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State of World Population 2009

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5 Mobiliser pour le changement

"Les femmes jouent un rôle important pour garantir que leurs communautés seront capables de faire face et de s'adapter aux changements climatiques. Elles peuvent être des agents de changement efficaces et ce sont souvent elles vers lesquelles on se tourne dans les moments difficiles et qui peuvent jouer un rôle dans les situations de crise."
—Secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (1)
 
À Gaibandha (Bangladesh), communauté exposée aux inondations, les femmes se réunissent une fois par semaine pour partager des idées sur la manière de s'adapter à la détérioration du climat et à la hausse du niveau des mers.
© GMB Akash/Panos Pictures

Travaillant avec des communautés agricoles le long de la côte sud-ouest du Bangladesh ravagée par des inondations, l'organisation humanitaire CARE a maximisé l'emploi de femmes, formé tout son personnel à traiter des relations entre les sexes et donné priorité à l'action auprès des ménages dirigés par une femme. Il y a quelque temps, des agricultrices se lamentaient de ce que leurs poulets, précieuse source de revenu et d'alimentation quand le temps était beau, se noyaient quand la mousson poussait les eaux de crue sur la terre ferme. Les agricultrices et les organisations non gouvernementales ont discerné une stratégie qui a résolu le problème: Renoncer aux poulets. Élever des canards (2).

Cette stratégie pourrait servir de symbole à l'une des tâches essentielles que le monde d'aujourd'hui affronte: s'adapter et prospérer parmi les changements qui se préparent. Mener cette tâche à bien exigera la mobilisation de l'opinion publique et de la volonté politique aux fins d'atténuer les changements climatiques et de s'y adapter. De plus en plus, les femmes des pays pauvres comme des pays riches ou bien travaillent directement à la question des changements climatiques, sur la scène mondiale et dans leurs propres communautés, ou bien définissent des stratégies pour prospérer au milieu d'un environnement qui se dégrade. Souvent, les hommes agissent aux côtés des femmes. Ceux qui s'occupent des changements climatiques et ceux qui s'occupent de la santé reproductive et des droits en matière de reproduction ont beaucoup en commun et beaucoup à apprendre les uns des autres. Pour paraphraser un mot de Wangari Maathai du Kenya, Prix Nobel de la paix, l'équité en matière climatique ne semble pas pouvoir s'imposer sans équité entre les sexes. Et, comme les pays du monde entier l'ont noté à la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD), il n'y aura probablement pas d'équité entre hommes et femmes avant le jour où toutes les femmes, tous les hommes et tous les jeunes auront accès à un éventail complet de services de santé reproductive, depuis la planification familiale volontaire jusqu'à la maternité sans danger et à la prévention du VIH et des autres infections sexuellement transmissibles.

[26] Wangari Maathai: les femmes détiennent les clefs de l'avenir du climat

© Mainichi Corporation

"Quand nous avons commencé [à planter des arbres], nous ne pensions pas aux changements climatiques", dit Wangari Maathai, lauréate du Prix Nobel de la paix et fondatrice du Green Belt Movement, "mais il apparaît maintenant que ce travail est aussi extrêmement important en tant que moyen de faire face au problème".

Au milieu des années 70, Maathai a forgé un partenariat avec des femmes rurales (et quelques hommes) à travers le Kenya pour rajeunir l'environnement en plantant des arbres — plus de 40 millions jusqu'ici (le Green Belt Movement a également soutenu des activités de plantation d'arbres à base communautaire dans d'autres pays africains aussi bien qu'en Haïti). À mesure que les paysages se transforment, les vies et les esprits se transforment aussi.

Aujourd'hui, le Green Belt Movement étudie des partenariats avec la Banque mondiale pour planter des arbres en tant que moyen d'atténuer les émissions de gaz à effet de serre qui alimentent les changements climatiques. "Nous voulons nous mettre au courant", dit Maathai. "Les crédits de carbone présentent une nouvelle occasion pour le Green Belt Movement de faire ce qu'il a toujours fait, mais maintenant en partenariat avec des organisations et des gouvernements qui abordent la question des changements climatiques."

La plus grande inquiétude de Maathai concernant le réchauffement planétaire est que les régions et les communautés pauvres ne seront pas à même de s'adapter assez rapidement, en partie parce qu'elles n'ont pas le capital nécessaire pour accéder à des technologies plus vertes et plus efficaces. "Que feront les gouvernements en Afrique ou ailleurs", dit-elle, "si, par exemple, le niveau des mers monte et que la population se déplace massivement des zones côtières vers l'arrière-pays? Qu'arrivera-t-il en Afrique si le processus de désertification progresse tellement qu'un nombre immense de personnes devront se déplacer vers des zones où les pâturages sont plus verts?".

Près de Hyderabad (Inde), des femmes plantent des cultures qui s'adaptent aux changements climatiques dans le lit d'un lac asséché, au titre d'un projet national d'emploi rural dont l'environnement tirera profit.
© Reuters

Pourquoi les femmes n'ont-elles pas été impliquées jusqu'ici en plus grand nombre dans les négociations sur le réchauffement planétaire et l'élaboration d'une politique en la matière? Les changements climatiques sont un "thème à base scientifique", répond Maathai, et la principale raison en réside dans la persistance des inégalités entre les sexes concernant l'accès à l'éducation. Si les femmes "ne reçoivent pas une éducation adéquate, ne sont pas bien représentées dans les sciences, ne sont pas bien représentées dans la prise de décisions, cela se reflétera à la table des négociations", dit-elle.

Dans l'élaboration et l'application d'une politique climatique, Maathai pense que la dimension sexospécifique a une place essentielle. "À l'évidence, quand nous parlons de réduire les émissions dues à la déforestation et à la dégradation de l'environnement, il nous faut mettre l'accent sur les femmes et il nous faut mettre l'accent sur les communautés, en particulier celles qui vivent près des forêts", dit-elle, en faisant en sorte qu'elles comprennent les impacts des changements climatiques et les effets qu'ils auront sur leurs moyens d'existence. Selon Maathai, cette inclusion est également inséparable des changements de comportement au niveau communautaire qui édifieront une capacité de résistance au réchauffement planétaire, par exemple en réduisant la déforestation ou la dégradation de l'environnement et en améliorant les pratiques agricoles." "C'est là un niveau", précise-t-elle. " L'autre niveau est celui de la prise des décisions qui doivent affecter les ressources de manière à garantir que ces femmes et ces communautés sont éduquées, impliquées et guidées de manière à faire ce qu'il convient de faire."

En première ligne face aux changements climatiques

Dans le monde entier, les femmes s'occupent généralement davantage de gérer la consommation d'énergie au foyer, tandis que les hommes le font au niveau des villes et des nations. Les hommes revendiquent souvent la technologie comme leur domaine propre. Au début des années 90, les cuiseurs solaires (des cuisinières, qui, à l'aide de glaces, concentrent l'énergie solaire pour chauffer les aliments), n'ont pas réussi à s'imposer au Zimbabwe, par exemple, en grande partie parce que les hommes ne voulaient pas que les femmes apprennent comment se servir de nouvelles inventions dont eux—mêmes ne savaient rien; aussi, usant de leur pouvoir en tant que chefs de famille, les hommes ont refusé de les acheter (3).

Pourtant, les femmes surmontent de tels obstacles chaque jour, surtout quand elles travaillent ensemble — et parfois avec des hommes aussi bien qu'avec des femmes — pour atteindre des objectifs communs. Le fait que les femmes, beaucoup plus souvent que les hommes, remboursent les prêts contractés pour gérer de petites entreprises est à la base du secteur mondial du microfinancement au service d'initiatives féminines. L'idée du microfinancement a commencé au Bangladesh avec la Banque Grameen et elle est devenue aujourd'hui une part importante des prêts à la Banque mondiale et dans d'autres institutions multilatérales de financement.

En Inde, une organisation appelée la Self-Employed Women's Association compte 500 000 membres rien que dans l'État du Gujarat, à l'ouest du pays. La banque de cette association affirme compter 350 000 dépositaires et le taux de remboursement des prêts a atteint 97 %. "Nous n'avons pas de problème de liquidités", a dit à un reporter le gérant de la banque, Jayshree Vyas. "Les femmes épargnent" (4).

De nombreuses formes d'inégalité entre les sexes sont communes à bien des cultures, mais celles qui ont trait à la gestion de l'énergie et des technologies deviennent moins aiguës à mesure que les revenus s'élèvent avec le niveau de développement et que les femmes deviennent des consommatrices de masse et, souvent, des chefs d'entreprise (5). En effectuant cette transition, les femmes apportent avec elles des perspectives qui proviennent en grande partie de leur rôle en tant que mères et que dispensatrices de soins à la nouvelle génération. Bien que les différences entre les sexes fassent l'objet de vives discussions, des indices surprenants sont apparus ces dernières années de l'avantage pratique de faire participer plus pleinement les femmes aux entreprises, à tout niveau. La question n'est pas de savoir si ce sont les femmes ou les hommes qui ont le plus d'esprit d'invention, mais seulement de savoir si elles apportent des perspectives, des contributions et des qualités différentes.

"Nous pensions d'abord que ce serait gaspiller notre temps, parce que les femmes ne sauraient pas comment gérer un village", dit un conseiller municipal en Tanzanie, qu'on interrogeait en 2002 sur les récentes modifications législatives qui avaient introduit des femmes au conseil. "Mais nous avons été surpris. Les femmes qui siègent au conseil voient les choses de manière différente et ont des idées auxquelles aucun d'entre nous n'aurait pensé. Nous ne voudrions pas les perdre maintenant" (6).

En Inde, les femmes qui écoulent des fourneaux sans fumée ont séduit les consommatrices en ornant chacun d'une décoration qui lui confère un cachet unique (7). Dans le monde développé, une étude conduite au Danemark en 2007 a établi que les sociétés dont le personnel était partagé à peu près également entre les deux sexes apportent nettement plus d'innovations et savent mieux élaborer de nouveaux produits ou services que les sociétés qui n'avaient pas instauré cet équilibre entre les sexes (8).

Les femmes, les hommes et la gestion du risque

Un ensemble considérable de recherches justifient la vue qu'en moyenne, hommes et femmes abordent différemment les risques financiers et autres: les hommes sont plus portés à accepter de grands risques pour réaliser éventuellement des gains importants, tandis que les femmes tendent plus souvent à éviter les risques extrêmes et à en préférer de moindres, même si les gains sont alors ordinairement plus modestes (9). Une étude menée en France, par exemple, a établi que les sociétés qui ont traversé avec le moins de trouble la crise financière mondiale de 2008 étaient celles qui comptaient la plus forte proportion de femmes dans leurs services de gestion (10). Elles ont fait preuve de plus de prudence face au risque, aidant ainsi à éviter les lourdes pertes subies par leurs homologues masculins.

Se pourrait-il que les approches différentes des hommes et des femmes face au risque en général s'appliquent aussi plus précisément aux changements climatiques?

Ces dernières années ont vu une augmentation rapide des collectifs féminins aussi bien dans les pays en développement que dans les pays développés. Et ce phénomène est apparu souvent en réponse soit à la difficulté de limiter les risques liés aux changements climatiques, soit à la nécessité de s'adapter aux épreuves résultant au moins en partie d'un climat qui change. Au Malawi, des "clubs d'agricultrices" permettent à leurs membres de partager les dernières informations sur les semences et techniques de culture susceptibles de tirer parti de sols pauvres et de précipitations irrégulières (11). Au Mali, dans les zones périurbaines, des agricultrices forment des associations et mettent en commun leurs ressources pour acheter ou louer des parcelles de terrain qu'elles destinent au jardinage (12). Au Bangladesh, certaines des femmes les plus pauvres et les plus marginalisées qui vivent le long des fleuves et rivières se construisent des demeures temporaires et exploitent les ressources des chars, îles de limon libres de tout titre de propriété qui apparaissent et tout aussi rapidement disparaissent à mesure que le niveau des eaux se modifie. Ces femmes, qui sont peut-être les citoyens les plus vulnérables de ce pays menacé par les changements climatiques, prouvent la haute valeur des connaissances traditionnelles en gérant un environnement changeant avec un soutien faible ou inexistant de leurs sociétés (13).

Dans le centre-ouest du Népal, des femmes rurales s'orientent dans une autre direction: vers une technologie vidéo qui peut leur enseigner comment communiquer leurs besoins d'adaptation de manières qui font une différence. Au lendemain de la mousson de 2007, qui a causé bien des pertes humaines, l'organisation non gouvernementale britannique ActionAid et des chercheurs de l'Université du Sussex se sont rendus dans des communautés dépourvues de services de base et qui luttaient pour préserver leurs ressources agricoles en dépit des changements intervenus dans la mousson et d'autres phénomènes météorologiques. S'adressant surtout aux femmes (parce que beaucoup d'hommes avaient migré pour chercher du travail ailleurs), le personnel et les chercheurs d'ActionAid ont aidé les communautés à classer leurs besoins par ordre de priorité. Ils ont eu bientôt l'idée d'utiliser des caméras vidéo pour aider les femmes à mettre en lumière leurs situations et leurs besoins et à demander aux autorités locales les ressources nécessaires pour améliorer leur mode d'existence. Selon l'évaluation de cette organisation britannique, l'activité a non seulement contribué à rendre les femmes plus autonomes au niveau des districts, mais les a aidées à dépasser l'effort d'adaptation et à s'efforcer d'influer sur la définition des politiques dans leurs communautés et au-delà (14).

L'appui politique, les femmes et les changements climatiques

Après de longues années où il a été à peine tenu compte de l'importance des femmes dans le contexte des changements climatiques, la communauté chargée de définir les politiques au niveau international paraît s'efforcer davantage de reconnaître l'influence de la dimension sexospécifique et de surmonter les obstacles qui entravent les efforts féminins d'atténuation et d'adaptation. Le Secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques s'est récemment engagé à prendre en considération la dimension sexospécifique dans ses délibérations, et le Fonds pour l'environnement mondial est maintenant déterminé à évaluer l'impact de ses investissements sur les femmes.

[27] Monique Barbut: mettre en valeur le sens commun des femmes

Dans la lutte mondiale contre les changements climatiques, dit Monique Barbut, une arme puissante n'a pas été mise en valeur comme il convient: "le sens commun que la plupart des femmes possèdent."

Barbut doit le savoir. En sa qualité de Directrice générale du Fonds pour l'environnement mondial (FEM), Barbut a introduit le sens commun, sa marque propre, dans une institution qui est aujourd'hui la plus importante source de financement des efforts faits pour protéger l'environnement mondial. Dans cette position, Barbut travaille à faire en sorte que les femmes jouent un rôle plus important dans les activités visant à atténuer les changements climatiques et à s'y adapter.

© Global Environment Facility

Avec l'appui de pays donateurs, le FEM a depuis 1991 directement fourni ou mobilisé plus de 40 milliards de dollars pour financer des projets de défense de l'environnement dans le monde en développement. Mais, au moment où Barbut en a pris les rênes en 2006, le FEM s'était transformé en une bureaucratie rigide, où il fallait ordinairement 66 mois pour qu'un projet passe du stade de la conception à celui de l'exécution. Barbut s'est mise en devoir de changer cela et elle y a réussi: aujourd'hui, le processus ne prend que 22 mois. La transformation n'a pas été facile, dit-elle. "Quand vous parlez de réformes, tout le monde vous applaudit. Mais quand vous commencez à les appliquer, tout le monde vous insulte."

Barbut attribue son succès à une certaine intrépidité, qu'elle a acquise pour avoir travaillé des années dans les secteurs de la finance et du développement, dominés par les hommes. Avec sa formation d'économiste, Barbut a commencé sa carrière dans une banque française de développement économique, la Caisse centrale de coopération économique, avant de passer à l'organisme national d'aide à l'étranger, l'Agence française de développement, puis au Programme des Nations Unies pour l'environnement.

Travailler parmi des hommes a donné à Barbut le sentiment des contributions particulières que les femmes apportent. Par exemple, le pragmatisme. "Les femmes sont très concrètes, très pragmatiques — elles passent vite aux solutions, tandis que les hommes prennent plus de temps à débattre du problème", dit Barbut. Et l'aptitude à voir loin: l'expérience de la maternité, croit-elle, confère aux femmes un sens spécial de l'investissement dans l'avenir.

Le pragmatisme des femmes et leur aptitude à voir loin sont fort nécessaires si l'on veut faire face aux changements climatiques. En même temps, les femmes des pays en développement qui vivent à proximité de la nature sont souvent les dépositaires de connaissances ancestrales qui peuvent receler des solutions aux problèmes climatiques. "Il n'est pas nécessaire que quelque chose relève de la haute technologie pour donner de bons résultats", dit Barbut.

Pour impliquer les femmes plus pleinement s'agissant de faire face aux changements climatiques et à d'autres problèmes environnementaux, Barbut travaille à intégrer une perspective sexo-spécifique dans toutes les activités du FEM. Pratiquement, cela veut dire qu'il faut analyser les besoins des femmes et des hommes pour faire en sorte que les femmes tirent un bénéfice équitable des investissements du FEM. Cela veut dire aussi qu'il faut faire intervenir les femmes — constamment — tout au long de la vie d'un projet. "Il ne suffit pas d'organiser une réunion des parties intéressées où l'on invite cinq femmes au jour initial de la conception du projet pour les oublier ensuite", dit Barbut.

Les meilleurs projets sont ceux qui s'attaquent aux problèmes environnementaux tout en améliorant sensiblement la vie des femmes et des filles. Par exemple, les investissements dans les transports publics sont importants, non pas seulement pour réduire les émissions de carbone des véhicules, mais aussi pour ouvrir aux femmes un accès à des possibilités d'ordre éducatif, commercial et politique. Dans bien des pays en développement, où les femmes n'apprennent pas à conduire, "on a besoin du mode de transport voulu pour faire partie de la société", dit Barbut. De même, introduire des cellules photovoltaïques dans les zones non reliées au réseau électrique peut donner aux femmes davantage de temps libre et les mettre en relation avec le vaste monde — avantages qui, dit Barbut, "vont au-delà de la lumière et de l'électricité."

Barbut croit que les femmes peuvent contribuer beaucoup à la solution des changements climatiques et d'autres problèmes environnementaux, tout en étant venue elle-même par accident à ce domaine d'activité: après avoir reçu mission de représenter le Gouvernement français à une conférence internationale sur l'environnement, Barbut a décidé que son expérience pratique de la finance pourrait apporter une contribution nécessaire au secteur de l'environnement. Mais ses collègues étaient perplexes: "À ce moment-là, il n'était pas très indiqué pour votre carrière dans la finance de dire 'Je veux m'occuper de problèmes environnementaux.'"

Barbut exhorte les autres femmes à mettre leur expérience et leur sagesse au service de la lutte contre les changements climatiques. Bien que les femmes soient présentes en plus grand nombre aux négociations sur le climat et en d'autres instances, "le nombre ne fait pas la voix", dit-elle; les hommes dominent encore la conversation. Voici ce qu'elle conseille aux femmes qui militent pour le climat: "Vous ne devez pas avoir peur de présenter des propositions de sens commun, même si elles ne paraissent pas particulièrement profondes. Il est bien plus important d'avoir les deux pieds sur terre."

Aussi bien la science des changements climatiques que la définition des politiques y afférentes sont depuis longtemps et restent dominées par les hommes. Parmi les spécialistes qui contribuent aux activités du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques, 16 % seulement sont des femmes, dont Suzanne Solomon des États-Unis, coprésidente du Groupe de travail I, qui traite de la science des changements climatiques; il y a deux autres groupes de travail. Les femmes n'occupent pas plus de place parmi les chefs de délégation gouvernementale aux négociations sur le climat; mais elles sont un peu mieux représentées parmi tous ceux qui participent aux travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques, leur pourcentage variant entre 8 % et 18 %. Aux tables de négociation des conférences des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, le pourcentage des femmes semble s'améliorer légèrement. Selon l'organisation non gouvernementale GenderCC, il a varié de 15 % à 23 % dans les années 90 et atteint 28 % environ ces dernières années.

Ces proportions diffèrent en fait assez peu de celles des femmes occupant des positions clefs dans la prise de décisions partout dans le monde. Dans le monde entier, sept seulement parmi les 150 dirigeants nationaux élus sont des femmes (15). Dans les assemblées nationales, les femmes n'occupent que 18,4 % des sièges, et dans 22 pays seulement plus de 30 %. Le progrès est perceptible, mais il est lent. Au rythme actuel, selon le calcul fait, il faudra attendre 2045 dans la plupart des pays en développement pour qu'aucun des deux sexes n'occupe plus de 60 % des sièges parlementaires (16).

Dans certains cas, c'est dans les pays en développement que la participation des femmes aux négociations sur le climat progresse le plus. Bernaditas Muller est négociatrice en chef des Philippines et assure la coordination entre les délégations du Groupe des 77 et de la Chine aux négociations des Nations Unies sur le climat.

Cependant, une forte implication ou participation des femmes reste l'exception dans le domaine des changements climatiques, et cela pourrait ne pas changer à moins que les gouvernements et le public ne s'engagent plus résolument en ce sens. De fait, étant donné l'universalité du problème et les défis qu'il pose, la science des changements climatiques et la définition des politiques y afférentes bénéficieront de la diversité, parmi les participants, non seulement des sexes mais aussi des tranches d'âge et de revenu et de l'inclusion des peuples autochtones.

[28] Bernaditas Muller: les femmes doivent accéder à l'autonomie

Bernaditas Muller, négociatrice des questions climatiques, a l'habitude de se trouver en minorité face aux hommes. Diplomate de carrière, Muller fait actuellement fonction de négociatrice en chef des Philippines et de coordonnatrice entre les délégations du Groupe des 77 (qui comprend maintenant plus de 77 pays) et de la Chine. Mais Muller n'y voit pas un obstacle dans le monde surtout masculin des négociateurs. "Si cela a un effet quelconque", dit-elle, les autres négociateurs sont "plus polis parce que je suis une femme".

© Climate Change Coordination Centre

La grande ligne de partage sur les changements climatiques, dit Muller, passe entre les nations riches du Nord et les nations en développement du Sud. Les pays riches, dit-elle, n'ont pas satisfait à leurs engagements légalement contraignants d'offrir aux pays en développement des ressources financières et des transferts de technologie. En outre, quand les ressources sont fournies, les pays riches les considèrent comme une "aide au développement" et assortissent leur octroi de maintes conditions.

Le fait de ne pas satisfaire à ces engagements traduit une répugnance plus générale à accepter la responsabilité des changements climatiques, dit Muller. Jusqu'en 2004, précise-t-elle, 75 % environ des gaz à effet de serre qui s'accumulaient dans l'atmosphère au-dessus des niveaux naturels provenaient d'émissions des pays développés, qui représentent seulement 20 % de la population mondiale. Ainsi, les 80 % de la population qui vivent dans les pays en développement n'ont produit qu'un quart seulement de toutes les émissions. Ce déséquilibre des responsabilités dans la création du problème signifie que les pays développés et les pays en développement ne sont pas responsables au même degré de le résoudre.

Essentiellement, soutient Muller, il s'agit de réduire la consommation et de changer des modes de vie qui ne sont pas viables à long terme — une responsabilité qui incombe principalement aux pays développés. "Il faut serrer les dents", dit-elle. Il s'agit, par exemple, de construire des villes autour de réseaux de transports publics bien conçus, avec des écoles et des magasins dans chaque quartier. Il s'agit aussi de réfléchir à neuf sur nos achats, nos vêtements, notre nourriture. "Avons-nous vraiment besoin de fraises en hiver?"

L'importance de changer de modes de vie implique un rôle décisif pour les femmes, dit Muller, parce que — qu'on le veuille ou non — les femmes sont généralement chargées des travaux domestiques. (Muller se hâte de signaler que son mari, qui aime faire de la pâtisserie, va à l'encontre de la division du travail stéréotypée entre les sexes.) Les femmes des pays riches ont d'amples moyens de réduire l'empreinte carbone et l'impact sur l'environnement de leurs familles. En même temps, les femmes des pays en développement sont en mesure de rejeter le mode de consommation imité de celui des pays plus riches et de concevoir leurs propres solutions de remplacement. Et, partout, les femmes sont en mesure d'enseigner à la génération suivante l'importance de la viabilité écologique.

Pour qu'un développement durable réussisse, dit Muller, "les femmes doivent accéder à l'autonomie."

[29] Le Canada et la Chine coopèrent pour impliquer les femmes

L'Agence canadienne de développement international travaille avec le Gouvernement chinois à réduire les émissions de carbone en Chine dans les secteurs du papier et de la pâte à papier, des engrais et des plastiques — mais en faisant intervenir une dimension sexopécifique. Financé par le Climate Change Development Fund du Canada, le projet de coopération sino-canadien pour une production plus propre vise à assurer une participation féminine d'au moins 30 % dans le projet et un élargissement considérable de la représentation des femmes parmi les administrateurs, les techniciens et les travailleurs dans ces différents secteurs industriels. Une recherche ventilée par sexe sous-tend le projet et des séances de sensibilisation à l'égalité des sexes sont destinées à développer l'analyse sexospécifique des participants et à l'incorporer aux activités du projet. Les femmes ont reçu une formation en divers domaines: amélioration des processus, pratiques d'audit, surveillance de l'équipement et utilisation des ordinateurs. Un objectif clef est d'accroître la sensibilisation, les capacités, l'assurance et la motivation des femmes s'agissant d'aborder la question des changements climatiques. Les femmes se sont attachées avec tant d'enthousiasme aux objectifs du projet qu'elles ont développé leurs propres initiatives de défense de l'environnement en dehors des heures de travail (17).

Les femmes et la société civile: des enseignements pour les changements climatiques

L'histoire des négociations sur l'environnement, la population et le développement hors du cadre du climat démontre que la participation des femmes peut avoir de l'importance et exercer une influence. Les deux dernières décennies en particulier ont vu une croissance spectaculaire de la "société civile mondiale "— réseaux internationaux de militants travaillant à protéger l'environnement, garantir les droits des femmes, promouvoir le développement durable, etc. Encouragée par une prise de conscience nouvelle du fait que ces problèmes transcendent les frontières nationales — et par la diffusion de technologies des communications à faible coût et la facilité accrue des voyages —, la société civile mondiale a joué un rôle significatif dans les principales conférences des Nations Unies des années 90, notamment celles sur l'environnement (1992), les droits humains (1993), la population (1994) et les femmes (1995).

L'influence croissante de la société civile mondiale a permis aux femmes de jouer un beaucoup plus grand rôle dans la prise de décisions à l'ONU, en créant d'autres filières que les délégations nationales dominées par les hommes. (En 2000, plus de 40 % des délégations à l'ONU se composaient seulement d'hommes, selon le Groupe des femmes des organisations non gouvernementales accréditées auprès de la Commission du développement durable (18).) À travers ces nouvelles filières, les militantes ont appliqué une optique sexospécifique à certains des problèmes les plus urgents de notre temps — faisant influer leurs perspectives et leurs expériences sur la manière dont ces problèmes sont compris et abordés.

Par exemple, dans la période préparatoire à la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (CNUED) de 1992, des femmes venue de 83 pays se sont rassemblées à Miami pour le premier Congrès mondial des femmes pour la santé de la planète, patronné par la Women's Environment and Development Organization (19). Des femmes venues de nombreuses nations et de milieux différents y ont partagé leurs récits sur les défis environnementaux et les solutions apportées à ceux-ci et ont élaboré Action 21 pour les femmes, plan d'intégration des préoccupations féminines dans les prises de décisions sur l'environnement. À la CNUED elle-même, tenue à Rio de Janeiro, la "tente des femmes" — la plus vaste du Forum des organisations non gouvernementales — a constitué un centre de liaison des activités de constitution de réseaux et de définition de stratégies.

Le succès de ces efforts se reflète dans le document de la conférence, Agenda 21, qui comprend plus de 145 références aux rôles et positions des femmes en matière d'environnement et de développement durable, ainsi qu'un chapitre distinct intitulé "Action mondiale des femmes vers le développement durable" (20).  Agenda 21 voit dans les femmes l'un des neuf "principaux groupes" qui mettront en œuvre son vaste programme d'action.

Renouvellements de perspective

Les femmes qui ont pris part à la CNUED ont déterminé un changement radical dans la réflexion sur la politique environnementale. Elles ont fait la preuve qu'une politique efficace ne saurait être indépendante des considérations de sexe. Elles ont montré qu'au contraire il est essentiel de reconnaître le rôle des femmes en tant que gardiennes des ressources naturelles, parce que "personne ne connaît les réalités de la surexploitation de la terre plus directement que les femmes qui la cultivent, puisent et portent l'eau, utilisent ses arbres pour en tirer du combustible, cueillent dans les forêts des herbes au pouvoir régénérateur et des plantes médicinales et mettent leurs connaissances traditionnelles au service de la communauté ..." (21). Ces rôles et responsabilités rendent les femmes vulnérables, hors de toute proportion, aux impacts de la dégradation de l'environnement et les placent aussi au centre de tout effort sérieux pour mettre en œuvre des solutions. La réalisation du développement durable requiert donc l'autonomisation des femmes, qui leur donne accès aux ressources et à l'information dont elles ont besoin pour prendre des décisions saines concernant la gestion des ressources.

En 1994, la CIPD a marqué un autre renouvellement de perspective. Le Programme d'action issu de la rencontre a marqué l'aboutissement d'un effort mondial pour déplacer l'accent des politiques et programmes de population: au lieu d'atteindre des cibles pour réduire la croissance démographique, on viserait désormais avant tout à améliorer la santé reproductive. Les femmes, en même temps que les hommes, se ralliaient à une approche de la politique démographique fondée sur le respect des droits et du développement humain. "Tous les couples et tous les individus ont le droit fondamental de décider de manière libre et responsable du nombre de leurs enfants et de l'espacement de leur naissance et d'avoir l'information, l'éducation et les moyens nécessaires pour ce faire", ont décidé les gouvernements présents à la Conférence (22). Le plus important est de rendre les femmes autonomes: là où les femmes ont accès à l'éducation, aux moyens d'existence, à la planification familiale et aux autres services de santé, elles ont des enfants en meilleure santé — et moins nombreux — , en moyenne plus tard dans leur propre vie que ce ne serait autrement le cas.

Depuis la CIPD, les politiques nationales de population ont évolué en harmonie avec le Programme d'action de la CIPD. En Inde, par exemple, le programme de planification familiale a abandonné les "cibles" démographiques en faveur d'un choix libre et informé offert par les services de santé reproductive (23).

De nombreux aspects de l'ambitieux Programme d'action se sont heurtés à des contraintes de financement. Depuis le milieu des années 90, le financement des services de santé reproductive, y compris la planification familiale, a diminué en pourcentage des dépenses de santé et, en de nombreux cas, aussi bien en valeur réelle. De ce fait, quelque 200 millions de femmes des pays en développement ont des besoins non satisfaits, car elles n'ont pas accès aux services de planification familiale et sont ainsi incapables d'exercer leur droit de prendre des décisions quant au nombre de leurs enfants et à l'espacement de leur naissance (24). Depuis la CIPD, le montant le plus important affecté à la planification familiale a été enregistré en 1995, avec 723 millions de dollars, et il est resté au-dessus de 600 millions de dollars chaque année, sauf une, jusqu'en 1999. La dernière évaluation, pour 2007, est d'environ 338 millions de dollars (25).

Durant la "Fête de la forêt " à Puerto Princesa (Philippines), une femme se prépare à planter un semis. Les participants à cette cérémonie annuelle plantent des arbres dans des zones déboisées afin d'aider à enrayer le réchauffement planétaire.
© Reuters/John Javellana

Le même type de renouvellement de perspective qui s'est le mieux affirmé à la CIPD s'impose également dans les efforts internationaux les plus récents pour faire face aux changements climatiques. Une approche sensible à la dimension sexospécifique doit remplacer l'approche où les questions d'égalité entre femmes et hommes ont été largement ignorées et où les femmes ont été le plus souvent exclues du débat.

Au long des années, les efforts faits pour intégrer une perspective d'égalité entre les sexes dans la politique de l'environnement n'ont obtenu qu'un succès inégal. Lors des préparatifs du Sommet mondial sur le développement durable (2002), des groupes de femmes ont examiné les progrès réalisés vers la mise en œuvre des recommandations sexospécifiques contenues dans Agenda 21. Leur conclusion a été que d'importantes mesures avaient été prises aux niveaux international, national et local, mais que ces efforts étaient dispersés et le plus souvent ad hoc. Ces groupes n'ont pas constaté d'intégration réelle des problèmes sexospécifiques dans les politiques et activités mondiales d'environnement et de développement durable, moins encore une prise en compte sérieuse des préoccupations d'égalité des sexes dans ces domaines.

Les rencontres organisées par l'ONU dans les années 90 offrent d'importants enseignements pour les efforts visant à intégrer une perspective sexospécifique dans les changements climatiques. Tout d'abord, l'implication active de femmes plaidant pour cette cause est essentielle afin de produire un accord sensible aux sexospécifités. Mais, alors que de nombreuses organisations travaillent aujourd'hui à introduire une perspective sexospécifique dans les questions climatiques, les femmes demeurent sous-représentées à la table des négociations.

Cependant, les femmes ont été une présence de plus en plus vigoureuse aux récentes conférences des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, qui se sont tenues à Bali en 2007 et à Poznan´ en 2008. Des organisations non gouvernementales dirigées par des femmes et dont le personnel se compose de femmes, comme la Women's Environment and Development Organization et GenderCC, ont travaillé avec le Programme des Nations Unies pour l'environnement et la Global Gender and Climate Alliance, coalition d'organisations de la société civile et d'institutions des Nations Unies, à faire progresser au cours des entretiens un agenda relatif à l'égalité des sexes. Des organisations non gouvernementales spécialisées dans les questions climatiques et basées dans les pays en développement, notamment des organisations dirigées par des femmes, commencent aussi à apparaître dans les conférences de négociation.

[30] Malini Mehra: Viser à atteindre le triple bilan

Quand Malini Mehra, spécialiste des sciences politiques, regarde autour d'elle durant les conférences sur le climat tenues en Inde et dans les pays développés, elle constate qu' "il y a peu de femmes parmi les bureaucrates et les politiciens chargés de la politique climatique". Mais son message qu'une action positive est nécessaire pour prévenir les changements climatiques — même dans les pays en développement — trouve des oreilles attentives parmi les femmes de toute condition dans son propre pays.

"Dans les sociétés traditionnelles, les femmes ont encore souci de leurs familles et de leurs enfants", dit Mme Mehra. "L'Inde n'est pas différente. Les femmes peuvent voir l'impact de la pollution de l'air et de l'eau sur leurs enfants et c'est ainsi que le message écologique les atteint tout d'abord."

© Avec la permission du
Centre for Social Markets (CSM)

Spécialiste des questions sexospécifiques par formation, Malini Mehra travaille depuis plus de 20 ans sur les problèmes de la durabilité, du développement et des droits humains. Pendant une bonne partie de cette période, elle s'est efforcée de convaincre le Gouvernement indien de passer du blâme — il critiquait les pays développés pour leur rôle dans le déclenchement des changements climatiques — à la prévention — il doit s'efforcer de limiter au minimum le rôle que l'Inde, pays en développement rapide et enregistrant une forte croissance démographique (elle compte actuellement 1,2 milliard d'habitants) pourrait jouer dans les émissions de gaz à effet de serre à l'avenir.

Amplifier autant que possible les effets de ce renouvellement de perspective est aussi l'objectif de son organisation, le Centre for Social Markets, organisation non gouvernementale à cheval entre l'Inde et le Royaume-Uni qui se consacre à faire en sorte que les marchés servent ce qu'elle appelle le "triple bilan": population, planète et profit. "Notre objectif est de faire passer le débat d'une mentalité 'ne-peut-pas, ne-fera-pas' propre à des victimes à une autre mentalité 'peut-faire, doit-faire', ce débat étant fondé sur l'espérance et des propositions positives», dit Mme Mehra.

En collaboration avec un réseau international de partenaires et d'associés, le Centre for Social Markets anime beaucoup d'importantes initiatives d'engagement public, notamment Climate Challenge India qui cherche à promouvoir une vigoureuse réaction nationale aux changements climatiques en Inde. Cette campagne pluriannuelle vise à mettre en place un programme de communication sur les changements climatiques en utilisant les médias et en agissant d'abord auprès des autorités municipales, des organismes professionnels et des milieux d'affaires. Dans le cadre d'une compétition mondiale organisée par le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale, Climate Challenge India a été retenu comme l'une des cinq meilleures organisations mondiales ayant conduit des campagnes sur le climat en 2007 et a fait l'objet d'une présentation élogieuse à la Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques tenue à Bali en décembre 2007.

Le Centre for Social Markets s'efforce activement d'obtenir la participation des médias féminins populaires du pays afin de mieux atteindre les femmes à leur domicile et sur leur lieu de travail et de les mobiliser pour une action sur les changements climatiques. "Les femmes constituent un groupe d'intérêt essentiel pour nous", dit Mme Mehra. "Ce sont elles qui font vraiment avancer les choses sur ce problème en Inde. Par leur intermédiaire, nous apporterons les changements que nous sommes résolus à apporter."

Mme Mehra dit que les hommes et les femmes percevront d'une manière différente les changements climatiques, non pas en raison de différences inhérentes entre les sexes, mais parce que nous continuons à mener des vies régies par l'appartenance à l'un ou l'autre sexe, à jouer des rôles différents, être soumis à des pressions différentes et avoir des attentes différentes. "Dans leurs rôles de gestion de l'économie familiale, les femmes — surtout les femmes pauvres et marginalisées — souffriront de la pénurie des ressources, de la maladie et d'une mauvaise santé, de phénomènes météorologiques extrêmes et du déplacement", dit-elle. "Nous pouvons nous attendre à des privations pour l'avenir parce qu'elles sont déjà présentes autour de nous maintenant. La faim, la malnutrition, les conflits, tous ces maux s'intensifieront à mesure que l'accès de la population aux biens essentiels — air pur, eau, aliments et abri — sera compromis".

Assurer une représentation accrue des femmes dans les négociations officielles, aussi bien que dans les secteurs de la "société civile mondiale " représentés aux rencontres sur le climat, constitue un premier pas d'importance critique vers l'égalité des sexes dans nos activités concernant les changements climatiques. Il est essentiel que les femmes ne participent pas seulement aux négociations et à la planification, mais à l'exécution, qui fera intervenir un large éventail d'institutions. Étant donné la complexité des interactions entre les humains et le climat, il sera nécessaire que des entités gouvernementales, intergouvernementales et privées très diverses s'engagent pendant des décennies dans les activités menées pour atténuer les changements climatiques et s'y adapter. La prise en compte d'une dimension sexospécifique exige un examen attentif de la définition des politiques concernant l'énergie, l'agriculture, la santé, la préparation aux catastrophes, etc. La voix des femmes devra être puissante et se faire entendre, des conseils tribaux aux ministères de l'énergie et aux salles de l'ONU.

Édifier une capacité de mobilisation

Mais il ne suffit pas d'appeler simplement à une participation accrue des femmes. Sensibilisés par un public et des électeurs soucieux d'égalité des sexes, les gouvernements doivent écarter les obstacles à la participation des femmes au débat sur les changements climatiques. L'égalité des sexes sera plus près de se concrétiser quand les gouvernements changeront les lois et que les sociétés se libéreront des normes et attentes négatives qui isolent les femmes dans les limites étroites d'une citoyenneté de second ordre et des rôles sexuel et maternel définis par d'autres. Quand les sociétés attendront que les organes législatifs comptent au moins 40 % de femmes, celles-ci ne manqueront probablement pas de se proposer pour occuper les sièges. Mais il faut aussi que les conditions de vie — notamment tout ce qui concerne l'éducation, la santé et les perspectives d'avenir — aident les femmes à viser et atteindre des objectifs tant individuels que collectifs. Il vaut la peine de demander ce que la société peut faire, au-delà de la tâche nécessaire de changer les lois et les attentes, pour rendre cette transformation possible.

Le concept de "capital humain" peut se prêter à une compréhension plus profonde des racines du développement global, de l'égalité des sexes et de l'avenir de la croissance démographique. Wolfgang Lutz, qui dirige le Programme de la population mondiale à l'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués en Autriche, définit le capital humain comme n'étant rien de plus que la combinaison du niveau d'éducation et de l'état de santé dans les sociétés. "La formation du capital humain peut même être la clef de la capacité d'adaptation des sociétés aux changements climatiques", avance Luz (26).

Le concept de "capital humain" peut se prêter à une compréhension plus profonde des racines du développement d'ensemble, de l'égalité des sexes et de l'avenir de la croissance démographique.

L'élévation des niveaux d'éducation et leur impact sur la réduction de la fécondité sont directement proportionnels au nombre d'années de scolarité. Sur la base de pays qui groupent plus de 90 % de la population mondiale, selon l'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués, les femmes qui n'ont jamais fréquenté l'école ont en moyenne 4,5 enfants, tandis que celles qui ont suivi quelques années d'enseignement primaire n'en ont que trois. Les femmes qui ont une ou deux années de scolarité secondaire ont en moyenne 1,9 enfant chacune, tandis que celles qui ont une ou deux années d'enseignement supérieur n'en ont en moyenne que 1,7 (27). Des taux de fécondité moins élevés contribueraient au ralentissement de la croissance démographique et, du même coup, à la réduction des émissions dans l'avenir et permettraient aux gouvernements de suivre plus aisément le rythme de l'adaptation nécessaire aux changements climatiques.

Ce qui est tout aussi impressionnant que son impact sur le taux de fécondité, un niveau d'éducation plus élevé — en particulier comprenant plusieurs années d'enseignement secondaire — a aussi pour résultat d'accroître les gains des femmes, d'améliorer leur espérance de vie et de rendre moins dangereux la grossesse et l'accouchement, en même temps qu'il réduit la mortalité infantile (28). Chacun de ces avantages est une marque des sociétés qui ont chance d'acquérir une capacité de résistance en général, et plus précisément aux changements climatiques. De plus, en allant à l'école, on entre en contact avec des milieux culturels et sociaux plus divers et on prend conscience que le monde ne s'arrête pas au pas de la porte. Dans bien des sociétés, les femmes risquent encore bien davantage de passer la plus grande partie de leur vie dans leur foyer ou à proximité. Pour elles en particulier, l'éducation facilite l'acquisition de savoir-faire et une confiance en soi susceptible de les mobiliser pour une action, qu'il s'agisse des changements climatiques ou d'autres préoccupations sociales.

L'autre aspect du capital humain — la santé — est au moins aussi important que la scolarisation pour acquérir une capacité de résistance et se mobiliser. Les sociétés ne peuvent que difficilement être prospères, dynamiques et capables de s'adapter si les taux de mortalité et de morbidité sont élevés. La santé est peut-être encore plus importante s'agissant de mobiliser les femmes pour le changement, car leur rôle procréateur, les soins qu'elles sont appelées à dispenser et leurs autres responsabilités familiales leur imposent déjà des coûts d'opportunité élevés qui entravent toute action sociale dirigée à l'extérieur du foyer.

La santé reproductive mérite ici une mention spéciale. Depuis les grossesses et accouchements difficiles jusqu'au VIH et aux autres infections transmissibles sexuellement, les problèmes de santé reproductive figurent dans le monde entier parmi les causes majeures de décès et d'invalidité pour les femmes (29). De plus, le manque d'accès aux services de santé reproductive sape la réalisation de la plupart des objectifs du Millénaire pour le développement, sinon de tous. Ceci constitue sans aucun doute un nouvel obstacle à l'acquisition d'une capacité de résistance sociale et à la mobilisation.

[31] En Inde, les agricultrices affrontent les changements climatiques

Un collectif de 5 000 femmes dispersées à travers 75 villages dans l'intérieur aride de l'Andhra Pradesh propose maintenant une agriculture organique, non irriguée et sans produits chimiques en tant que méthode de lutte contre le réchauffement planétaire.

L'agriculture est responsable de 28 % des émissions de gaz à effet de serre en Inde, surtout des émissions de méthane, qui proviennent des champs de paddy et du bétail, et des oxydes nitreux dus aux engrais. Un rapport de 2007 du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques annonce qu'en Inde le régime des précipitations va subir des changements extrêmement marqués, avec des pluies intenses sur une plus courte période, ce qui engendrera la confusion dans le secteur agricole.

Selon ce rapport, une diminution des précipitations en décembre, janvier et février entraîne une moindre formation de réserves d'eau et une aggravation du stress hydrique, tandis que des sécheresses plus fréquentes et plus prolongées sont prévues. À titre d'exemple des impacts des changements climatiques, le rapport indique qu'une hausse de la température de 0,5 degré Celsius fera baisser la production de blé en Inde de 0,45 tonne par hectare. Une recherche conduite à l'École des sciences de l'environnement de New Delhi prévoit une diminution des récoltes de 10 à 40 % d'ici 2100 malgré les effets positifs d'une augmentation du volume de dioxyde de carbone sur la croissance des végétaux, ce qui altérera sensiblement la dynamique des parasites.

Dans le village de Zaheerabad, les femmes dalit (=brisées), qui occupent l'échelon le plus bas de la société stratifiée de l'Inde, démontrent maintenant leur adaptation aux changements climatiques en suivant un système qui consiste à juxtaposer des cultures capables de produire sans apport complémentaire d'eau, d'intrants chimiques ou de pesticides.

Les femmes font pousser non moins de 19 types de cultures indigènes sur une parcelle de 0,4 hectare environ, des sols arides et dégradés qui ont été régénérés avec l'aide d'une organisation appelée la Deccan Development Society (DDS).

La DDS, qui travaille dans cette partie de l'Inde depuis 25 ans, a aidé les femmes à acquérir de la terre grâce aux programmes gouvernementaux pour les dalits et à former des sanghas, ou groupes locaux d'auto-assistance qui se réunissent à intervalles réguliers et décident eux-mêmes de ce qu'ils doivent faire.

Les femmes plantent surtout en octobre-novembre, appelant la famille à l'aide pour le sarclage pendant sept jours et pour la récolte pendant 15 à 20 jours. Du fumier de ferme est déversé sur les champs une fois tous les deux ou trois ans, selon l'état du sol.

Dans le village de Bidakanne, Samamma, âgée de 50 ans, montre du doigt les diverses cultures qui, toutes sans eau ni intrants chimiques, poussent entre les rangées de tournesols: graines de lin, petits pois, pois chiches, divers types de millet, blé, safran et légumes. Les feuilles de tournesol attirent les parasites et l'épuisement du sol est compensé par les légumes, qui fixent l'azote.

"Dans mon mode de culture, une plante absorbe et une autre donne au sol, tandis que j'obtiens tous les éléments nutritifs nécessaires: huiles, céréales et légumes verts", dit Samamma.

La parcelle de Samamma, qui mesure moins d'un demi-hectare, produit entre autres récoltes 150 kilos de "horsegram" rouge, 200 kilos de millet et 50 kilos de graines de lin. Elle garde 50 kilos de grains et vend le reste.

Les 5 000 femmes de ces 75 villages ont maintenant atteint un stade plus ou moins avancé dans l'adoption de cette méthode de culture.

"Dans le contexte des changements climatiques, ce système de culture sur terre sèche a la capacité de résister à toutes les retombées de températures élevées", dit P. V. Satheesh, directeur de la DDS.

Les femmes gèrent maintenant un système de "financement des cultures " totalement original qu'elles ont conçu elles-mêmes. L'argent gagné chaque année grâce aux ventes est déposé dans des banques et l'intérêt de ces sommes sert à financer des prêts aux membres du collectif, qui complètent le cycle en remboursant leur prêt en grains dans un délai de cinq ans.

La DDS fait maintenant participer les femmes à un système contrôlé de production de fruits et légumes organiques, qui sont certifiés par le Conseil organique indien du Participatory Guarantee Scheme (PGS). À Zaheerabad, les aliments de base et les grains certifiés organiques sont emballés et étiquetés avec certification du PGS, puis transportés par camionnette pour être vendus au détail aux consommateurs d'Hyderabad. Satheesh dit que les femmes sont débordées de commandes.

Par Keya Acharya, passage extrait avec l'autorisation de l'Inter Press News Agency.

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