>
 
Chapter 1 Richard
LIBERIEN, ANCIEN REFUGIE DE GUERRE

map


Pour échapper à la guerre civile, Richard
est allé du Libéria en Sierra Leone où il a vécu entre les âges de 8 et 11 ans. De retour au Libéria, il a dû fuir de nouveau, cette fois en Côte d’Ivoire, âgé de 16 ans, puis il est revenu au Libéria quelques années plus tard quand la guerre a éclaté aussi dans le pays d’accueil. Après deux ans, il dut encore échapper à la guerre civile et trouva refuge au Ghana, où il a passé les trois années suivantes avant de revenir au Libéria en septembre 2005.

Les choses alors étaient si… normales. Nous avions tout ce que nous voulions, nous avions l’eau courante, l’électricité, la nourriture; je ne pensais pas tout le temps à trouver quelque chose à manger. Tout était parfait. Et j’avais un rêve : je voulais être Président du Libéria.

Richard Allen avait huit ans. Tout était normal et tout était parfait. Il était élève à une école de la Calvary Mission Academy, dirigée par son père, Theophilus, pasteur de confession baptiste. A la maison il avait une famille, des livres et la paix – mais à ce moment-là, il ne savait pas que la paix pût être quelque chose que l’on a ou que l’on n’a pas.

Jusqu’au jour où tout à changé. Richard avait déjà vu quelque chose d’étrange à la télévision : le bulletin d’informations parlait de “rebelles” qui tuaient, mangeaient la chair et buvaient le sang de leurs victimes.

Je ne comprenais pas, je croyais qu’ils parlaient de quelque animal…

Dans l’esprit de Richard, ces “rebelles” n’étaient rien de plus que des créatures du monde de la télévision, mais ce jour-là son père lui a dit qu’ils étaient des hommes et qu’ils approchaient de Monrovia, capitale du Libéria. La famille s’est enfuie dans la bourgade où vivait sa grand-mère. Ce jour de 1989 a marqué une fois pour toutes la fin d’une vie normale, pour Richard et trois autres millions de Libériens.

Le Libéria, sur la côte de l’Afrique de l’Ouest, est la plus ancienne et l’une des plus petites républiques du continent : 96 000 kilomètres carrés de fer, diamants, or, bois de construction, avec très peu d’agriculture.

At first, life in the village was pleasant. Richard and his brothers didn't have to go to school, Mom and Dad were with them - and Grandma too, whom Richard loved so much. Then one morning, they heard shots. Pastor Theophilus told everyone to go inside the house and he locked doors and windows. A couple of minutes later, bullets were raining down. Everybody hid under the beds. At one point, Richard's three-year-old sister stood up and started to walk; his father leapt out and grabbed her and each was hit by a bullet. The attackers were Krahn rebels; they were looking for Gio people to kill. The Allens were saved because a Krahn neighbour who was visiting them started screaming in his dialect and the attack ended. Father and daughter spent a few days in the hospital; once they were out, the Pastor decided that Liberia wasn't safe anymore: the family should flee to Sierra Leone.

Richard se souvient qu’ils ont marché des jours et des jours. Puis ils étaient dans un bateau, traversant un lac pendant des heures. Sur l’autre rive, juste avant d’atteindre la frontière, ils sont tombés sur un poste de contrôle rebelle. Les soldats mettaient à part les garçons de plus de dix ans : s’ils ne voulaient pas se battre pour leur armée, ils étaient tués. Le reste des civils était séparé en deux groupes : les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre.

Quelques rebelles pariaient sur le sexe du bébé d’une fille enceinte. Ils riaient; les uns disaient un garçon, les autres une fille. Finalement, ils lui ont ouvert le ventre avec un couteau et ont sorti le fœtus : c’était un garçon. Les gagnants ont célébré leur victoire avec des coups de fusil, ont coupé la tête du bébé et l’ont placée sur le toit de leur camionnette. Je ne pouvais m’arrêter de pleurer.

Les guerres civiles du Libéria ont duré quatorze ans, depuis le soulèvement de l’armée ­dirigée par Charles Taylor en 1989 jusqu’à sa défaite finale en 2003. Il y a eu différentes phases, interrompues par des négociations et des moments de paix éphémère. Les Libériens les ont appelées les première, deuxième et troisième guerres mondiales et environ 250 000 personnes ont perdu la vie. Beaucoup de soldats étaient des adolescents sous l’emprise des drogues et de l’alcool. Leurs commandants et leurs shamans les avaient persuadés que personne ne pourrait les tuer s’ils buvaient du sang humain ou mangeaient la chair d’une vierge, et c’est ce qu’ils ont fait. Cet après-midi-là, au poste de contrôle, il y avait des cadavres suspendus aux arbres dont le sang giclait dans des seaux; et les soldats le buvaient. Puis les soldats ont essayé de mettre la petite sœur de Richard, âgée de quatre mois, dans un mortier afin de mettre son petit corps en pièces. Sa grand-mère la serrait contre elle et ne voulait pas lâcher prise, si bien qu’un soldat lui a donné un coup de poignard dans la poitrine.

Alors ils lui ont donné des douzaines de coups de poignard, sur tout le corps. Mon père regardait, mais il ne pouvait rien faire; s’il bougeait, ils le tueraient aussi. Puis ils ont saisi Grand-mère et l’ont traînée partout, se disputant le droit de la manger. Ils l’ont mangée crue. Crue, mon Dieu ! A ce moment là , je ne sais pas ce que j’aurais pu leur faire.

Les Allen ont été sauvés parce qu’un rebelle a reconnu le pasteur et les a laissés partir. La famille a traversé la frontière et a marché pendant des jours à travers la jungle, trouvant finalement un hangar rempli à craquer de centaines de réfugiés libériens. La vie n’y était guère ­meilleure : les enfants mouraient de faim ou étaient mordus par des serpents, chassés par des bêtes sauvages ou achevés par des maladies.

Un jour, une mission de l’ONU est arrivée et a conduit les réfugiés dans une zone mieux protégée; il n’y avait pas toujours de nourriture, mais leur abri était plus sûr. Une nuit, des rebelles sont venus de l’autre côté de la frontière; ils ont pris les hommes un par un et leur ont demandé s’ils préféraient avoir des manches ­longues ou courtes. Si les hommes répondaient “longues”, ils tranchaient leurs bras au poignet; s’ils répondaient “courtes”, à hauteur de l’épaule. Certains avaient le choix de pantalons longs ou courts ou du “téléphone portable” : ils leur tranchaient les doigts en ne laissant que l’auriculaire et le pouce, à l’imitation d’un téléphone. Ceux qui ­refusaient de choisir étaient tués.

Une fois de plus, la famille s’est sauvée, d’abord dans une bourgade voisine, puis à Freetown, capitale de la Sierra Leone. Les seuls souvenirs qu’a gardés Richard de ces années sans école et sans jeux, c’est la lutte pour survivre, pour manger. En 1992, la guerre semblait finie et les Allen sont revenus à Monrovia. Richard avait onze ans et ses études n’allaient pas très bien; il était hanté par ses ­souvenirs, mais apprenait à s’adapter.

Cela a duré jusqu’en 1997, quand l’ex-rebelle Charles Taylor a gagné les élections et que la violence a repris. Le pasteur Allen avait le même patronyme que le secrétaire général du parti au pouvoir. Bien qu’il n’y ait aucun lien de parenté entre eux, il était ciblé par les ennemis de Taylor, les nouveaux rebelles. La famille s’est cachée de nouveau. Grâce à ses contacts avec les Baptistes, Theophilus Allen a été invité à une convention aux Etats-Unis et il est parti. C’est seulement grâce à de fausses pièces d’identité que Madame Winnifred Allen et ses cinq enfants ont réussi à passer dans la Côte d’Ivoire voisine.

Là, ils ont vécu dans un camp de réfugiés de l’ONU et Richard a essayé de terminer ses études secondaires. Son père envoyait de l’argent, tandis que sa mère vendait du pain et des gâteaux. Mais, en 2000, la violence a éclaté en Côte d’Ivoire et le Libéria semblait offrir plus de sécurité, si bien que les Allen y sont retournés. A Monrovia, les trois frères aînés sont entrés dans l’une des meilleures écoles de la ville, que fréquentaient aussi les filles du Président Taylor.

Un matin de 2002, Richard a vu un groupe de soldats qui escortaient poliment les filles Taylor hors de l’école. Il se passait quelque chose. Richard a rassemblé ses frères et ils sont rentrés chez eux. Cet après-midi, la violence s’est déchaînée une fois de plus dans la ville et Mme Allen a emmené sa famille au Ghana.

Durant les quatorze ans de guerre, plus de 800 000 personnes ont quitté leur domicile; un demi-million ont été déplacées à l’intérieur du pays et le reste (un Libérien sur dix) s’est enfui dans les pays voisins.


"En 2005, il y avait environ 12,7 millions de réfugiés dans le monde, dont la moitié à peu près étaient âgés de moins de 18 ans."

Au Ghana, les Allen ont trouvé un abri dans un autre camp de réfugiés, qui était comble et à peu près dépourvu de moyens d’assainissement. Mais Richard a pu terminer ses études secondaires et s’est inscrit à un programme d’informatique. Avec d’autres réfugiés, il a créé un groupe de jeunes qui collectaient des fonds afin de payer les études de ceux incapables d’en acquitter le prix. Ils ont aussi organisé des réunions, des groupes de débat et des campagnes contre le sida.

J’ai eu une autre grande déception quand ma famille s’est installée aux Etats-Unis, en 2003. Mon père avait obtenu le droit d’asile et put en étendre le bénéfice à ma mère et à mes autres frères. Mais on ne voulait pas me l’accorder. On a dit que j’avais dépassé l’âge limite, que c’était impossible. Mon père a obtenu pour moi une bourse d’études, mais ma demande de visa d’étudiant a été rejetée. Je ne comprends pas. Toute ma famille vit ­là-bas et je ne l’ai pas vue depuis plus de trois ans. Je ne sais que faire.

Au Ghana, il lui était impossible d’obtenir un emploi ou des documents. Il a eu le sentiment d’y gâcher sa vie et a appris que son pays se redressait. Richard Allen est retourné une nouvelle fois au Libéria, en septembre 2005.

Il est exact que son pays essaie de se redresser. En novembre 2005, le Libéria a élu la première femme présidente de l’Afrique, Ellen Johnson Sirleaf, et la population était remplie d’espoir. Mais le pays n’a encore ni eau courante, ni électricité; l’économie est détruite et 20 % seulement de la population ont un emploi. Il y règne une extrême pauvreté.

Mes amis au Ghana ont dit que j’étais fou de retourner, qu’il n’y avait rien que je puisse faire, que je ne devais avoir confiance en aucun gouvernement parce que tous les politiciens sont corrompus.

Aujourd’hui, Richard Allen vit seul dans la maison familiale, à quelques kilomètres du centre de Monrovia. Il travaille comme programmeur indépendant pour une société qui a un site internet, mais ne le paie pas toujours. Par moments, il pense qu’il devra peut-être quitter le pays afin de poursuivre son éducation; mais, même s’il le fait, il veut revenir au Libéria.

Sentez-vous encore que c’est votre pays, après tout ?

Parfois, je me demande ce que je fais ici. Mais je dois continuer d’essayer. Je dois être optimiste, même si ce n’est pas facile. La dernière fois que je suis parti, je croyais que je ne reviendrais pas, j’étais dégoûté. Mais votre pays, votre langue commencent à vous manquer et vous voulez vivre en un lieu où vous connaissez du monde, où vous pouvez faire quelque chose de votre vie; c’est très difficile à l’extérieur de son pays. Je suis revenu pour commencer à travailler, pour être un homme.

Au cours des deux dernières années, des milliers d’exilés de la guerre sont revenus au Libéria. Bien davantage ne sont pas revenus. Les meilleurs amis de Richard sont restés au Ghana; certains d’entre eux ont vu massacrer toute leur famille. Richard se disputait souvent avec un ami qui disait qu’il ne reviendrait jamais au Libéria, parce que s’il voyait ceux qui avaient tiré sur ses parents, il les tuerait, et il ne voulait pas le faire.

Je crois que nous devons commencer à nous pardonner les uns les autres, que nous devons nous réconcilier. Si je tombais sur les types qui ont tué Grand-mère, je ne les tuerais pas. Je leur dirais que je les pardonne si bien qu’ils comprendraient et diraient “ah ! je ne ferai jamais plus quelque chose de pareil”.

Aujourd’hui, Richard a 24 ans. Il ne pense pas à se marier parce qu’il n’est pas en mesure d’entretenir une famille, mais son vieux rêve demeure vivant en lui.

Pensez-vous encore à devenir président du Libéria ?

Oui, bien sûr. Je prie pour cela. J’aime beaucoup mon pays et je veux le voir changer en mieux.

Richard a un gentil sourire et un regard très triste.

Et vous pensez encore que vous pourriez être président ?

Oui, bien sûr. Notre Présidente a connu des jours très difficiles; moi aussi. Je ne vois donc pas pourquoi je ne le serais pas. Si je travaille dur, pourquoi pas ? Et j’aurais un message pour chacun : regardez, je sais ce que c’est que mourir de faim, que d’être sans travail, que de dormir dans la rue, que de voir tuer des membres de ma famille. Si j’ai traversé toutes ces épreuves et suis devenu président, cela veut dire que vous aussi le pouvez.