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State of World Population 2009

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4  Renforcer la capacité de résistance

"L'adaptation est plus qu'une destination; c'est un voyage, dynamique et continu, mais non linéaire. Dans bien des pays, les populations affrontent les changements climatiques, mais elles ne s'adaptent pas."
—Sumaya Zakieldeen, Société soudanaise pour la préservation de l'environnement (1)
 
À Souk Larbaa (Maroc), deux femmes pataugent à travers les eaux d'une inondation.
© AFP

Les agriculteurs du Malawi pouvaient jadis prédire l'arrivée des pluies, mais plus maintenant. Aussi Mazoe Gondwe, qui assure l'alimentation de sa famille, diversifie la production en divisant sa parcelle entre cultures alimentées par les eaux de pluie et cultures irriguées, espérant que tout ira bien.

"Mais l'irrigation est physiquement épuisante et peut prendre quatre heures par jour", a-t-elle dit à un reporter à la fin de décembre 2008. Invitée par une organisation non gouvernementale européenne à parler de son expérience individuelle à la quatorzième Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, qui s'est tenue à Poznan´ (Pologne), Mme Gondwe a dit qu'elle avait besoin d'une meilleure technologie de l'irrigation pour passer moins de temps à arroser ses récoltes. De meilleurs locaux d'entreposage et des semences de meilleure qualité, a-t-elle ajouté, lui rendraient aussi service.
"Comme agricultrice du lieu, je sais ce dont j'ai besoin et je sais ce qui donne des résultats", a-t-elle dit. "J'ai grandi dans la région et je sais combien le système est en train de changer" (2).

Malheureusement pour Mme Gondwe — et pour nous tous —, le système climatique continuera de changer. Dans quatre décennies, les températures moyennes au Malawi auront probablement augmenté d'un degré Celsius au moins et les rendements agricoles auront sensiblement baissé. Tandis que selon les prévisions, la population du Malawi passera de 15 millions aujourd'hui à non moins de 41,5 millions en 2050 (3).

L'adaptation est un impératif

À moins que quelque force agisse en sens contraire, force dont la science actuelle ne conçoit en aucune manière l'intervention, l'élan acquis du système climatique oblige à croire que les températures augmenteront probablement pendant des décennies. Le monde doit se préparer maintenant à une période de réchauffement, même si nous ne pouvons prévoir avec certitude la rapidité du réchauffement — et ni le moment ni le lieu où il prendra fin. Et, si aucun savant ne peut nous assurer qu'un phénomène météorologique extrême quel qu'il soit est le résultat direct des changements climatiques causés par l'homme, les caractéristiques générales de ces phénomènes suggèrent une tendance et ressemblent à ce que les savants attendent pour les prochaines décennies. Parce que l'atmosphère a déjà changé, tout type de temps dont nous faisons aujourd'hui l'expérience trahit une influence humaine, même si elle est très peu discernable.

[20] Phénomènes météorologiques extrêmes, réactions insuffisantes

Selon un rapport publié en 2009 par Oxfam International, l'année 2007 "a vu dans 23 pays africains et 11 pays asiatiques des inondations qui étaient les pires depuis plusieurs dizaines d'années. Deux ouragans et des pluies violentes ont frappé une grande partie de l'Amérique centrale; près de la moitié de l'État de Tabasco, au Mexique, a été inondé. Comme l'a dit John Holmes, Coordonnateur des secours d'urgence de l'ONU, '...chacun de ces phénomènes en lui-même n'a pas fait un nombre énorme de morts, mais en les additionnant on arrive à une catastrophe de première ampleur'. Et l'année 2008 n'a marqué aucune relâche dans l'avalanche de catastrophes climatiques, car le cyclone Nargis a dévasté des zones étendues du Myanmar et une saison d'ouragans venus de l'Atlantique et particulièrement destructeurs a fait des centaines de morts et causé d'énormes dommages économiques à travers Cuba, la République dominicaine, Haïti et les États-Unis. En bien des cas, les insuffisances de la gestion de l'environnement ont aggravé l'impact de ces aléas climatiques. En Inde, les pluies ont causé en 2008 de sérieuses inondations, non qu'elles aient été particulièrement abondantes, mais parce que les digues et levées mal entretenues ont cédé. Une rupture survenue sur les berges du Kosi en août 2008 a entraîné l'une des pires inondations dans l'histoire du Bihar, l'État le plus pauvre de l'Inde" (4).

L'éventail "central" des augmentations probables de température au cours du siècle — 2 ou 4,5 degrés Celsius — est suffisamment préoccupant (5). Plus troublante encore est la possibilité d'augmentations de température et d'impacts climatiques véritablement catastrophiques, surtout si les États ne prennent pas rapidement des mesures décisives pour limiter les émissions. Le niveau des mers pourrait monter à long terme d'un mètre et peut-être sensiblement plus, submergeant des quartiers entiers de villes situées à peine au-dessus du niveau actuel, construites sur le littoral ou le long de fleuves sujets aux marées. Une étude de 2007 a montré que les zones côtières de faible élévation — c'est-à-dire moins de 10 mètres au-dessus du niveau des mers — abritent 13 % de la population urbaine du monde (6). Dhaka, Jakarta, Mumbai, New York, Shanghai et Tokyo comptent parmi les grandes villes les plus exposées (7). Des vagues de chaleur frappant une région entière, telles que l'humanité n'en a jamais connu, pourraient littéralement cuire des villes déjà converties en "îles urbaines de chaleur" par l'accumulation des chaussées et du béton. Si l'on considère tous les effets négatifs de tels changements pour la santé, le développement et la vie humaine elle-même, les gouvernements et les sociétés doivent faire d'urgence dès maintenant des plans pour que la civilisation puisse résister à ces changements et y survivre.

Jusqu'à une date récente, la science des changements climatiques a été principalement cela: une science. Nous commençons seulement à réfléchir aux impacts pour l'humanité et à toutes les implications des divers scénarios de changements climatiques formulés par le Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques et d'autres organes scientifiques. L'histoire et l'expérience récente nous adressent toutefois un message: quand la situation est des plus pénibles et les ressources rares, les pauvres et les groupes marginalisés par des facteurs autres que la pauvreté — femmes, jeunes, personnes âgées, peuples autochtones et autres minorités — sont les plus vulnérables. Ce sont eux aussi qui souvent reçoivent le moins d'appui et sont exclus de la participation aux réactions collectives d'une société devant l'adversité.

L'Organisation des Nations Unies et les gouvernements des pays du monde entier ont donné priorité à une série d'objectifs à atteindre d'ici 2015 — les objectifs du Millénaire pour le développement, ou OMD — qui, s'ils sont atteints, contribueront sensiblement à nous faire acquérir une capacité de résistance aux changements climatiques. Fait qui illustre les enchaînements de causes qui peuvent être tantôt vertueux tantôt vicieux, les OMD eux-mêmes sont menacés par les premiers impacts de changements climatiques, aussi bien que par la dynamique de la population et les modes de consommation. Il est d'autant plus essentiel d'intégrer les OMD traduisant une préoccupation des changements climatiques ou exigeant des efforts pour améliorer l'accès à la santé reproductive et pour parvenir à l'égalité des sexes que le progrès a été lent vers la réalisation de la plupart des OMD. L'OMD 5 — Améliorer la santé maternelle — accuse un retard particulièrement important, le taux de mortalité maternelle étant aussi élevé aujourd'hui qu'il y a deux décennies (9).

Figure 4.1 : Impact des changements climatiques et objectifs du Millénaire pour le développement

Objectif du Millénaire pour le développement   Impacts potentiels des changements climatiques
Objectif 1
Éliminer l'extrême pauvreté et la faim
  • Les dommages causés aux ressources les plus vitales, notamment les habitations, l'approvisionnement en eau, la santé et l'infrastructure, sont susceptibles de ruiner la capacité individuelle à gagner sa vie.
  • La réduction des rendements agricoles affecte la sécurité alimentaire.
  • Les changements intervenus dans les ressources et systèmes naturels, l'infrastructure et la productivité de la main-d'œuvre, sont susceptibles de limiter les possibilités de gagner un revenu, ainsi que d'affecter la croissance économique.
  • Les tensions sociales à propos de l'utilisation des ressources sont susceptibles de conduire à un conflit, ce qui déstabilise les vies et les moyens d'existence et contraint des communautés à migrer.
Objectif 2
Assurer l'éducation primaire pour tous
  • La perte des moyens d'existence et les catastrophes naturelles réduisent les possibilités de suivre une
    éducation à temps complet, et davantage d'enfants (surtout les filles) risquent de devoir quitter l'école pour aider à chercher l'eau, gagner un revenu ou prendre soin des membres de la famille malades.
  • La malnutrition et la maladie réduisent la fréquentation scolaire et l'aptitude des enfants à apprendre quand ils sont en classe.
  • Le déplacement et la migration sont susceptibles de réduire l'accès à l'éducation.
Objectif 3
Promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes
  • L'inégalité des sexes est aggravée du fait que les femmes sont davantage tributaires de l'environnement pour leurs moyens d'existence, y compris la production agricole. Ceci peut conduire à un état de santé de plus en plus médiocre et laisser moins de temps pour participer à la prise de décisions et gagner un revenu additionnel.
  • Les femmes et les filles sont ordinairement les membres de la famille qui prennent soin du foyer et qui vont chercher l'eau, le fourrage, le bois de feu et souvent la nourriture. Durant les périodes de stress climatique, elles doivent faire face à une diminution des ressources et à une charge de travail accrue.
  • Les foyers dirigés par une femme, qui possèdent moins d'actifs, sont particulièrement affectés par les catastrophes liées au climat.
Objectif 4
Réduire la mortalité infantile
  • Décès et maladies dus aux vagues de chaleur, inondations, sécheresses et ouragans.
  • Les enfants et les femmes enceintes sont particulièrement exposés aux maladies à vecteur (p. ex.,
    paludisme et dengue) et aux maladies d'origine hydrique (p. ex., choléra et dysenterie) qui peuvent s'intensifier et/ou s'étendre à de nouvelles régions.
  • La diminution des ressources en eau et la moindre sécurité alimentaire ont un effet négatif sur la santé infantile.
Objectif 5
Améliorer la santé maternelle
  • La diminution de la qualité et de la quantité d'eau potable a des effets négatifs sur la santé maternelle.
  • L'insécurité alimentaire aggrave la malnutrition.
  • Les inondations et les sécheresses favorisent la propagation des maladies d'origine hydrique, ce qui retentit sur la santé maternelle.
Objectif 6
Combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies
  • Le stress hydrique et le réchauffement accentuent la vulnérabilité aux maladies.
  • Les ménages touchés par le sida disposent de moins de moyens d'existence et la malnutrition accélère les effets négatifs de la maladie.
Objectif 7
Assurer un environnement durable
  • Altérations et, éventuellement, dommages irréversibles causés à la qualité et à la productivité des écosystèmes et des ressources naturelles.
  • Recul de la biodiversité et aggravation de la dégradation de l'environnement préexistante.
  • L'altération des interactions entre écosystèmes et humains débouche sur un recul de la biodiversité et sur la perte des systèmes d'appui aux moyens d'existence de beaucoup, surtout en Afrique.
Objectif 8
Mettre en place un partenariat mondial pour le développement
  • Les changements climatiques sont un problème mondial et un défi mondial: les réponses exigent une coopération mondiale, surtout pour aider les pays en développement à s'adapter aux effets négatifs des changements climatiques.
  • Les relations internationales peuvent se tendre en raison des impacts des changements climatiques.

Source : Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. 2007. Changements climatiques: impacts, vulnérabilités et adaptation dans les pays en développement. Bonn: Secrétariat de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques. Programme des Nations Unies pour le développement. 2009. Climate Change Affects All the MDGs. Consulter undp.org/climatechange/about.htm

[21] La santé reproductive, la population et les objectifs du Millénaire pour le développement

Chacun des OMD est assorti de composantes ou implications démographiques liées à l'échelle humaine des problèmes à affronter et, en bien des cas, de mesures à prendre pour résoudre ces problèmes. Comme l'ancien Secrétaire général des Nations Unies Kofi Annan l'a noté en 2002, les objectifs ne peuvent être atteints "si les questions de population et de santé reproductive ne sont pas abordées de front. Et cela signifie qu'il faut s'efforcer davantage de promouvoir les droits des femmes et investir davantage dans l'éducation et la santé, y compris la santé reproductive et la planification familiale" (8).

En quelques mots, quand les femmes peuvent gérer la taille de leurs familles et le moment où elles-mêmes donnent naissance, elles ont une meilleure chance de progresser vers l'égalité des sexes, et l'égalité des sexes elle-même favorise leur aptitude à gérer leur procréation (OMD 3). Le recours à la planification familiale volontaire diminue directement la mortalité infantile (OMD 4) et améliore la santé maternelle (OMD 5). Le ralentissement de la croissance démographique qui résulte de l'accès à la santé reproductive contribue à l'élimination de la faim (OMD 1) et diminue le risque que le nombre d'enfants ne menace par lui-même le taux de fréquentation scolaire et la qualité de l'éducation (OMD 2). La prévention des infections sexuellement transmissibles est une composante clef de la santé reproductive, qui contribue directement aux efforts menés pour réduire la transmission du VIH, tandis que la planification familiale peut aider les femmes séropositives à décider par elles-mêmes si elles veulent avoir des enfants et à quel moment, réduisant ainsi le risque de transmission de mère à enfant (OMD 6).

Dans la perspective de l'OMD 7 — Assurer un environnement durable —, le ralentissement de la croissance démographique agit sur de multiples fronts: il atténue la diffusion des pénuries d'eau; ralentit la perte des forêts, des pêcheries et de la biodiversité; aide à enrayer l'augmentation du volume d'émissions de gaz à effet de serre et à édifier la capacité de résistance des pays alors qu'ils s'adaptent aux changements climatiques.

Tous les changements ne sont pas climatiques

Ce n'est pas un hasard si les pays développés sont jugés les plus capables de s'adapter aux impacts des changements climatiques. La capacité de résistance des sociétés — la possession d'actifs, le potentiel et la souplesse qui leur permettent de résister et de s'adapter à un changement rapide de toute nature sans subir de perte sensible en vies humaines ni enregistrer un recul de l'état de santé et du bien-être — ressemble de bien des manières à l'état économique et social final que le développement vise à atteindre. Cette ressemblance a en fait compliqué les négociations sur le climat, car certaines organisations non gouvernementales et les gouvernements de certains pays en développement s'inquiètent que les nouvelles sources de financement destinées à l'adaptation aux changements climatiques ne se traduisent simplement par des réductions de l'aide au développement, un changement de dénomination se substituant à une augmentation réelle des flux financiers. Une condition essentielle de l'équité dans tout accord final sur le climat est que ces fonds s'ajoutent aux autres — c'est-à-dire qu'ils soient un supplément et non un remplacement de l'aide au développement.

L'incertitude quant à la question de savoir ce qu'est l'adaptation aux changements climatiques et ce qu'est le développement se reflète dans la difficulté de distinguer entre les changements qui sont l'impact des changements climatiques et ceux qui sont des phénomènes environnementaux auxquels on pourrait aussi bien assister si les gaz à effet de serre n'avaient pas d'effet sur le climat ou les écosystèmes. La distinction est particulièrement importante parce que la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques impose aux pays les plus responsables des changements climatiques l'obligation d'assumer la plus grande responsabilité, dans la limite de leur capacité, de faire face aux impacts du problème. Les pays les plus responsables de l'accumulation d'un excès de gaz à effet de serre dans l'atmosphère seront probablement ceux auxquels les impacts des changements climatiques causeront le moins de dommage, et vice-versa.

[22] Changements climatiques ou déclin de l'environnement?

La distinction entre les effets des changements climatiques et les symptômes du déclin de l'environnement peut être difficile à percevoir.

Les phénomènes météorologiques ont toujours été variables. Les sécheresses, les tempêtes et les vagues de chaleur, par exemple, se sont produites avec une certaine régularité dans de nombreuses parties du monde au long des millénaires.

Mais, à cause des changements climatiques, beaucoup de ces phénomènes météorologiques courants surviennent plus fréquemment et se font plus sévères. À cause des changements climatiques, d'autre part, la calotte glaciaire des zones polaires fond, le niveau des mers s'élève et des sécheresses prolongées sévissent dans les parties du monde où les périodes de sécheresse étaient rares.

Les changements climatiques récents sont en premier lieu le résultat du volume sans cesse grandissant des gaz à effet de serre libérés dans l'atmosphère, et la plupart de ces émissions sont dues à la consommation de combustibles fossiles. La déforestation y a contribué aussi pour une part importante. Du fait de la constante diminution de la couverture forestière, la capacité de la terre d'absorber l'excès de carbone venu de l'atmosphère a diminué.

Certains problèmes environnementaux sont pris à tort pour un résultat des changements climatiques. Par exemple, les terres de culture deviennent parfois inutilisables à cause de la salinisation, qui résulte dans quelques cas de la hausse du niveau des mers. Mais la salinisation du sol est plus probablement le résultat de systèmes d'irrigation qui attirent à la surface le sel que contient naturellement la terre. L'assèchement des lacs et des rivières peut être le résultat de la sécheresse, mais il peut aussi l'être d'une utilisation excessive de l'eau pour l'agriculture, l'industrie et la population des mégalopoles voisines.

Le recul de la biodiversité est un problème environnemental qui dans certains cas est lié aux changements climatiques, mais dans d'autres cas résulte de l'évolution des modes d'utilisation des sols, de la disparition des forêts ou de la pollution. Les changements climatiques réchauffent et acidifient les mers, contribuant à la disparition de la faune et de la flore marines. Mais la surpêche et la pollution jouent aussi un rôle dans la raréfaction du poisson en bien des zones.

Une femme bangladaise plante des gourdes sur le toit de sa maison. Le jardin sur le dessus du toit donne de quoi se nourrir durant les inondations, où les eaux anéantissent les récoltes dans les champs.
© GMB Akash/Panos Pictures

Étant donné le déséquilibre entre les causes et les effets et leurs origines dans les pays riches et les pays pauvres, un objectif majeur de tout accord équitable sur le climat destiné à compléter la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et le Protocole de Kyoto est de mettre au point de nouveaux mécanismes de financement afin d'aider les pays en développement à faire face au fardeau qui leur est imposé par les changements climatiques.

On ne saurait négliger la responsabilité de nos actions, que ce soient celles des nations ou des individus. Mais tenter d'évaluer dans chaque cas la part de blâme pour des problèmes écologiques, sociaux et économiques sans liaison entre eux peut nous détourner sans fin de la tâche essentielle: mettre au point rapidement des réactions coopératives et interculturelles qui soient efficaces aux difficultés d'un monde très peuplé et, de manière générale, surexploité par les humains.

Il est important de prendre en considération la population et ses interactions avec le développement et l'environnement, non pas seulement en raison de la contribution à long terme de la population au volume des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi parce que la dynamique de la population contribue à beaucoup des changements environnementaux qui sont souvent considérés comme autant d'impacts des changements climatiques. Les auteurs de l'étude du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques ont noté que les régions enregistrant des taux élevés de croissance démographique se heurteront sans doute à des difficultés toutes particulières pour surmonter l'insécurité alimentaire, tandis que les changements climatiques "ajouteront au double défi de répondre à la demande d'aliments (de céréales) tout en protégeant simultanément les ressources naturelles et en améliorant la qualité de l'environnement dans ces régions" (10).

La disponibilité de sources d'eau douce renouvelables (essentielles à la réalisation de l'OMD 1) est déterminée dans une très grande mesure par le chiffre de la population et la croissance démographique, aussi bien que par le niveau de développement économique. Les chercheurs du Département des affaires économiques et sociales (ONU) ont récemment examiné les tendances prévues en matière de précipitations et de densité de la population en Afrique entre 2000 et 2050 et en ont tiré la conclusion que l'évolution démographique déterminera, sans doute davantage que les changements climatiques, s'il y aura suffisamment d'eau dans l'avenir. En outre, ont-ils noté, le ralentissement de la croissance démographique peut contribuer directement à l'adaptation. "En Afrique australe", ont remarqué ces chercheurs, "la stagnation démographique [c.à.d. une croissance démographique lente ou nulle] pourrait atténuer sensiblement l'impact des changements climatiques" (11).

De telles conclusions ne suggèrent à aucun degré que les obligations des pays développés en vertu de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques soient annulées. Ces obligations sont de réduire leurs propres émissions de gaz à effet de serre et de fournir les moyens de financement et les transferts de technologie nécessaires aux pays en développement, ce qui s'ajoute à l'aide au développement existante. De même, une contribution, quelle qu'elle soit, de la démographie à l'acquisition d'une capacité de résistance n'indiquerait pas que l'on doive s'écarter de l'approche de la population basée sur les droits, approche sur laquelle les pays du monde se sont mis d'accord à la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD). L'idée que ces chercheurs proposent, c'est qu'il est nécessaire d'adopter une vue plus globale, qui inclut l'accès à la santé reproductive et l'égalité des sexes, pour assurer non seulement la réduction à long terme des émissions de gaz à effet de serre, mais aussi la capacité de toutes les nations à s'adapter aux changements climatiques. Même les experts ne réussissent parfois pas à distinguer entre les effets des changements climatiques, qui se font sentir à l'échelle planétaire, et la dégradation de l'environnement, qui peut résulter davantage de la demande humaine locale, due au développement économique et à la croissance démographique.

Au niveau des communautés et de chacun de leurs membres, toutefois, la distinction est fréquemment comprise et exprimée. Les femmes rurales — plus proches des ressources naturelles que les hommes en fonction directe de leur pauvreté — sont souvent bien conscientes du fait que les actions de leur communauté ou même les leurs propres peuvent entraîner la dégradation de l'environnement au niveau local (12). À Dakar en 2008, les femmes venues du Sénégal même et du Ghana qui participaient à un atelier sur 'changements climatiques et dimension sexospécifique' ont noté le dommage visible causé à l'environnement par la surpêche, l'utilisation illégale de filets et, en un seul cas, le ramassage de coquillages par des femmes pour le microfinancement de projets nécessaires à leur subsistance. Les participantes ont formulé sur ces points une opinion positive, y voyant des possibilités d'auto-éducation aussi bien que d'une prise de conscience des implications écologiques du comportement quotidien (13). L'égalité des sexes et l'accès à la santé reproductive sont essentiels pour faire acquérir et pour entretenir une capacité de résistance des sociétés aux divers stress causés par un monde qui se réchauffe. Être côte à côte avec les hommes dans tous les domaines d'activité et jouir de la liberté et du pouvoir de prendre des décisions en matière de reproduction augmente la capacité de résistance des femmes et aide à libérer leur potentiel économique et social. D'autre part, si les femmes jouissent de l'égalité des droits et de perspectives d'avenir, il en résulte ordinairement que les familles deviennent moins nombreuses, ce qui contribue à la stabilisation de la population à long terme.

Aspects sociaux et culturels de la vulnérabilité et de l'adaptation

La marginalisation des femmes et la discrimination à leur égard, ainsi que le manque d'attention aux diverses manières dont l'inégalité entre les sexes entrave le développement, nuisent à la santé publique, à l'équité et au bien-être général des sociétés, sapent la capacité de résistance des pays aux changements climatiques. Cette capacité de résistance a une meilleure chance de s'épanouir dans les sociétés où tous sont scolarisés, ont accès aux services sociaux, jouissent d'une protection égale de la loi et participent pleinement à l'orientation de leur propre vie et au destin de leurs communautés et nations. Souvent, aussi bien, la capacité de résistance puise ses racines dans la culture, par exemple partout où règne une tradition de générosité à l'égard des nécessiteux et de coopération en présence de calamités publiques.

Par leur nombre et du fait de l'inégalité qui préside aux relations entre les sexes dans le monde entier, les femmes sont très désavantagées s'agissant de faire face aux stress de toute nature — de l'insécurité alimentaire chronique et de l'insuffisance des ressources en eau aux catastrophes naturelles et aux conflits violents — qui risquent d'augmenter à mesure que la planète se réchauffe. Si les femmes représentent la moitié de la population adulte du monde, elles constituent de l'avis général une proportion beaucoup plus forte des pauvres. Les raisons de la différence du niveau de pauvreté entre les deux sexes ne sont pas encore pleinement comprises, mais plusieurs facteurs entrent visiblement en jeu. Dans la plupart des sociétés, les femmes exercent moins souvent une profession rétribuée que les hommes et reçoivent en moyenne un salaire moins élevé pour un travail comparable. En outre, de nombreuses femmes mariées à des hommes ou vivant avec des hommes qui n'ont qu'un faible revenu connaissent une "pauvreté secondaire": leurs partenaires consacrent une forte proportion de leur revenu limité à des dépenses personnelles comme l'alcool, la drogue et le jeu plutôt qu'à leur famille. Enfin, les familles à parent unique ont bien plus souvent pour chef une femme qu'un  homme, et la plupart des ménages dont une femme est le chef sont pauvres. Au Bangladesh, par exemple, non moins de trois ménages sur dix ont pour chef une femme, et 95 % de ces ménages sont au-dessous du seuil de pauvreté (14). L'impact des taux de pauvreté plus élevés des femmes et celui des attentes sociales concernant leur comportement sont particulièrement évidents au commencement et au lendemain des catastrophes naturelles, comme en témoigne le récent passé. Si bien des catastrophes ne sont pas liées aux changements climatiques (voir encadré 4: Qu'est-ce que les tsunamis ont à voir avec les changements climatiques?), les modes de comportement révélés par ces catastrophes annoncent sans doute ce que les changements climatiques à venir feront vraisemblablement apparaître — à moins que nous n'agissions immédiatement pour créer de nouveaux modes d'inclusion, d'équité entre les sexes et d'égalité des sexes.

Durant les catastrophes, les femmes meurent en plus grand nombre que les hommes et elles meurent généralement plus jeunes, mais il y a peu de données fiables pour éclairer ces phénomènes, en grande partie parce que la communauté internationale s'est jusqu'à présent peu préoccupée de l'impact sexospécifique des catastrophes naturelles.

Durant les catastrophes, les femmes meurent en plus grand nombre que les hommes et elles meurent généralement plus jeunes, mais il y a peu de données fiables pour éclairer ces phénomènes, en grande partie parce que la communauté internationale s'est jusqu'à présent peu préoccupée de l'impact sexospécifique des catastrophes naturelles. Des études de cas localisées, qui portent sur le cyclone dévastateur de 1991 au Bangladesh, la vague de chaleur de 2003 en Europe et le tsunami de 2004 en Asie, affirment néanmoins la plus grande vulnérabilité des femmes. D'après un échantillon de données provenant de catastrophes naturelles survenues dans 141 pays entre 1981 et 2002, les économistes Eric Neumayer et Thomas Plümper ont confirmé que "les catastrophes naturelles (et leur impact ultérieur) tuent en moyenne plus de femmes que d'hommes ou tuent les femmes à un plus jeune âge que les hommes." En outre, les chercheurs ont constaté que plus sévère est la catastrophe et plus basse la condition socioéconomique du groupe de population touché, plus grand est l'écart entre les taux de mortalité des femmes et des hommes lors de catastrophes tels que cyclones, séismes et tsunamis.

Pourquoi les femmes sont-elles plus vulnérables? Sans aucun doute, cette vulnérabilité est due en partie à des différences biologiques. Par exemple, une certaine proportion de femmes seront enceintes dans tout groupe de population et par suite moins capables de supporter les efforts physiques requis pour échapper ou survivre aux catastrophes. La masse musculaire du torse masculin, en moyenne supérieure, peut conférer un avantage aux hommes dans ces circonstances. Mais la plus grande vulnérabilité des femmes, ont conclu Neumayer et Plümper, a une cause non biologique mais sociale. "Nos résultats montrent", ont-ils écrit, "que c'est la vulnérabilité sexospécifique des femmes, construction sociale pénétrant les modèles socioéconomiques quotidiens, qui détermine les taux de mortalité relativement plus élevés des femmes en cas de catastrophe" (15).

Les récits faits de catastrophes récentes, comme le tsunami de 2004, sont remplis d'exemples qui confirment cette opinion. Beaucoup de femmes ont péri parce qu'elles se trouvaient dans leur demeure, ignorant la vague fatale qui allait les frapper, tandis que sa crête soulevait les bateaux de pêcheurs, leurs maris, qui ont survécu. Certaines femmes ont été alourdies par leurs saris et se sont noyées. D'autres encore n'avaient jamais été encouragées à apprendre à nager bien qu'ayant vécu toute leur vie à proximité de l'eau. Des filles se sont noyées parce qu'elles n'avaient jamais appris à grimper aux arbres comme leurs frères. Une fille a été abandonnée au raz-de-marée par son père parce qu'il ne pouvait tenir solidement à la fois ses deux enfants, elle-même et son frère, et que, comme il l'a dit ensuite, "il appartient au fils de continuer la lignée familiale (16)".

Il s'en faut de beaucoup que la vulnérabilité sociale des femmes recule avec les flots de l'inondation. Les tensions liées à la nécessité de faire face à la catastrophe exacerbent souvent le risque de violence sexiste déjà présent avant que la catastrophe ait frappé (17). Dans le monde entier, comme le personnel de la plupart des services publics se compose d'hommes et que l'idée que les ménages ont pour chef un homme continue de s'imposer, les femmes laissent souvent passer l'occasion de recevoir une prime de relèvement ou d'autres formes d'assistance. Avec des réseaux sociaux assez faibles à l'extérieur de leur foyer, une information essentielle à leur survie peut leur échapper.

Si les exemples d'une telle exclusion sexosopécifique après les catastrophes se sont multipliés, de nombreux organismes gouvernementaux et organisations non gouvernementales ont mieux pris conscience des besoins des femmes. Au niveau local, les femmes ont demandé avec insistance dans certains cas à participer à la gestion des catastrophes et à la planification de la reconstruction. Dès l'inondation catastrophique de 1992 dans le district Sarghoda, au Pakistan, les femmes ont aidé à dresser le plan de nouveaux logements pour leur famille et en sont devenues les copropriétaires une fois construits, ce qui a favorisé leur autonomisation. Après un cyclone dans l'État d'Orissa (Inde) en 1999, la plupart des activités de secours sont passées par l'intermédiaire des femmes, qui ont reçu des fournitures, des prêts et des subventions pour reconstruire leur maison, et il y a des indices sérieux que leur confiance en elles-mêmes et leur statut social en ont été améliorés (18).

Les organisations non gouvernementales ont fait connaître des modèles admirables de femmes et d'hommes qui font mentir les stéréotypes. Des veufs pères de famille prennent parfois activement soin de leurs enfants au lendemain des catastrophes, allant jusqu'à rapprocher leur domicile de l'école des enfants. Certains programmes d'indemnisation versent une prime aux hommes qui s'abstiennent de consommer de l'alcool durant la période de relèvement d'après catastrophe, atténuant ainsi avec succès la pauvreté secondaire des femmes et leur vulnérabilité aux violences conjugales (19).

[23] Après la catastrophe, des trousses d'hygiène et des conseils au sujet de la violence sexuelle

Au cours de l'année qui a suivi le tsunami meurtrier de 2004, les bureaux de l'UNFPA en Indonésie, à Sri Lanka, aux Maldives et en Thaïlande ont agi en coordination avec d'autres institutions des Nations Unies pour aider à la reconstruction. Le personnel de l'UNFPA s'est assuré que les besoins de santé reproductive et maternelle des femmes et des adolescentes n'étaient pas oubliés au milieu de la reconstruction et que les plans de relèvement prévoyaient des mesures pour prévenir la violence sexuelle.

Dans les provinces d'Indonésie touchées par le tsunami, les centres de santé primaire ont reçu des ambulances et des instruments pour les soins obstétricaux d'urgence, ce qui est nécessaire aux femmes enceintes dans les communautés devenues encore plus reculées du fait de la catastrophe. Agissant avec l'Association des psychologues indonésiens, l'UNFPA a facilité l'action de proximité dans les centres communautaires et a formé des conseillers à la manière de réagir à la violence sexiste et sexuelle.

À travers toute la région sinistrée, l'UNFPA a distribué des centaines de milliers de trousses d'hygiène individuelles qui contenaient — outre des articles aussi élémentaires que le savon, le papier hygiénique, les brosses à dent et les tampons hygiéniques — des préservatifs pour prévenir le VIH et d'autres infections sexuellement transmissibles, ainsi que les grossesses non désirées. Des contraceptifs d'urgence, l'équipement nécessaire à un accouchement sans danger et des médicaments pour le traitement des maladies sexuellement transmissibles ont également été inclus dans les fournitures acheminées après le tsunami (20).

Au cours de la dernière décennie, l'UNFPA a mis au point une capacité d'intervention d'urgence afin de fournir les services essentiels de santé reproductive aux personnes se remettant d'une catastrophe ou vivant dans un camp de réfugiés. Ces interventions comportent des bénéfices à long terme pour les populations sinistrées. Une étude a établi que des indicateurs de santé reproductive tels que les taux de mortalité maternelle et infantile et les niveaux de prévalence des contraceptifs étaient plus satisfaisants en Afrique parmi les réfugiés que parmi les populations environnantes (21). Ceci comporte peut-être un enseignement applicable aux changements attendus dans un monde en voie de réchauffement. Avec un financement suffisant et un engagement politique, ces interventions pourraient être universelles et non ciblées, aidant les populations du monde entier à réduire leur vulnérabilité aux impacts des changements climatiques.

Changements climatiques et conflit

Une crainte qui se fait jour à l'Organisation des Nations Unies et parmi les gouvernements est que les changements climatiques s'ajouteront peut-être aux facteurs qui allument déjà de violents conflits civils dans les États faibles partout dans le monde. (Ceux-ci sont qualifiés diversement dans les travaux de recherche de "fragiles" ou "en faillite" quand leur gouvernement est incapable de garantir la sécurité en dehors de la capitale et parfois pas même là). Ces États comprennent 9 % de la population mondiale mais plus d'un quart des pauvres du monde, ce qui aggrave l'impact tant de la discrimination sexuelle que d'un accès insuffisant aux services de santé reproductive (22).

Si les liens entre détérioration de l'environnement et conflit civil donnent lieu à discussion, les experts en matière de sécurité s'accordent à penser que la pénurie d'eau douce et de terres arables fertiles peut exacerber les tensions préexistantes. Sous l'effet de facteurs tels que la faiblesse de l'économie, l'inégalité de richesse et de pouvoir et avec des gouvernements inefficaces, la violence peut éclater, opposant souvent des groupes ethniques entre eux. L'éventualité de mouvements de population en réaction à la hausse du niveau des mers peut accroître le risque de conflit. Le conflit dans la région du Darfour, au Soudan, est sans doute un exemple de violence aggravée par les impacts des changements climatiques. Visitant la région en 2007, le Secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a appelé l'attention sur la diminution régulière des précipitations ces dernières années, affirmant que les changements climatiques aggravaient la désertification et contribuaient aux tensions dans la région (23). Les femmes du Darfour ont payé cher la violence qui régnait autour de leurs villages (viols, autres formes de violence sexuelle), les risques augmentant alors qu'elles partent à la recherche d'eau et de bois de feu dans cette région pauvre en ressources.

Étant donné que les femmes et les enfants souffrent toujours hors de toute proportion, le point de contact entre égalité des sexes, population et impact du changement climatique appelle de nouvelles recherches sur leurs rapports et des interventions constructives ciblées dans les zones de plus en plus exposées à un violent conflit civil.

En partie du fait des incertitudes sur la manière dont les changements climatiques se dérouleront et sur la fréquence relative du lien entre les conflits actuels et les changements climatiques ou environnementaux, certains experts ont invité à la prudence s'agissant d'établir un rapport trop net entre changements climatiques et conflits (24). Mais la mise en garde subsiste: un conflit et les effets qui en dérivent sont au nombre des impacts des changements climatiques auxquels nous devons nous attendre même si nous ne pouvons les prédire. Étant donné que les femmes et les enfants souffrent toujours hors de toute proportion, le point de contact entre égalité des sexes, population et impact des changements climatiques appelle de nouvelles recherches sur leurs rapports et des interventions constructives ciblées dans les zones de plus en plus exposées à un violent conflit civil.

La hausse du niveau des mers et le défi de l'urbanisation

L'urbanisation, c'est-à-dire l'accroissement de la proportion d'une population donnée vivant dans les villes, compte parmi les aspects de la dynamique démographique les plus saillants de notre temps. Jadis dépeintes comme des cas désespérés de surpeuplement et ingouvernables, même les plus grandes des villes du monde sont apparues plus récemment comme des centres de créativité et d'innovation, leurs habitants les plus pauvres étant souvent les plus innovants — en partie peut-être du fait de la nécessité de survivre dans des logements de fortune avec des services municipaux insuffisants, comme le montre l'État de la population mondiale 2007: Libérer le potentiel de la croissance urbaine.

Face aux changements climatiques en cours, cet esprit d'innovation sera de plus en plus nécessaire. Dans les villes côtières, une personne sur 10 vit déjà à quelques mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Les évaluations du nombre de personnes gravement menacées de déplacement si le niveau de la mer monte d'un à deux mètres varient de 384 à 643 millions (25). Selon les prévisions, la croissance démographique nette de l'avenir surviendra en presque totalité dans les villes ou s'ajoutera au nombre de leurs résidents, ce qui annonce plus qu'un doublement de la population urbaine et une augmentation encore plus forte du nombre d'habitants de taudis d'ici le milieu du siècle. Dans ces conditions, les pauvres sont généralement contraints de s'installer sur le seul terrain disponible — en pente précipitée ou à peine au-dessus du niveau normal des eaux —, ce qui les laisse perpétuelle-ment vulnérables aux pluies torrentielles, aux glissements de terrain et aux inondations. Comme la plupart des plus grandes villes du monde sont construites sur le rivage de la mer ou à proximité, ou à l'embouchure de grands fleuves, la probabilité augmente que la hausse du niveau des eaux devienne un risque avec lequel compter à mesure que le siècle avance. À des degrés divers, les villes commencent à se préparer aux impacts probables des changements climatiques, appliquant à leur planification à long terme des systèmes d'information géographique et technologies analogues.

La diffusion des maladies

La mauvaise santé peut aussi être une forme de discrimination à l'égard des femmes; elles courent maintenant un plus grand risque que les hommes au niveau mondial d'être infectées par le VIH et sont victimes du paludisme hors de toute proportion. De fait, le paludisme — qui, parmi toutes les maladies infectieuses, semble avoir le plus de chances de se répandre avec le réchauffement planétaire car les températures favorables aux moustiques vont probablement s'étendre à de nouvelles régions — est actuellement le premier tueur de femmes enceintes en Afrique subsaharienne (26). La dengue et diverses maladies propagées par la tique semblent aussi ou bien devoir se répandre, ou bien gagner de nouvelles régions et s'atténuer en d'autres, à mesure que les températures s'élèvent et que les régimes pluviométriques changent. La recherche citée dans le Quatrième rapport d'évaluation du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques prévoit que la diarrhée, fléau pour les enfants des pauvres du monde entier, accroîtra son emprise de 5 % par rapport aux niveaux actuels dès 2020. Principales dispensatrices des soins aux enfants, les femmes auront à supporter ce fardeau additionnel.

Toutefois, l'impact des changements climatiques sur la santé est particulièrement incertain. Les auteurs du rapport susmentionné ont moins de confiance dans les prévisions concernant l'impact sur la santé que concernant la hausse du niveau des mers ou l'intensité croissante des tempêtes. Une raison en est que santé et maladie varient en fonction de très nombreux facteurs humains: état nutritionnel, sécurité des ressources en eau et de l'assainissement, qualité et nombre des centres sanitaires, équilibre des services préventifs et curatifs qu'ils offrent. La densité croissante de la population et la facilité des voyages aériens dans une économie mondialisée comptent au nombre des facteurs les plus importants dans la diffusion de maladies infectieuses telles que la grippe porcine, ou H1N1.

Les préoccupations d'ordre sanitaire tiennent non seulement aux impacts des changements climatiques, mais aussi à leurs causes. La pollution due aux combustibles fossiles qui sont à l'origine des changements climatiques peut avoir un effet négatif même sur la procréation. Par exemple, le Gouvernement chinois a récemment reconnu une augmentation alarmante des malformations congénitales liées à la pollution, surtout à la combustion du charbon qui alimente la forte croissance économique du pays (27). Si le monde peut passer du charbon aux sources d'énergie renouvelables, la santé publique s'améliorera sans aucun doute.

[24] Le VIH, le sida et les changements climatiques

L'évolution future du VIH et du sida dépendra de la capacité des sociétés de s'adapter non seulement à la diffusion des maladies infectieuses, mais aussi aux pénuries croissantes d'aliments et d'eau, à l'intensité accrue des tempêtes et aux autres impacts des changements climatiques (28). Le succès de la prévention du VIH et du traitement des sidéens peut ainsi contribuer à la capacité de résistance des sociétés aux menaces qui s'accumulent sur leur chemin.

ONUSIDA — Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida — et le Programme des Nations Unies pour l'environnement ont récemment examiné comment l'approche de cette pandémie par la société a chance d'influer sur l'adaptation aux changements climatiques. Les deux organisations ont recensé les principaux domaines de préoccupation: sécurité alimentaire mondiale et régionale, répartition des maladies infectieuses au niveau mondial, influence de la gouvernance sur les conflits et la pauvreté, impact du VIH/sida sur les femmes jeunes et pauvres hors de toute proportion. Est apparue particulièrement préoccupante la possibilité que les changements climatiques réduisent le revenu d'activités aussi tributaires des ressources naturelles que l'agriculture et la pêche, ce qui pourrait avoir pour résultat de pousser certaines femmes à travailler dans l'industrie du sexe et d'augmenter ainsi les taux de séropositivité.

L'insécurité alimentaire croissante

L'agriculture est peut-être le secteur où le bien-être des femmes et leur relative invisibilité dans les statistiques officielles entrent le plus en conflit avec la nécessité de rendre les sociétés capables de résister aux changements climatiques. Les femmes produisent une beaucoup plus grande part des vivres dans le monde qu'on ne leur en reconnaît le mérite — surtout dans les pays en développement — et, encore aujourd'hui, il y a un vaste écart entre les ressources dont disposent les agricultrices et leur contribution à la sécurité alimentaire mondiale. En outre, les agricultrices sont beaucoup plus rarement que les hommes propriétaires de la terre qu'elles cultivent. Au niveau mondial, selon le Centre international de recherche sur les femmes, moins de 15 % du sol appartient aux femmes. Le monde apprend actuellement combien la sécurité alimentaire peut être précaire alors même que les impacts des changements climatiques commencent à peine à devenir visibles. Les perspectives concernant la production vivrière sont particulièrement inquiétantes en Afrique australe, où l'évaluation la plus récente du Groupe d'experts intergouvernemental sur les changements climatiques prévoit des reculs catastrophiques des rendements, surtout pour les petits exploitants, à moins que des efforts d'adaptation efficaces ne soient entrepris (29).

Dans le domaine de l'alimentation comme dans celui de la santé, les relations entre vie des femmes, développement économique, population et climat s'étendent dans de multiples directions. Parmi les principaux impacts des changements climatiques sur l'agriculture jusqu'à présent, il faut citer le remplacement soudain de cultures vivrières par d'autres cultures comme la canne à sucre et le maïs pour produire des biocarburants, cela parce que les gouvernements des pays développés ont décidé qu'il fallait remplacer en partie les carburants à base de pétrole par des biocarburants. En même temps, la croissance économique et démographique et le commerce mondial ont conduit à un accroissement notable du volume de la production vivrière, l'agroindustrie remplaçant souvent les agriculteurs indépendants, dont beaucoup étaient des femmes. Cette évolution a été accentuée du fait que la plupart des pays en développement ont investi dans la production de cultures commerciales et dans l'irrigation des terres agricoles au détriment de l'agriculture de subsistance sur des terres arrosées par les eaux pluviales. Enfin, dans le monde entier, les agriculteurs affrontent une nouvelle et rude compétition pour des réserves d'eau douce en quantité limitée de la part des zones urbaines toujours plus étendues et des besoins de l'industrie en eau. Les changements intervenus dans le régime des précipitations ne peuvent qu'exacerber les pressions qui s'exercent sur les disponibilités alimentaires au niveau mondial, ce qui serait assez préoccupant sans les menaces additionnelles et difficiles à prévoir dues aux changements climatiques (30).

Des femmes bangladaises gagnent maintenant leur vie à pêcher dans des zones inondées en permanence par la hausse du niveau des mers.
© GMB Akash/Panos Pictures

Mais un monde qui prend au sérieux la nécessité de débarrasser l'atmosphère du dioxyde de carbone en excès va sans doute redécouvrir la valeur d'agriculteurs qui travaillent directement sur un sol qu'ils possèdent et peuvent entretenir. Il faut que les agriculteurs du monde se transforment de responsables nets d'émissions de gaz à effet de serre en absorbeurs nets de dioxyde de carbone pour ralentir et peut-être inverser le volume croissant des concentrations dans l'atmosphère. Ce processus exigera des systèmes différents de production agricole basés sur l'intention d'accroître la teneur du sol en carbone tout en réduisant le besoin d'engrais chimiques. Aussi bien que les hommes, les femmes qui possèdent et améliorent leur propre sol et leur production vivrière à mesure que le climat change peuvent devenir les modèles de la capacité de résistance dont l'humanité a besoin. C'est peut-être là un aspect de la transition sociale plus large vers la santé et l'égalité et de la transition dans l'environnement vers une utilisation viable des ressources et vers un équilibre avec l'atmosphère.

Les femmes et la capacité de résistance

En dernière analyse, les facteurs susceptibles de rendre les sociétés capables de résister aux changements climatiques sont probablement les mêmes qui conduisent à un développement équitable, à l'exercice complet des droits humains, à la justice sociale et environnementale, et à un monde écologiquement viable.

Les femmes sont doublement limitées dans leurs efforts pour contribuer pleinement aux sociétés dans lesquelles elles vivent. Faute d'appui social adéquat, leurs rôles procréateur et familial peuvent limiter la participation des femmes à la vie économique, civique et politique. En République kirghize, un quart de toutes les femmes sur lesquelles a porté l'enquête ont dit que les tâches domestiques ne leur permettaient pas de travailler hors du foyer. Une proportion négligeable des hommes ont cité de telles raisons pour ne pas travailler. Dans les zones rurales de l'Afrique subsaharienne, les femmes passent en général de deux à six heures par semaine à porter de l'eau d'une source située à moins de 400 mètres de leur foyer (31). Il n'est pas surprenant que de plus larges perspectives économiques et sociales soient limitées dans de telles conditions.

S'ajoutant à ces contraintes, les rôles sexospécifiques dictés par la société — rôles des femmes comme des hommes — limitent ce qu'il est possible aux femmes d'entreprendre et de réaliser. Dans un monde où la nécessité impose de pouvoir simultanément combattre les changements climatiques et s'y adapter, les chaînes qui pèsent sur la moitié de la population mondiale sont intolérables. Beaucoup de femmes vont de l'avant malgré ces contraintes, et c'est là un fait nouveau positif. Elles conçoivent de nouvelles manières d'agir au sein de la société et d'entrer en rapport les unes avec les autres qui pourraient faire une différence — non seulement pour le climat, mais aussi pour des relations sociales viables à long terme et un environnement stable.

25 Les femmes autochtones s'adaptent aux changements climatiques

Les peuples autochtones — en particulier les femmes autochtones — demeurent sous-représentés dans les entretiens à l'échelle mondiale sur les changements climatiques. Mais ils ont une contribution capitale à apporter, déclare Victoria Tauli-Corpuz.  Un mode de vie viable à faible consommation de carbone? Les peuples autochtones ont vécu ainsi pendant des millénaires. "Beaucoup des solutions qui sont aujourd'hui discutées ont toujours été un mode de vie pour nos ancêtres et les générations actuelles", dit Tauli-Corpuz.

Appartenant au peuple Kankana-ey Igorat des Philippines, Victoria Tauli-Corpuz est présidente de l'Instance permanente des Nations Unies sur les questions autochtones et fondatrice/directrice de Tebtebba, un centre de recherche sur les politiques à l'égard des peuples autochtones. Tauli-Corpuz a lutté — et, en fin de compte, aidé à remporter la victoire — pour la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, que l'Assemblée générale a adoptée en 2007.

Après avoir grandi dans un village de la région de la Cordillère aux Philippines, Tauli-Corpuz est venue à Manille avec une bourse d'études au début des années 70 et a bientôt participé à des démonstrations contre la guerre du Viet Nam. Elle est retournée dans son village pour constater que ses terres ancestrales étaient menacées par le projet de construction d'un énorme barrage hydroélectrique. "Nous avons dû nous organiser pour protester contre le projet de barrage", dit-elle. "Voilà comment j'ai commencé, et je n'ai  jamais arrêté".

© UN Photo/Paulo Filgueiras

Maintenant, Tauli—Corpuz s'occupe du problème des changements climatiques où elle voit essentiellement un problème de justice sociale. Obtenir la réduction des émissions de gaz à effet de serre n'est que la moitié de la bataille; l'autre moitié, souvent négligée, consiste à promouvoir un développement viable et équitable. Ici, les femmes autochtones peuvent jouer un rôle central car elles portent souvent la responsabilité d'une agriculture écologiquement viable, de la foresterie, de la gestion des bassins hydrographiques, etc. — et elles possèdent en la matière des connaissances précieuses.

Les femmes autochtones assument aussi un rôle actif dans l'adaptation aux changements climatiques — en développant des cultures résistantes aux inondations et aux sécheresses, en protégeant les ressources en eau et en prenant soin des personnes atteintes de maladies d'origine hydrique et à vecteur qui se répandent dans un monde en voie de réchauffement.

Leurs responsabilités différentes signifient que les femmes autochtones — et les femmes en général — sont affectées par les changements climatiques  différemment des hommes. Il est important de comprendre ces impacts différents, déclare Tauli-Corpuz, parce que, "si vous n'en avez pas conscience, les solutions que vous apportez ne résoudront pas nécessairement les problèmes des femmes."

Tauli-Corpuz a beaucoup appris sur les problèmes que les femmes affrontent alors qu'elle travaillait dans les communautés autochtones des Philippines. Ayant une formation d'infirmière, elle a vu que la santé reproductive est une composante essentielle du bien-être des femmes. Dans les communautés autochtones où les taux de mortalité des nourrissons et des jeunes enfants sont élevés, les femmes auront souvent beaucoup d'enfants pour avoir la certitude que certains survivront. De plus, là où de nombreux bras sont nécessaires pour l'agriculture de subsistance, les femmes autochtones sont vivement exhortées à avoir beaucoup d'enfants. En certains cas, les femmes qui tentent de contrôler leur propre fécondité font l'objet de violences familiales. Tout à l'opposé, les femmes autochtones ont dans certains pays subi une stérilisation imposée par le gouvernement. Voilà pourquoi Tauli-Corpuz plaide depuis longtemps pour des services de planification familiale répondant aux besoins des femmes autochtones. "C'est un sérieux problème si vous n'avez pas de services de planification familiale", dit-elle, "et c'est aussi un sérieux problème si vous n'avez pas les services voulus. "

Tauli-Corpuz croit que les soins de santé reproductive ont une importance vitale pour les femmes, et elle croit aussi qu'il est important de stabiliser la population. Mais elle n'est pas de l'avis de ceux qui voient dans la croissance démographique une cause majeure des changements climatiques. "Je ne pense pas que ce soit le point principal", dit-elle. "Le point principal, ce sont réellement les modes de vie — le modèle de développement économique qu'on veut nous forcer à suivre." En outre, "si vous pensez que la population est le problème et si vous adoptez des moyens centralisés de contrôler la croissance démographique, nous serons dans un pétrin encore pire." En fin de compte, dit Tauli-Corpuz, "c'est aux femmes qu'il appartient de décider combien d'enfants elles veulent avoir. "

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