Introduction
Introduction Introduction

À l’aube d’un millénaire urbain

En 2008, le monde parviendra à un point d’inflexion d’une importance majeure, quelle que soit sa visibilité immédiate : pour la première fois de son histoire, plus de la moitié de la population du globe, soit 3,3 milliards d’habitants, vivra en milieu urbain. D’ici 2030, ce chiffre devrait avoisiner les 5 milliards. Beaucoup des nouveaux citadins seront pauvres et leur avenir, celui des villes des pays en développement et celui de l’humanité entière dépendront dans une grande mesure des décisions prises dès aujourd’hui pour gérer cette croissance.

Si la population urbaine a connu une croissance des plus rapides au XXe siècle (étant passée de 220 millions à 2,8 milliards d’habitants), cette croissance sera, au cours des décennies à venir, d’une ampleur sans précédent dans le monde en développement. Le phénomène sera particulièrement frappant en Afrique et en Asie où la population urbaine doublera de 2000 à 2030. En d’autres termes, la croissance démographique enregistrée dans ces deux régions depuis le début des temps historiques se répètera en l’espace d’une génération. D’ici 2030, les villes du monde en développement, grandes et petites, abriteront 81 % de la population urbaine de la planète.

L’urbanisation – accroissement de la proportion urbaine de la population – est inévitable, mais elle peut aussi être positive. La concentration de pauvreté, l’expansion des taudis et les perturbations sociales actuelles des villes sont autant de menaces qui se profilent à l’horizon. Et cependant, à l’ère industrielle, aucun pays n’a connu de croissance économique significative sans urbanisation. Foyers de concentration de la pauvreté, les villes offrent aussi le meilleur espoir d’échapper à celle-ci.

Les agglomérations urbaines font également figure de symbole des atteintes portées à l’environnement par les temps modernes; toutefois, experts et décideurs politiques reconnaissent de plus en plus la valeur potentielle du milieu urbain pour la durabilité à long terme de notre civilisation. Si les villes sont causes de problèmes environnementaux, elles sont également porteuses de solutions, et les avantages potentiels de l’urbanisation compensent largement ses inconvénients. Le défi à relever consiste à apprendre à exploiter les possibilités qu’elle offre.

En 1994, le Programme d’action de la Conférence internationale sur la population et le développement a appelé les pouvoirs publics à « satisfaire les besoins de tous leurs habitants (y compris les squatters urbains) en matière de sécurité personnelle ainsi que d'infrastructures et services de base; apporter des solutions aux problèmes sanitaires et sociaux . . . »(1). Plus récemment, la Déclaration du Millénaire des Nations Unies a attiré l’attention sur l’importance croissante de la pauvreté urbaine, et les objectifs du Millénaire pour le développement qui en sont issus se sont fixé dans leur cible 11 la modeste ambition de « réussir à améliorer sensiblement, d’ici 2020, la vie d’au moins 100 millions d’habitants de taudis »(2).

La Troisième session du Forum urbain mondial d’ONU-Habitat, ainsi que le rapport de cet organisme sur l’État des villes dans le monde 2006/2007, ont su retenir l’intérêt mondial et le fixer résolument sur la détérioration de la situation sociale et environnementale des agglomérations urbaines(3). La mondialisation a, elle aussi, attiré l’attention sur la productivité potentielle des villes ainsi que sur les coûts humains. Mais en tout état de cause, le public n’a pas encore pris pleinement conscience de l’extraordinaire portée et de l’énorme impact de l’urbanisation à venir.

L’attention qu’a retenue la question reste centrée jusqu’à présent sur les préoccupations et problèmes immédiats, notamment sur les façons d’héberger les pauvres et d’améliorer leurs conditions de vie, de créer des emplois, de réduire l’empreinte des villes sur l’écologie, d’améliorer la gouvernance et d’administrer les systèmes urbains d’une complexité croissante.

Questions à l’évidence importantes, mais qui sont sans mesure au regard des problèmes qu’est appelée à soulever la croissance à venir de la population urbaine. Jusqu’à présent, les décideurs politiques et les organisations de la société civile ont fait face aux défis à mesure qu’ils ont surgi. Cela ne suffit plus : il faut adopter à présent une démarche préemptive, pour que l’urbanisation des pays en développement contribue à résoudre les problèmes sociaux et environnementaux, au lieu de les aggraver dans des proportions catastrophiques.

Le présent rapport porte donc ses regards au-delà des problèmes actuels, si réels, urgents et poignants qu’ils soient, mais il lance aussi un appel à l’action. Il s’efforce d’appréhender les conséquences du doublement imminent de la population urbaine du monde en développement et analyse les mesures à prendre pour se préparer à cette croissance massive. Il étudie de plus près les processus démographiques qui sous-tendent la croissance urbaine dans les régions en développement et leurs implications politiques. Il se penche tout particulièrement sur les conséquences de l’urbanisation pour la réduction de la pauvreté et la viabilité. Il passe en revue, dans l’examen de la pauvreté urbaine, les différences de situation et de besoins des pauvres – hommes et femmes – et les obstacles auxquels ils se heurtent dans les efforts qu’ils déploient pour faire valoir leurs droits et pour réaliser leur potentiel en tant que membres productifs de notre nouveau monde urbain.

Bien que ce soit majoritairement sur les mégalopoles que l’attention s’est portée jusqu’à présent, la situation des zones urbaines de moindres dimensions mérite davantage qu’elles d’être examinée. Contrairement à ce que l’on croit généralement, la croissance démographique urbaine aura lieu en majeure partie dans les petites villes. Or les capacités de planification et de mise en œuvre de ces petites villes peuvent être des plus faibles, et le processus de décentralisation des pouvoirs gouvernementaux leur impose des responsabilités de plus en plus grandes. À mesure que leur population s’accroît, leurs capacités de gestion et de planification sont de plus en plus sollicitées. Il faudra trouver de nouveaux moyens d’équiper ces petites agglomérations urbaines en vue d’une planification prévisionnelle de l’expansion, d’un emploi durable de leurs ressources et de la fourniture de services essentiels à leur population.

L’un des principaux constats du présent rapport est que ce sont les pauvres qui alimenteront dans une grande mesure la croissance urbaine à venir. Cette réalité simple a généralement été négligée et c’est là une négligence très coûteuse. La croissance démographique est due actuellement pour la plupart à l’accroissement naturel (naissances plus nombreuses que les décès) et non pas à la migration. Mais quelle qu’en soit l’origine, la croissance des régions urbaines concerne un nombre extraordinairement élevé de pauvres et l’on se condamnerait, en ignorant cette réalité fondamentale, à une incapacité de planifier l’inévitable développement massif des villes ou de faire usage de la dynamique urbaine pour atténuer la pauvreté.

Une fois que les décideurs politiques et la société civile comprennent la composition démographique et sociale de la croissance urbaine et acceptent la réalité, certaines démarches et initiatives fondamentales émergent d’elles-mêmes. L’impact sur le sort des pauvres et sur la viabilité des villes elles-mêmes pourrait être immense. Le message émis dans l’ensemble du présent rapport est clair : les administrations urbaines et nationales, en collaboration avec la société civile et avec l’appui des organisations internationales, peuvent prendre dès à présent des mesures qui feront une énorme différence au plan des conditions de vie sociales, économiques et environnementales de la majorité des habitants de la planète.

Trois initiatives en matière de politiques offrent des perspectives d’une importance fondamentale à cet égard. En premier lieu, la préparation en vue d’un avenir urbain exige, au minimum, le respect des droits de pauvres dans la ville. Comme il est exposé au chapitre 3, nombreux sont les décideurs politiques qui s’efforcent encore de prévenir la croissance urbaine en décourageant l’émigration rurale, par des tactiques telles que l’expulsion des squatters et le refus de leur fournir des services. Ces tentatives visant à prévenir l’immigration sont futiles, improductives et surtout répréhensibles, car portant atteinte aux droits des gens. Si les décideurs politiques trouvent les taux de croissance urbain trop élevés, ils disposent d’options efficaces qu’ils peuvent exercer dans le respect des droits de l’homme. Les progrès en matière de développement social, tels que la promotion de la parité et de l’égalité des sexes, l’accessibilité de l’éducation pour tous et la satisfaction des besoins de santé en matière de reproduction sont importants en eux-mêmes. Mais ils permettent également aux femmes d’éviter les grossesses non désirées et de réduire l’augmentation naturelle de la population, facteur principal de la croissance démographique urbaine.

En second lieu, les planificateurs doivent adopter une vision plus large de l’emploi de l’espace urbain, s’inscrivant davantage dans le long terme, pour réduire la pauvreté et promouvoir la durabilité. Ils doivent notamment prendre explicitement en considération les besoins fonciers des pauvres : la disponibilité pour les familles pauvres d’une parcelle de terre suffisante – avec accès à l’eau, à l’assainissement, à l’énergie et aux transports – sur laquelle elles peuvent bâtir leur demeure représente pour elles une possibilité vitale d’améliorer leur existence. Il faut, pour répondre à ces besoins d’espace et d’infrastructure, appliquer une approche novatrice et dynamique, planifier en tenant compte des rôles et des besoins multiples des femmes pauvres, grâce à quoi l’on pourra améliorer considérablement le bien-être des familles économiquement faibles. Ce type de développement axé sur la personne resserre le tissu social et encourage une croissance économique à laquelle les pauvres sont associés.

De même, la protection de l’environnement et la gestion des services fournis par les écosystèmes exigent, dans la perspective de la future expansion urbaine, une gestion de l’espace résolument anticipatrice des besoins. L’empreinte écologique urbaine dépasse de beaucoup les limites du territoire municipal. Les villes influent sur l’environnement général et en subissent simultanément l’influence. Il est important aussi d’adopter des politiques volontaristes qui favorisent la durabilité et qui prennent en compte les changements climatiques, vu le nombre considérable d’agglomérations urbaines situées au niveau de la mer ou à basse altitude.

En troisième lieu, les institutions compétentes et les spécialistes des questions démographiques peuvent et doivent jouer un rôle clé, en apportant leur soutien aux organisations communautaires, aux mouvements sociaux, aux pouvoirs publics et à la communauté internationale en vue d’améliorer la nature et la forme de l’expansion urbaine future, soutien qui viendra renforcer l’aptitude des villes à réduire la pauvreté et à favoriser la durabilité du point de vue de l’environnement. Il est vital en ces temps critiques de déployer des efforts concertés sur le plan international pour clarifier les options politiques, fournir des informations et mener des analyses qui appuieront des stratégies visant à améliorer notre avenir urbain