les droits et l’éducation des femmes, héroïne nationale en Indonésie, est morte après avoir accouché en 1904.
Ces décès maternels évitables continuent : Grace Kaudha, parlementaire ougandaise, est morte de complications liées à sa grossesse en 2017. Tori Bowie, médaillée d’or olympique, est morte de complications liées à son accouchement en 2023, aux États-Unis.
On estime que 260 000 décès maternels ont lieu chaque année, dont plus de 60 % dans des pays en situation de crise ou de fragilité. Pourtant, même dans les pays riches ou à revenu moyen, ces décès sont encore trop fréquents. Entre 2000 et 2023, la mortalité maternelle a baissé de 40 % dans le monde, mais a augmenté dans 16 pays. C’est particulièrement le cas dans quatre d’entre eux : la Jamaïque, les États-Unis, la République bolivarienne du Venezuela et la République dominicaine.
Renverser la tendance
Ce n’est pas une fatalité. Mme Ngoh et d’autres sages-femmes ont évoqué leur détermination à aider toutes les femmes à bénéficier de soins vitaux durant leur grossesse et leur accouchement. Elles savent que c’est possible, car elles s’occupent des femmes et des filles les plus vulnérables.
Noor Hadi, sage-femme au Yémen, se souvient de sa rencontre avec Wijdan, une épouse enfant de 16 ans, en situation de malnutrition, déplacée et sur le point d’accoucher. « Elle n’était encore elle-même qu’une enfant », explique Mme Hadi. « Elle avait tellement peur. »
« Je ne pensais pas survivre », raconte Wijdan à l’UNFPA, après son accouchement épuisant. « Mais grâce à la sage-femme, ça a été le cas. »
La sage-femme Elena Estela Santiago Raimundo explique être portée par la volonté d’aider celles qui en ont le plus besoin, notamment les femmes et les filles qui luttent contre les normes patriarcales. « C’est l’homme qui décide si la femme se rend ou non à une consultation [prénatale] », déplore-t-elle. « L’inégalité entre les genres prive les femmes du droit à demander des soins de santé. »
Beaucoup doivent se débrouiller avec des ressources limitées. Goitom Assefa, sage-femme en Éthiopie, rapporte avoir aidé à mettre au monde des enfants au milieu du conflit récent qui touche le pays : « nous avons aidé 115 femmes à accoucher en toute sécurité dans des conditions difficiles, souvent en utilisant des sacs plastique en guise de gants, et sans ocytocine pour prévenir les saignements excessifs. »
Pourtant, toutes ces sages-femmes affirment qu’avec le soutien adapté, toutes les mères peuvent être sauvées.
« Nous pouvons renverser la tendance », déclare Boame Mone, sage-femme dans le nord du Togo. L’UNFPA et Takeda Pharmaceuticals soutiennent son établissement de santé en proposant des formations, dans le cadre du partenariat mondial « 2 hours to life ». « Nous gérons des grossesses à haut risque, et nous sauvons des vies ici. »
Le monde tel qu’il pourrait être
« Je me souviens de femmes qui avaient des rêves allant bien au-delà de la salle d’accouchement », précise Mme Ngoh. « Des femmes qui prenaient soin de familles entières, des mères qui géraient des petits commerces, des jeunes étudiantes, des adolescentes qui voulaient retourner à l’école, et des mères qui voulaient seulement pouvoir tenir leur bébé dans leurs bras et rentrer chez elles en toute sécurité. »
Ces femmes et ces filles, comme les philosophes, militantes et leaders qui les ont précédées, ont énormément de choses à offrir. « Si aucune mère ne mourait au cours de sa grossesse ou de son accouchement, le monde serait plus doux, plus fort et plus égalitaire », affirme Mme Ngoh.
« Il y aurait plus d’enfants qui grandissent auprès d’une mère aimante. Un plus grand nombre de familles resteraient complètes. Les femmes seraient plus nombreuses à réaliser leurs rêves, à élever leurs enfants, à prendre des postes à responsabilité au sein de leur communauté, et à contribuer à la société. »
« Le monde serait plus complet, plus stable », ajoute Mme Phuka, « et plus profondément heureux ».