CHAPITRE 1
Chapter 1 Les promesses de la croissance urbaine

Un iceberg qui grossit

La deuxième vague d’urbanisation : changement d’échelle

La croissance urbaine à venir : taux, vitesse et ampleur

La moitié du monde urbain vit dans les petites agglomérations

Différences de vitesse et de politiques

Pour des politiques fondées sur les réalités



Adegoke Taylor, 32 ans, colporteur maigre, solennel, au regard inquiet, partage avec trois autres jeunes hommes une pièce de 2,5 m x 3 m dans une ruelle d’Isale Eko, à une centaine de mètres du Third Mainland Bridge. Il est venu à Lagos en 1999, en provenance d’Ile-Oluji, ville yoruba du nord-est, distante d’environ 210 km. Il a en poche un diplôme d’ingénieur des mines d’une institution polytechnique et espérait faire carrière. À son arrivée, il est allé dans un club de juju, musique populaire influencée par les rythmes yoruba, et n’est pas rentré chez lui avant deux heures du matin. « Cette expérience m’a montré que j’avais maintenant une nouvelle vie ici », dit-il en anglais, lingua franca de Lagos. Il y avait tout le temps du monde partout et j’ai trouvé cela motivant. Au village, on n’est absolument pas libre, et c’est tous les jours le même train-train. » M. Taylor s’est vite rendu compte que les quelques postes du secteur minier décrits dans les petites annonces des journaux de Lagos ne lui étaient pas ouverts. « Si on n’a pas de relations, ce n’est pas facile; il y une foule de demandeurs et peu d’emplois », explique-t-il. « Si personne de bien placé ne dit : « je le connais, donne-lui du travail » c’est très difficile. Dans ce pays, si on n’appartient pas aux élites (il prononce « ilaïte »), c’est très, très dur, vous savez. ».

M. Taylor a trouvé une série de petits emplois : changeur, vendeur de papier à lettres et de tresses de cheveux, ouvrier dans un entrepôt où il manutentionnait de lourdes charges pour 400 naira (3 dollars) par jour. Il a travaillé parfois pour des négociants ouest-africains, venus dans les marchés près du port, qui avaient besoin d’intermédiaires pour trouver des marchandises. Il a d’abord logé chez la sœur d’un ami d’enfance à Mushin, où il a ensuite partagé une chambre avec d’autres, pour le loyer modique de 7 dollars par mois. Mais le bâtiment a brûlé pendant les émeutes ethniques, et il a perdu tout ce qu’il possédait. Il a alors décidé d’aller vivre dans l’Île de Lagos, où son loyer est plus cher : 20 dollars par mois.

M. Taylor a bien essayé de quitter l’Afrique, mais ses demandes de visa pour les États-Unis et le Royaume-Uni ont été refusées. Il regrette parfois le calme de sa ville natale, mais il n’envisage pas de rentrer à Ile-Oluji, où tout ferme tôt le soir, où les journées se suivent et se ressemblent et où ne l’attend qu’une vie de travailleur manuel. Son avenir est à Lagos . . .

« La seule façon d’échapper, c’est de réussir », dit-il 1..(1)

Un iceberg qui grossit

« La croissance des villes sera le facteur qui, à lui seul, influera le plus sur le développement au cours du XXIe siècle. » C’est ce que l’on peut lire dans l’introduction du rapport de l’UNFPA sur l’État de la population mondiale de 1996(2). Déclaration dont la véracité se confirme de jour en jour.

Jusqu’à présent, l’humanité vivait et travaillait principalement dans les campagnes. Mais le monde est sur le point de tourner le dos à son passé rural : en 2008, pour la première fois, plus de la moitié de la population du globe, 3,3 milliards d’habitants, vivra en milieu urbain(3).

Le nombre et la proportion des citadins continueront de croître rapidement. La population urbaine atteindra 4,9 milliards d’habitants en 2030. Parallèlement, pour la période 2005-2030, la population rurale, elle, diminuera selon les prévisions de quelque 28 millions d’habitants. Au niveau mondial, la totalité de la croissance démographique future se produira donc dans les villes, grandes et petites.

La majorité de cette croissance aura lieu dans les pays en développement. Selon les projections, la population urbaine de l’Afrique et de l’Asie aura doublé de 2000 à 2030. Elle continuera également d’augmenter, mais plus lentement, dans la région Amérique latine et Caraïbes. Dans le même temps, la croissance de la population urbaine du monde développé devrait rester relativement modeste et ne passer de 870 millions d’habitants qu’à 1,01 milliard.

Cette vaste expansion urbaine en cours dans les pays en développement a des implications mondiales. Les villes sont déjà le lieu de pratiquement toutes les grandes transformations économiques, sociales, démographiques et environnementales. Ce qui se passera dans les villes du monde en développement au cours des années à venir définira les perspectives mondiales de la croissance économique, de l’atténuation de la pauvreté, de la stabilisation démographique, de la durabilité de l’environnement et, en dernière analyse, de l’exercice des droits de l’homme.

Cependant, chose surprenante, très peu de mesures ont été prises pour maximiser les bienfaits potentiels de cette transformation ou pour en réduire les conséquences néfastes. La Conférence internationale sur la population et le développement a toutefois émis la recommandation suivante : « Les gouvernements devraient renforcer leurs capacités de réagir aux pressions créées par une urbanisation rapide, en reconsi­dérant et remaniant, selon les besoins, les organismes et mécanismes de gestion urbaine et en assurant une large participation de toutes les catégories de la population aux
activités de planification et d’élaboration des décisions en matière de développement local(4). »

Le présent rapport lance à ces fins un appel à une analyse perspicace et à des actions préemptives axées sur le long terme. Les augmentations prévues sont trop grandes et les changements surviendront trop rapidement pour que les pouvoirs publics et les planificateurs se permettent de limiter leurs interventions à de simples réactions.

L’une des caractéristiques remarquables de la croissance démographique urbaine au XXIe siècle est qu’elle se composera, dans une grande mesure, de pauvres(5). Or nombre de plans d’aménagement urbains négligent les pauvres, et les migrants sont souvent rejetés ou tout simplement ignorés dans le vain espoir de décourager les migrations futures.

La planification de la croissance urbaine à venir doit, pour être réaliste, prendre expressément en considération les besoins des pauvres. Elle doit également s’appuyer sur une analyse sexospécifique : les capacités et les besoins particuliers des femmes et des filles pauvres sont souvent oubliés et l’on assume fréquemment qu’ils sont les mêmes que ceux de leurs homologues masculins. Et avec l’évolution de la structure démographique, il devient de plus en plus important de prêter attention aux besoins des jeunes et des personnes âgées.

Le présent chapitre décrit certaines grandes tendances de la transformation urbaine, certains obstacles et certaines possibilités dont elle est porteuse, en tant que point de départ de l’examen d’une nouvelle approche.

L’encadré 1 contient la définition de diverses notions. La définition universelle des deux termes élémentaires « urbain » et « rural » a toujours été problématique(6), mais à mesure que la mondialisation progresse, la répartition des établissements humains dans ces deux catégories paraît de plus en plus artificielle. L’amélioration des transports et des communications rapproche plus que jamais, villes, villages et campagnes. Les zones rurales prennent de plus en plus des allures citadines, tandis que l’information transforme le logement, les services et la main-d’œuvre des villes, et même leurs modes de production et de consommation. Mais les attitudes mentales, les efforts de planification et les données restent compartimentés, ce qui fait que la distinction rurale-urbaine, bien que floue, est toujours nécessaire.

1

Quelques définitions

a) Urbain : établissements ou localités décrits comme « urbains » par les organismes nationaux de statistique.

b) Urbanisation : processus de transition d’une société rurale à une société plus urbaine. L’urbanisation est reflétée dans les statistiques par l’augmentation de la proportion de la population vivant dans des établissements définis comme urbains, principalement par une migration nette en provenance d’établissements ruraux. Le niveau d’urbanisation est le pourcentage de la population totale habitant les villes (grandes et petites) alors que le taux d’urbanisation est le taux auquel elle s’accroît.

c) Croissance urbaine : augmentation du nombre d’habitants des villes (grandes et petites) mesurée en termes relatifs ou absolus.

d) Accroissement naturel : différence entre le nombre des naissances et le nombre des décès dans une population donnée.

e) Transition urbaine : transformation d’une société à prédominance rurale en une société à prédominance urbaine.



Les pays ont chacun leurs définitions et, par sa vitesse même, la croissance urbaine déplace constamment les limites des villes. Toutefois, les déficiences des données sont de moindre importance, lorsque l’on analyse les grandes tendances et les perspectives générales de la croissance urbaine aux niveaux mondial et régional, comme il est fait dans le présent rapport.

La deuxième vague d’urbanisation : changement d’échelle

La comparaison des tendances futures et passées met en perspective les tendances actuelles de la croissance urbaine. L’échelle des changements actuels est sans précédent, bien que la vitesse de la croissance urbaine ait diminué dans la plupart des régions. Les facteurs socioéconomiques et démographiques sous-jacents du phénomène diffèrent également, selon qu’il s’agit des pays développés ou des pays en développement, comme il est expliqué dans l’encadré 2.

2

La deuxième vague(1)

La vaste augmentation actuelle de la population urbaine dans les pays pauvres fait partie d’une « deuxième vague » de transitions démographique, économique et urbaine, d’une ampleur et d’une rapidité considérablement supérieures à celles de la première.

La première vague de transitions moder­nes a débuté en Europe et en Amérique du Nord au début du XVIIIe siècle. En l’espace de deux siècles (1750-1950), ces régions ont connu la première transition démographique, la première industrialisation et la première vague d’urbanisation. C’est de cette évolution, relativement graduelle et touchant quelques centaines de millions de personnes, que sont issues les nouvelles sociétés industrielles urbaines qui dominent aujourd’hui le monde.

Au cours du demi-siècle écoulé, la même transition s’est engagée dans les régions en développement. La mortalité a marqué dans la plupart d’entre elles une diminution aussi rapide que spectaculaire, égale en l’espace d’une ou de deux dé­cennies à celle qu’ont connue les pays développés en un ou deux siècles, et l’incidence démographique du phénomène a été drastiquement plus grande. Cette réduction de la mortalité est suivie d’une réduction de la fécondité, relativement rapide en Asie de l’Est et du Sud-Est ainsi qu’en Amérique latine, et plus lente en Afrique.

Lors de ces deux vagues, la croissance démographique s’est conjuguée à des changements économiques pour alimenter la transition urbaine. Ici encore, la vitesse et l’ampleur de l’urbanisation actuelle sont considérablement plus grandes que par le passé. D’où une série de nouveaux problèmes pour les villes des pays pauvres, qui devront se doter de nouvelles infrastructures urbaines — logements, gaz, électricité, eau, assainissement, routes, établissements commerciaux et industriels — plus rapidement que ne l’ont fait les villes des autres régions durant la première vague d’urbanisation.

Deux autres facteurs viennent amplifier la deuxième vague. Dans le passé, l’émigration vers l’étranger a atténué les pressions que connaissaient les villes européennes. Beaucoup des émigrants, notamment en Amérique, se sont établis sur de nouvelles terres agricoles qui ont alimenté les nouvelles villes. Les restrictions actuelles imposées aux migrations internationales font de celles-ci un facteur mineur dans l’urbanisation mondiale.

Enfin, la vitesse et l’ampleur de la deuxième vague sont accrues par les progrès technologiques de la médecine et de la santé publique, qui réduisent rapidement la mortalité et permettent aux personnes de gérer leur fécondité. L’élaboration et l’adaptation de formes d’organisation politique, sociale et économique, pour répondre aux besoins du nouveau monde urbain, est un défi bien plus grand aujourd’hui que dans le passé.


La première vague d’urbanisation s’est manifestée en Amérique du Nord et en Europe en l’espace de deux siècles, de 1750 à 1950, la population urbaine étant passée entre ces deux dates de 15 à 423 millions d’habitants, soit de 10 % à 52 % de la population totale. Lors de la seconde vague, dans les pays en développement, le nombre de citadins passera de 309 millions d’habitants en 1950 à près de 3,9 milliards en 2030. Au cours de ces 80 ans, le pourcentage de la population urbaine de ces pays passera de 18 % à environ 56 %.

Au début du XXe siècle, les citadins étaient deux fois plus nombreux dans les régions développées que dans les régions en développement (150 millions contre 70 millions). Malgré des niveaux d’urbanisation considérablement inférieurs, les citadins sont aujourd’hui 2,6 fois plus nombreux dans les pays en développement que dans les pays développés (2,3 milliards contre 0,9 milliard). Cet écart est appelé à se creuser rapidement au cours des décennies à venir.

Au niveau mondial, le XXe siècle a été le témoin d’une augmentation du nombre de citadins, qui est passé de 220 millions en 1900 à 2,84 milliards en 2000(7). On enregistrera la même augmentation en termes absolus durant le XXIe siècle, en l’espace d’environ quatre décennies. Quelque 93 % de cette croissance se produiront dans le monde en développement et plus de 80 % en Afrique et en Asie.

De 2000 à 2030, la population urbaine de l’Asie pas­sera de 1,36 milliard à 2,64 milliards, celle de l’Afrique de 294 millions à 742 millions et celle de l’Amérique latine et des Caraïbes de 394 millions à 609 millions. Du fait de cette évolution, en 2030, 81 % de la population urbaine mondiale vivront dans les pays en développement, près de 70 % rien qu’en Afrique et en Asie.

L’évolution actuelle se distingue clairement de l’évolution passée en raison de l’impact de la mondialisation sur les caractéristiques de la croissance urbaine(8). Les villes sont les principales bénéficiaires de la mondialisation, celle-ci étant définie comme l’intégration progressive des systèmes économiques mondiaux. Les gens suivent les emplois, qui suivent eux-mêmes l’investissement et l’activité économique. La plupart sont de plus en plus concentrés dans les centres urbains dynamiques, grands et petits, et aux environs de ces centres.

Toutefois, rares sont les villes des pays en développement qui créent suffisamment d’emplois pour répondre à la demande de leur population croissante. De plus, les bienfaits de l’urbanisation ne sont pas également répartis entre tous les segments de la population; les exclus sociaux et économiques traditionnels, notamment les femmes et les minorités ethniques, n’en ont pas eu leur part. Comme il est exposé au chapitre 2, la conjonction de l’accroissement massif du nombre des citadins, du sous-développement et de la pénurie d’emplois urbains, réalités qui perdurent, est cause de situations qui peuvent dépasser la misère de la révolution industrielle, dont Dickens a brossé le tableau. Néanmoins, comme Adegoke Taylor, dont le sort a été présenté ci-dessus, les migrants qui quittent leur campagne pour venir s’établir dans les villes préfèrent généralement leur nouvelle existence à celle qu’ils ont laissée derrière eux.

La croissance urbaine à venir : taux, vitesse et ampleur(9)

Au cours des trois décennies écoulées, deux phénomènes ont retenu l’attention du public et des médias : la vitesse de la croissance urbaine dans les régions en développement et la croissance des mégalopoles (villes de 10 millions d’habitants ou plus). On risquerait de se tromper aujourd’hui en s’arrêtant à ces deux aspects.

En premier lieu, la chose remarquable n’est plus le taux rapide de croissance des villes, mais les dimensions absolues de l’augmentation, notamment en Asie et en Afrique. En fait, le taux global de croissance urbaine est en baisse constante dans la plupart des régions du globe (figure 1).

 


Figure 1 : Taux de changement annuel moyen de la population urbaine par région, 1950-2030

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Source : ONU. 2006. World Urbanization Prospects: The 2005 Revision, tableau A.6. New York : Division de la population, Département des affaires économiques et sociales, ONU.


En second lieu, les mégalopoles dominent toujours, mais elles n’ont pas atteint les dimensions précédemment projetées. Elles rassemblent aujourd’hui 4 % de la population mondiale totale et 9 % de la population urbaine. C’est là une part importante du monde urbain, mais qui, comme l’indique la figure 2, n’augmentera sans doute pas rapidement dans l’avenir prévisible. En fait, beaucoup des grandes métropoles du monde, Buenos Aires, Calcutta, Mexico, São Paulo et Séoul, connaissent actuellement une émigration supérieure à l’immigration, et rares sont celles qui approchent des dimensions projetées dans les scénarios de catastrophe des années 1970(10).

Certaines grandes villes continuent de croître à une vitesse élevée, mais ce n’est pas nécessairement un mal. Dans notre économie mondialisée, et dans des régions telles que l’Asie de l’Est, la croissance rapide peut être un signe de réussite plutôt qu’un motif d’inquiétude(11). Certes, il est des mégalopoles associées à la pauvreté qui ont crû très rapidement ces 30 dernières années, mais elles font de plus en plus figure d’exceptions.

Parmi les 20 mégalopoles actuelles, seules six ont grandi à des taux régulièrement supérieurs à 3 % par an au cours des 30 dernières années. La croissance des autres a été modérée ou faible. Pour la décennie à venir, seules Dacca et Lagos doivent voir leur taux de croissance annuel se maintenir à plus de 3 %, taux qui sera inférieur à 1 % pour six autres(12).

La moitié du monde urbain vit dans les petites agglomérations

Bien que les petites agglomérations (toutes proportions gardées, puisqu’elles sont définies comme comptant moins de 500 000 habitants) défrayent moins souvent la chronique(13), elles abritent 52 % de la population urbaine mondiale. Comme l’indique la figure 2, ces villes ont toujours réuni, durant les dernières décennies, plus de la moitié des citadins du monde. Par ailleurs, elles devraient également être le site d’environ la moitié de la croissance démographique urbaine de 2005 à 2015. La figure 2 indique aussi que la part de la population urbaine mondiale des grandes villes augmente peu à peu, mais que, dans l’avenir prévisible, elles continueront de se classer dernière les petites villes.


Figure 2 : Population urbaine mondiale, par taille d’établissement, 1975-2015

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Fig2

Source : ONU. 2006. World Urbanization Prospects: The 2005 Revision, tableau A.17. New York : Division de la population, Département des affaires économiques et sociales, ONU.



Le fait que les petites agglomérations soient appelées à continuer de jouer un rôle dans l’absorption de la croissance démographique urbaine est à la fois rassurant et inquiétant. Le cas de Gaborone (encadré 3) permet d’en juger. La bonne nouvelle est que les mesures souhaitables sont, en principe, plus faciles à appliquer dans les petites villes. Celles-ci tendent, par exemple, à faire preuve de plus de souplesse en matière d’expansion territoriale, d’attraction de l’investissement et de processus décisionnels.

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La planification urbaine pro-pauvres en situation de croissance rapide(1)

Gaborone, capitale du Botswana, illustre un grand nombre des difficultés que connaissent les petites villes en croissance rapide. Depuis 1971, sa population est passée de 17 700 habitants à plus de 186 000 et elle devrait atteindre les 500 000 d’ici 2020. La grosse bourgade administrative qu’elle était se transforme en un centre financier, industriel, administratif et éducationnel dynamique et prospère.

Gaborone possède sur de nombreuses autres petites villes un avantage, sous la forme des revenus tirés des mines de diamant du pays, qui facilitent sa croissance. Elle fait cependant face à de multiples problèmes : étalement des établissements de faible densité, chômage, taux de pauvreté de 47 %, prolifération du secteur informel, forts taux de prévalence du VIH/sida, ségrégation résidentielle, insuffisance de l’infrastructure, notamment de l’alimentation en eau et de l’assainissement.

Au cours de sa brève histoire, la municipalité a élaboré plusieurs plans directeurs, qui ont tous été dépassés à brève échéance. Pour réglementer l’établissement de sa population en croissance rapide, la ville a fourni des terrains, gratuitement d’abord, puis à un coût nominal. Aujourd’hui, les terrains pleinement viabilisés appartiennent à l’État, qui les loue aux occupants, ceux-ci ayant la propriété des logements pour une période de 99 ans. Mesure antispéculation : une période d’attente de 10 ans pour la mise en vente des logements.

Cette approche s’est avérée opérante pour les groupes pauvres et à revenu intermédiaire, mais pas pour les très pauvres qui se retrouvent dans des zones de peuplement non réglementées et non planifiées, difficiles à atteindre, et sans raccordement aux services d’adduction d’eau et d’assainissement. Les fossés d’évacuation des eaux de ruissellement sont souvent remplis de boue, de sable ou de déchets, débordent périodiquement et contribuent à la propagation de maladies.

La perspective de la gestion d’un demi-million d’habitants d’ici 2020 donne à penser que les problèmes actuels ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Les dirigeants municipaux parlent de créer une ville durable, mais ce rêve est menacé par l’ampleur de la croissance imminente, ainsi que par le manque de planificateurs spécialisés et de données critiques et par l’absence de stratégie réaliste à long terme.

La réalisation de la vision d’un Gaborone considérablement plus grand et plus durable exige des décideurs qu’ils s’inspirent des leçons tirées de l’expérience de la ville et d’ailleurs. Elle requiert la participation active des pauvres urbains, groupe social le plus touché par la transformation, et la ferme volonté des responsables nationaux et locaux de prendre des décisions stratégiques dès aujourd’hui pour se préparer à l’inévitable croissance de demain.

La mauvaise nouvelle est qu’en général, les petites agglomérations connaissent davantage de problèmes non résolus et possèdent moins de ressources humaines, financières et techniques. Les petites villes, en particulier celles de moins de 100 000 habitants, sont visiblement sous-desservies, notamment dans les domaines du logement, des transports, de l’eau courante et de l’élimination des déchets. Dans de nombreux cas, les pauvres des campagnes n’ont rien à envier aux pauvres des villes. La situation est particulièrement grave pour les femmes, auxquelles incombent au premier chef les tâches d’alimentation en eau et en combustible, d’assainissement et de gestion des déchets des ménages(14).

Les petites agglomérations peuvent bénéficier de la tendance mondiale à la décentralisation politique et administrative, à savoir de la délégation au profit des administrations locales de certains des pouvoirs du gouvernement central, notamment en matière fiscale. Ceci apporte en théorie de nouvelles possibilités pour les entités locales de faire valoir leurs avantages spécifiques et d’attirer des investissements et des activités économiques(15). La mondialisation, qui détermine de plus en plus où la croissance économique se produira, peut favoriser ce processus car certaines activités économiques ne sont plus assujetties aux mêmes impératifs de concentration(16).

Nombre de petites villes ne peuvent pas encore tirer parti de la décentralisation gouvernementale, mais avec l’amélioration de la gouvernance, de l’information et de l’emploi des ressources, alliée à la souplesse inhérente à cette catégorie d’établissements humains, cette tendance pourrait accroître la capacité des instances locales à relever le défi de la croissance urbaine. Il existe également au niveau local des possibilités plus grandes de participation active des femmes au processus décisionnel, facteur susceptible de renforcer la responsabilité et d’améliorer la fourniture des services essentiels(17).

Différences de vitesse et de politiques

La localisation dans le temps et la vitesse de l’urbanisation varient considérablement dans les diverses régions du monde en développement (voir figure 3). Les tendances générales dissimulent d’amples variations locales, par pays et par ville. Le présent rapport n’analyse que certaines caractéristiques marquantes du phénomène.

 


Figure 3 : Population des centres urbains au milieu de l’année, par région, 1950-2030

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fig 3

Source : ONU. 2006. World Urbanization Prospects: The 2005 Revision, tableau A.2. New York : Division de la population, Département des affaires économiques et sociales, ONU.


Les études de cas menées dans différents pays et régions révèlent que les responsables ont généralement manifesté une aversion pour la croissance urbaine et que beaucoup ont tenté de s’y opposer en réduisant l’immigration d’origine rurale.

L’Amérique latine et les Caraïbes ont opéré une transition précoce et rapide par comparaison aux autres régions en développement(18). En 2005, 77 % de la population de la région étaient définis comme urbains et le pourcentage de sa population vivant dans des villes de plus de 20 000 habitants était plus élevé que celui de l’Europe. Cette transition, qui a eu lieu en dépit d’un grand nombre de politiques explicitement anti-urbaines, a été dans l’ensemble positive pour le développement. Une attitude plus énergique face à l’inévitable croissance urbaine aurait certainement minimisé un grand nombre des conséquences négatives de celle-ci, notamment la formation de taudis et le manque de services urbains pour les pauvres.

Les pays arabes de l’Asie occidentale ont des niveaux d’urbanisation variables, certains élevés, d’autres bas, la plupart se situant à un stade intermédiaire(19). Les centres urbains dominent l’économie de la plupart de ces pays et la migration vers les villes reste forte dans plusieurs d’entre eux. Avec l’accroissement naturel (excès de naissances par rapport aux décès), il en résulte certains des taux de croissance urbaine les plus élevés. Les politiques officielles sont généralement hostiles à la migration, ce qui contribue à réduire la disponibilité de logements pour les pauvres urbains, ceux-ci se retrouvant souvent dans des établissements informels(20). À l’instar des autres régions, l’absence d’une prise en compte planifiée de la croissance urbaine donne lieu à un accroissement de la formation de taudis et de la densité de leur population.

Ce sont l’Asie et l’Afrique qui se distinguent incontestablement, en raison du nombre de leur population et de leurs perspectives d’immense croissance urbaine. En 2005, le taux d’urbanisation de l’Asie se situait à 40 % et celui de l’Afrique à 38 %. Malgré l’opposition politique à l’urbanisation dans de nombreux pays, selon toute vraisemblance les taux de croissance urbaine resteront relativement élevés au cours des 25 ans à venir, qui verront des augmentations prononcées de la population des villes de ces deux continents et du monde.

Bien qu’elle soit la région la moins urbanisée du monde, l’Afrique subsaharienne possède une population urbaine déjà égale à celle de l’Amérique du Nord(21). La croissance urbaine a marqué récemment un certain ralentissement, dû au fléchissement de la croissance économique et de l’accroissement démographique naturel, ainsi qu’à certaines migrations en sens inverse de retour à la campagne. Néanmoins, cette région enregistrera pendant plusieurs décennies à venir le taux de croissance urbaine le plus fort du monde, les taux d’accroissement naturel sous-jacents y ayant une part appréciable.

La migration et l’urbanisation en Afrique subsaharienne présentent certaines particularités, notamment la prédominance des petites agglomérations, la faible densité de population, la forte prévalence de migration circulaire ou récurrente et les liens avec le VIH/sida. Dans certains secteurs de la région, le principal facteur influent sur l’urbanisation est l’influx de personnes déplacées par la sécheresse, la famine, les conflits ethniques ou civils et la guerre. Ces dernières années, de nombreuses villes ont perdu les avantages qu’elles possédaient traditionnellement du point de vue de la santé et des services sociaux par rapport au milieu rural. La paupérisation de la vie urbaine est devenue l’un des défis les plus évidents à relever dans la région.

Malgré ces particularités, la migration vers les centres urbains a eu, en grande partie, un impact positif sur l’économie comme sur les migrants eux-mêmes(22). Beaucoup d’entre eux sont relativement pauvres, en particulier à leur arrivée, mais ils manifestent généralement une préférence pour la ville par rapport à l’existence rurale qu’ils laissent derrière eux.

Les décideurs politiques de la région, en revanche, semblent de plus en plus opposés à la croissance urbaine. Les pauvres en milieu rural sont moins concentrés, moins visibles et plus stables, et ils ne présentent pas le même potentiel de mobilisation collective et de revendication politique urgente que les pauvres en milieu urbain. En tout état de cause, l’urbanisation et l’immigration urbaine bénéficient sans doute aux migrants africains individuels et à l’économie nationale. Malgré les conditions de vie des pauvres en milieu urbain, compte tenu de leurs ressources, des obstacles auxquels ils se heurtent et des possibilités qui leur sont offertes, les décisions des migrants sont très rationnelles.

La vaste région hétérogène de l’Asie-Pacifique possède certaines des puissances économiques les plus grandes et les plus riches du monde, ainsi que certaines des plus faibles et des plus pauvres. Elle abrite les trois cinquièmes de la population totale, la moitié de la population urbaine et 11 des 20 villes les plus peuplées du globe. La population urbaine de la région a quintuplé depuis 1950, mais les taux d’urbanisation restent généralement bas, sauf dans quelques pays.

La Chine et l’Inde rassemblent à elles deux 37 % de la population mondiale; leurs approches de la croissance urbaine revêtent donc une importance fondamentale pour l’avenir de l’humanité.

Les zones urbaines de l’Inde contiennent encore moins de 30 % de sa population totale(23), cette proportion devant s’élever à 40,7 % d’ici 2030. Ce niveau relativement bas est attribuable en partie à la stricte définition des zones urbaines en Inde, d’où sont exclues, par exemple, les zones périurbaines. Malgré cette définition, le nombre des citadins devrait atteindre les 590 millions en 2030.

Les décideurs politiques espèrent ralentir la croissance urbaine au moyen du Programme national d’emploi rural lancé en 2005 par le gouvernement indien. Au titre de ce programme, l’État assume la responsabilité de la garantie de 100 jours de travail par année financière pour tout ménage rural dont un membre adulte est disposé à faire un travail manuel non spécialisé(24). Reste à voir quel impact ce programme aura sur l’immigration urbaine.

L’accroissement naturel est le facteur principal de la croissance urbaine de l’Inde. Le secteur formel n’offre pas d’expansion de l’emploi et une large part de la main-d’œuvre urbaine est active dans le secteur informel, mais cela n’arrête pas les immigrants en quête des avantages, perspectives et commodités des grands centres urbains. La pauvreté a toujours été plus grande dans les petites villes que dans les villes d’un million d’habitants et plus et dans les villes de taille moyenne; également, de 1987/1988 à 1993/1994, la pauvreté urbaine a marqué un recul plus net dans les agglomérations d’un million d’habitants et plus que dans les villes de taille moyenne et les petites villes.



La migration vers les centres urbains a eu ... un impact positif sur l’économie comme sur les migrants eux-mêmes. Beaucoup d’entre eux sont relativement pauvres, en particulier à leur arrivée, mais ils manifestent généralement une préférence pour la ville par rapport à l’existence rurale qu’ils laissent derrière eux.



Comme ailleurs, c’est l’augmentation absolue de la population urbaine qui a présenté des difficultés aux autorités urbaines de par la demande accrue de logement et de services. Les associations bénévoles et les organisations de pauvres urbains ont toutefois, surmontant d’immenses difficultés, obtenu des résultats remarquables pour résoudre les problèmes.

La trajectoire urbaine de l’Inde offre un contraste marqué avec celle de la Chine(25), où la taille de la population a été strictement contrôlée de 1949 à 1978 et où la vie urbaine était le privilège d’une minorité. Les politiques économiques mises en œuvre subséquemment ont toutefois favorisé la migration de l’intérieur vers les côtes et les centres urbains en rapide croissance des zones économiques spéciales. Les restrictions relatives aux migrations se sont élargies et l’opposition officielle à l’égard des villes s’est atténuée, celles-ci étant devenues un puissant moteur de la croissance économique nationale.

La Chine est aujourd’hui un grand pays manufacturier et la plupart de ses usines sont implantées dans les villes ou à proximité. Elle compte, selon les données officielles, plus de 660 villes. Si les disparités économiques qui existent entre milieu urbain et milieu rural se sont peut-être même accentuées, l’existence dans les villes n’apporte plus automa­ti­que­ment de privilèges. Selon les projections, dans moins d’une décennie, plus de la moitié de la population chinoise – quelque 870 millions d’habitants – vivront dans les centres urbains. Sur les 139 villes comptant au moins 750 000 habitants en 2005, neuf  seulement en compteront plus de 5 millions en 2015. La localisation d’un grand nombre de ces agglomérations sur les côtes |est source d’inquiétudes, en raison des impacts à venir du réchauffement mondial sur les régions côtières de faible altitude (voir chapitre 5).

La Chine a atteint le sommet de sa transition urbaine. Étant donné le bas niveau de la fécondité urbaine, résultat des politiques de planification familiale, de l’augmentation des coûts de l’éducation et de l’évolution des aspirations des citadins quant au niveau de vie, la migration en provenance des campagnes a sensiblement moins contribué à la croissance urbaine en Chine que dans la plupart des autres pays en développement. Selon les estimations officielles, quelque 18 millions de personnes, majoritairement des hommes, migrent chaque année des régions rurales pour s’établir dans les villes. L’ampleur et la vitesse de la transformation sont sans précédent et celle-ci s’accompagne de tout un train de problèmes écologiques et sociaux, mais elle est inéluctable.

Pour des politiques fondées sur les réalités

Les décideurs manifestent des appréhensions compréhensibles devant la vitesse et l’ampleur de la croissance urbaine. Beaucoup aimeraient la voir ralentir ou même s’arrêter car le ralentissement du phénomène leur donnerait, théoriquement, plus de latitude pour faire face aux problèmes urbains. Ils s’efforcent généralement de ralentir la croissance en endiguant l’immigration urbaine mais, comme il est exposé au chapitre 3, ce processus est rarement opérant.

Par ailleurs, ces efforts témoignent d’une mauvaise compréhension des racines démographiques de la croissance urbaine, dont la cause prédominante n’est pas aujourd’hui l’immigration, comme le pensent la plupart des gens, mais l’accroissement naturel. La reclassification de zones rurales en zones urbaines y contribue également.
Dans les pays en développement, la croissance des villes durant la « seconde vague » (encadré 2, ci-dessus) est due à des taux d’accroissement naturel supérieurs à ce qu’ils étaient en Europe et en Amérique du Nord au plus fort de l’urbanisation de ces deux régions.

Le dernier effort de recherche générale visant à isoler l’accroissement naturel des autres composantes de la croissance urbaine attribue à ce facteur une valeur moyenne d’environ 60 %(26). Le reste de la croissance urbaine, quelque 40 %, provient d’une combinaison de la migration et de la reclassification.

Au fil du temps et à mesure que les pays s’urbanisent, la proportion de la croissance urbaine attribuable à l’accroissement naturel augmente inévitablement. En effet, plus le niveau d’urbanisation s’élève, plus le réservoir de ruraux candidats à l’émigration se réduit et plus le nombre de citadins contribuant à l’accroissement naturel augmente.
Certes, la situation des divers pays présente de notables variations. En Inde, une analyse récente des composantes de la croissance urbaine de 1961 à 2001 a constaté que la part de la croissance attribuable à l’accroissement naturel urbain avait varié de 51 % à environ 65 % au cours de la période considérée(27). En Amérique latine, quelque 65 % de la croissance urbaine actuelle provient de l’accroissement naturel, malgré la chute abrupte des taux de fécondité, notamment en milieu urbain(28). La situation de la Chine, où la migration prédomine depuis peu, est à cet égard inhabituelle(29).

Étant donné l’importance de l’accroissement naturel et l’échec des politiques anti-migration, il semblerait judicieux et de bonne logique, pour réduire le taux de la croissance urbaine, d’axer les efforts davantage sur la baisse de la fécondité que sur le contrôle de la migration. L’émigration vers les villes ayant souvent pour cause sous-jacente la haute fécondité en milieu urbain, une réduction de la fécondité dans les zones tant rurales qu’urbaines peut freiner la croissance urbaine. Cette réduction donnerait aux dirigeants plus de temps pour se préparer à l’expansion de la population urbaine.

Les politiques qui visent à freiner la croissance urbaine devraient donc porter leur attention sur les facteurs positifs qui induisent une réduction de la fécondité, à savoir le développement social, les investissements dans la santé et l’éducation, l’autonomisation des femmes et l’amélioration de l’accès aux services de santé en matière de reproduction. Il est surprenant, à la réflexion, de constater à quel point les politiques orientées dans ce sens ont été rares, par comparaison aux mesures visant à s’opposer à la migration(30). Ce sujet est traité dans le dernier chapitre du présent rapport.