Chapitre 5
Chapter 1 Protéger les droits humains, embrasser la diversité culturelle

Protéger les droits humains des migrants

Mettre en place la gestion de la migration

Embrasser la diversité et aplanir les différences culturelles

D'une voix faible et les yeux mi-clos, Hajja raconte son histoire : il y a cinq mois, quand elle était enceinte de quatre mois, elle a fui son village pour chercher refuge loin d'un conflit qui déchire encore les vies d'innombrables habitants du Darfour, au Soudan. Elle-même, son mari et leurs sept enfants ont parcouru à pied 55 kilomètres sous le soleil torride du désert jusqu'au camp de Kalma - un refuge sûr qui borde la voie ferrée près de la frontière entre le Tchad et le Soudan. Ils ont laissé derrière eux leur foyer, leurs amis et une vie qu'ils ne pourront jamais reprendre.

Abritant plus de 100 000 personnes déplacées, Kalma est le camp le plus important du Darfour. Beaucoup de ses résidents chercheront finalement refuge dans d'autres pays, sur d'autres continents. Mais, le 10 mai 2005, Hajja a donné naissance à une belle petite fille en bonne santé dans un dispensaire pour femmes financé par l'UNFPA et géré par Médecins du monde. Elle s'appelle "Espoir", et c'est un nom qui constitue tant une invocation pour l'avenir qu'un témoignage de tout ce que sa famille a perdu. L'espoir est aussi ce qui permet à des millions de femmes, d'hommes et d'enfants de fuir conflit, persécution et violations des droits humains - malgré la détresse, l'incertitude, la crainte et la violence. Mais c'est la force, non le choix qui contraint tant de personnes à abandonner leur famille, leur demeure, leur communauté et le pays même de leur naissance.

Bien que le déplacement forcé comporte des risques pour tous ceux qui le subissent, femmes et filles affrontent des difficultés particulières - durant la fuite, dans l'abri momentané et au lieu de réinstallation final. En 2005, il y avait environ 13,5 millions de réfugiés dans le monde, dont environ la moitié étaient des femmes, et 773 500 demandeurs d'asile(1). Autant que des risques et des dangers, toutefois, la fuite offre aux réfugiés une chance d'échapper à l'exploitation, à la discrimination et à la persécution. L'effondrement de la société peut aussi offrir une possibilité de reconstruire sur une base d'égalité et de respect des droits humains. Après la fin des hostilités, les femmes réfugiées jouent un rôle critique dans l'édification d'une paix durable et le rétablissement d'un ordre économique et social(2). Pour beaucoup d'entre elles, la reconstruction peut offrir un moyen d'échapper à la discrimination et l'occasion d'exercer une autonomie fraîchement acquise. Pour beaucoup d'autres, cependant, ce n'est pas le cas.

Femmes et filles affrontent de nombreux dangers et obstacles aussi longtemps que dure leur condition de réfugiées. Quand les écoles et les centres médicaux ferment, que les emplois sont perdus et que des groupes armés imposent leur contrôle, ce sont surtout les femmes et les filles qui prennent soin des enfants, des infirmes et des personnes âgées. Beaucoup doivent affronter des grossesses non désirées ou forcées et ont des besoins spéciaux touchant à la santé sexuelle et procréatrice. Elles portent souvent, aussi, une part disproportionnée des responsabilités et fardeaux. Certains groupes de femmes - comme les chefs de famille, les anciennes combattantes, les femmes âgées, les handicapées, les veuves, les jeunes mères et les adolescentes non accompagnées - sont plus vulnérables et ont besoin d'une protection et d'un soutien particuliers. Bien que les femmes représentent la majorité des réfugiés d'âge avancé, les besoins particuliers de leur groupe sont souvent négligés(3). Beaucoup, aussi, sont des veuves ou prennent soin d'enfants orphelins ou séparés de leur famille.




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LES MOTIFS DE LA DEMANDE D'ASILE : RECONNAISSANCE DE LA PERSECUTION SEXISTE

Aujourd'hui, trop de femmes affrontent encore des obstacles considérables quand elles cherchent à présenter des motifs de persécution - raison essentielle qui explique pourquoi elles sont ordinairement sous-représentées parmi les demandeurs d'asile, mais non parmi les réfugiés. Pour des raisons historiques, et parce que les délégations composées exclusivement d'hommes ne considéraient pas que la persécution puisse être basée sur l'identité sexuelle, la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 et son Protocole de 1967 ne l'ont pas reconnue expressément comme une raison valide de revendiquer le statut de réfugié(1).

En 2002, le HCR a publié une série de directives internationales affirmant que la définition internationale des réfugiés oblige à faire droit aux demandes de bénéficier du statut de réfugié fondées sur l'identité sexuelle(2). Il s'agit ici notamment des formes de persécution subies exclusivement par les femmes, ou qui affectent en premier lieu les femmes, ou qui se manifestent parce qu'elles sont femmes - par exemple, les formes extrêmes de discrimination sexuelle (cas des femmes afghanes sous le régime taliban)(3). Les motifs de demandes d'asile fondés sur l'identité sexuelle peuvent inclure la violence sexuelle, la violence familiale, la traite des humains, la planification familiale forcée, l'avortement forcé, la mutilation/coupure génitale féminine (M/CGF), les crimes d'honneur, le mariage forcé, la punition infligée pour aller à l'encontre des mours acceptables pour la société locale et la discrimination contre les partenaires de même sexe(4). Dans tous les cas, les individus qui demandent le droit d'asile en fonction de leur identité sexuelle doivent satisfaire aux critères imposés pour obtenir le statut de réfugié tels que définis par la Convention.

Malgré ces faits nouveaux et d'autres, les autorités publiques sont généralement en faveur d'une définition étroite de ce qui constitue un réfugié. Cela signifie qu'elles répugnent parfois à reconnaître dans la persécution sexiste un motif d'octroi de l'asile - notamment celle qui est le fait de particuliers et là où l'État est incapable d'assurer une protection(5). Certains soutiennent que la violence contre les femmes a un caractère trop personnel pour représenter une persécution; d'autres craignent que toutes les demandes du droit d'asile pour cause de discrimination ou d'agression devraient être approuvées si les femmes étaient considérées comme un "groupe social particulier". L'expérience faite au Canada et aux États-Unis, cependant, a prouvé que tel n'est pas le cas(6).

En 1993, le Canada a été le premier pays du monde à adopter des directives qui définissent les femmes comme "groupe social particulier" au sens où l'entend la Convention de 1951. Le Canada a ainsi montré la voie à des directives similaires promulguées dans d'autres pays, à savoir l'Afrique du Sud, l'Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni(7). En 1995, le Gouvernement des États-Unis a accordé le droit d'asile à une femme qui fuyait la M/CGF. Ce fut un précédent important, et le même gouvernement a par la suite accordé le droit d'asile sur la base de crimes d'honneur et de mariages forcés.

En 2004, le Conseil de l'Europe a adopté une directive qui, entre autres questions, reconnaissait des formes de persécution visant spécialement les enfants ou de caractère sexospécifique, dont la violence sexuelle. Ce statut, applicable à presque tous les États membres de l'UE, invite les pays à se conformer à cette directive en adoptant et en faisant respecter une législation nationale en ce sens d'ici octobre 2006(8). Bien que l'objectif de l'UE soit de créer un système d'asile commun à tous ses membres d'ici 2010, chaque pays maintient actuellement ses politiques propres. Par exemple, 17 des 41 pays européens ayant fait l'objet d'une enquête pour une étude du HCR en 2004 reconnaissent explicitement la violence sexuelle comme forme de persécution, mais non les 24 autres. Un peu plus de la moitié reconnaissent que la discrimination peut constituer une forme de persécution, tandis que les trois quarts ne reconnaissent pas l'exploitation sexuelle ou la prostitution forcée dans leurs procédures d'asile. Les deux tiers, cependant, reconnaissent l'existence d'auteurs de persécution non étatiques(9).

Le Royaume-Uni se distingue comme l'un des pays européens les plus progressistes dans le domaine des politiques qui protègent les femmes demandeuses d'asile. Outre la publication en 2004 de Gender Issues in the Asylum Claim, la jurisprudence reconnaît le rôle des groupes armés non étatiques dans la diffusion de la violence sexuelle(10). Cependant, même dans les pays dont les politiques sont le plus progressistes, leur application n'est pas toujours cohérente(11). L'unification des politiques de l'UE en matière d'asile offre une occasion de renforcer et normaliser les directives concernant les demandeuses d'asile.

Néanmoins, il y a davantage d'hommes que de femmes qui demandent le droit d'asile et qui l'obtiennent. En 2000, les femmes ont représenté seulement 33 % des demandes d'asile au Canada(12) et, en 2002, environ un tiers en Europe(13). Il en est ainsi parce que les femmes ne sont généralement pas le premier demandeur (ce sont les membres de la famille de sexe masculin); et des raisons tenant à leur sexe peuvent rendre la présentation de leur cas plus difficile (honte d'expériences pénibles de viol ou torture, et embarras de communiquer des informations personnelles à l'interviewer masculin). Une autre raison tient au fait que les femmes sont le plus souvent interviewées en même temps que leur époux ou partenaire quand elles ne sont pas le premier demandeur d'asile - même si c'est elles qui ont supporté le plus dur de la persécution. À cela s'ajoute aussi parfois l'ignorance de l'interviewer quant aux différences entre cultures touchant le comportement féminin, qui peuvent influer sur l'issue de l'interview (par exemple, hésitation à regarder l'interviewer dans les yeux)(14).

En outre, certaines directives nationales régissant l'octroi du droit d'asile tendent à privilégier les personnes persécutées par l'État (plus souvent des hommes) par rapport aux victimes de la persécution non étatique (plus souvent des femmes, qui sont menacées par des membres de leur famille ou la communauté - par exemple dans les cas de "crimes d'honneur", de M/CGF ou de violence familiale)(15). Même quand les femmes sont politiquement actives, leur intervention est généralement "de niveau modeste" et elles gardent un profil moins élevé que les hommes. Une grande partie de leur action est menée à partir du foyer, ce qui veut dire que les données justifiant leur demande peuvent être plus difficiles à rassembler. Il est donc possible que les demandeuses d'asile aillent à l'encontre des notions traditionnelles en matière de persécution d'origine politique et qu'elles courent donc un plus grand risque de se heurter à des obstacles quand elles présentent leur demande(16).

La non-reconnaissance des demandes d'asile liées à l'identité sexuelle perpétue chez les femmes l'incertitude et la crainte d'être expulsées et de se retrouver face à une situation menaçante, mais elle a aussi été liée à la migration irrégulière et aux risques élevés d'exploitation. Certaines femmes qui ont des motifs légitimes de présenter une demande peuvent renoncer entièrement à suivre le processus et devenir plutôt des migrantes dépourvues de documents. Et, comme de nombreux pays interdisent aux demandeurs d'asile de travailler légalement, cela signifie aussi que beaucoup de femmes sont contraintes de prendre n'importe quel emploi disponible - même si cela accroît le risque d'être exploitée et/ou victime de la traite d'humains(17).

Bien que politiques et pratiques demeurent extrêmement variables de pays à pays, certaines bonnes pratiques se sont dégagées dans certains pays, dont les autres pourraient s'inspirer. Il s'agit par exemple de dispenser aux fonctionnaires chargés d'examiner les demandes d'asile une formation ouverte aux sexospéficités et aux valeurs culturelles et d'informer les demandeuses d'asile de leurs droits - comme le droit d'être interviewées séparément et en toute confidentialité et de déposer leurs demandes indépendamment. Le HCR recommande de charger un interviewer du même sexe de parler aux femmes à l'écart des autres membres de la famille, de manière à leur assurer plus de confidentialité et de liberté d'expression(18).


Un élargissement des protections et de la reconnaissance

Après avoir ignoré de longues années les besoins, rôles et expériences différents des deux sexes, la communauté internationale fait actuellement de grands pas vers l'octroi d'une protection aux femmes et filles réfugiées et vers une affirmation plus résolue de leurs droits.

The 1951 La Convention des Nations Unies relative au statut des réfugiés (1951) et son Protocole de 1967 définissent comme réfugié toute personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité "craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques"(4). En vertu du droit international humanitaire, les gouvernements sont tenus de protéger les réfugiés contre la violence et de sauvegarder leurs droits, notamment les droits à l'éducation, au travail, à la liberté de circulation et de religion(5). Ils sont également liés par le principe de non-refoulement - en vertu duquel les réfugiés ne peuvent être contraints de retourner dans leur pays d'origine s'ils ont une crainte raisonnable que leur vie y serait en danger.

Aujourd'hui, divers accords internationaux sont centrés sur l'habilitation et la protection des femmes. En 1991, le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) a promulgué des Directives sur la protection des femmes réfugiées. Ces directives ont été établies pour mieux répondre aux besoins des femmes réfugiées et pour élargir leur participation à la prise de décisions. Les directives relatives à la violence sexuelle et sexiste promulguées en 2003 fournissent des mesures additionnelles destinées à assurer aux survivantes protection et soutien(6). Les organismes de secours humanitaire ont accompli des progrès considérables en rendant les services de santé procréatrice plus généralement accessibles, en réagissant à la violence sexiste, en élevant le taux de scolarisation des filles et en faisant participer les femmes réfugiées à la gestion des camps(7).

Ces dernières années, la communauté internationale a également pris d'importantes initiatives destinées à protéger les femmes du viol durant et après les conflits et à traduire les auteurs de viol en justice8. Parmi les plus importantes, il faut citer l'adoption du Statut de Rome de la Cour pénale internationale (CPI), qui définit la violence sexuelle comme un crime de guerre - précédent établi par les tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et l'ex-Yougoslavie9. Les résolutions du Conseil de sécurité adoptées entre 1999 et 2003 pour protéger les enfants durant les conflits armées prennent également note des besoins et vulnérabilités des filles et condamnent la violence sexuelle durant les opérations de maintien de la paix10.

Tout au long des conférences organisées par l'ONU dans les années 90, les gouvernements ont unanimement résolu d'offrir une protection spéciale aux femmes réfugiées et de couvrir leurs besoins. Le Programme international d'action sur la population et le développement de 1994 et la Déclaration et Programme d'action de Beijing de 1995 formulent les accords en question. En 2000, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 1325, qui fait date en ce qu'elle impose la participation des femmes au processus de paix et appelle à protéger et soutenir les femmes prises dans un conflit armé11. Le Document final du Sommet mondial de 2005, adopté par les chefs d'État et de gouvernement, a réaffirmé l'importance d'appliquer la résolution 1325 du Conseil de sécurité(12).

LA VIE DANS LES CAMPS

Les réfugiés finissent souvent par connaître des arrangements temporaires très divers. Dans certains cas, ils restent avec des familles hôtes ou s'installent dans des zones urbaines. Pour la plupart, cependant, la vie continue dans les camps. Tandis que certains donnent refuge à quelques milliers seulement, d'autres en contiennent bien davantage (en 2003, plus d'un million d'Afghans vivaient dans des camps situés au Pakistan(13)). Et si certains réfugiés n'y restent que quelques mois, l'instabilité prolongée dans le pays d'origine fait que leur cas est exceptionnel. En 2003, la durée moyenne de séjour dans un camp de réfugiés était de 17 ans(14). Un certain nombre de camps palestiniens ont été établis dès 1948 et 1967(15).

De nombreux réfugiés arrivent à leur destination épuisés, malades et traumatisés. Avant leur arrivée, ils ont souvent été témoins de violences extrêmes, s'ils ne les ont pas directement éprouvées. Même durant leur séjour au camp, les réfugiés peuvent se trouver pris dans des combats entre factions, clans ou nationalités, aussi bien qu'être vulnérables à des agressions transfrontalières. Les différences ethniques ou religieuses avec la communauté hôte peuvent alimenter le ressentiment.

Surtout au début d'une urgence, l'abri, l'eau, la nourriture, les médicaments et les services de santé peuvent être insuffisants pour le nombre de personnes cherchant refuge. L'éducation des enfants est une préoccupation majeure : selon des évaluations faites en 2000, 3 % seulement du chiffre estimatif de 1,5 million d'adolescents réfugiés dans les pays en développement et âgés de 12 à 17 ans fréquentaient une école secondaire(16). Les filles se heurtent à des obstacles particuliers. Cela tient au fait que femmes et filles passent ordinairement plus de temps à faire des besognes domestiques, comme chercher les aliments, le combustible et l'eau, au lieu de fréquenter l'école ou de gagner un revenu(17). Pour faire face à cette situation, de plus en plus de programmes d'éducation ciblent expressément les filles afin de garantir qu'elles achèveront leur éducation. Pour les jeunes mères, l'épreuve peut être particulièrement rude. En 2003 et 2004, le HCR et l'ambassade des États-Unis ont payé les frais de scolarité de jeunes mères angolaises réfugiées dans le camp Meheba, en Zambie. On a aussi offert aux filles des soins et le soutien de femmes plus âgées qui leur servent de conseillères(18).

Parmi certains groupes de réfugiés, les normes culturelles traditionnelles peuvent être plus rigoureusement observées à la suite d'un déplacement, ce qui risque de conduire à une limitation accrue de l'autonomie féminine. Les réfugiés afghans au Pakistan, par exemple, ont adopté une forme plus extrême de purdah (séparation des sexes) durant le déplacement que les Taliban ne l'ont ensuite imposé après le retour en Afghanistan(19). Néanmoins, la participation active des communautés et des femmes elles-mêmes peut aider à dépasser les attitudes discriminatoires. Il est capital de veiller à ce que les femmes, surtout les femmes chefs de famille, aient accès à diverses possibilités de recevoir une éducation et de gagner leur vie. Au Pakistan, Save the Children offre un programme de santé et d'alphabétisation aux réfugiées afghanes qui vivent dans des provinces reculées. L'Organisation allemande pour le développement (GTZ) offre depuis 18 ans des cours d'alphabétisation dans beaucoup des 250 camps de réfugiés qu'elle finance(20). Au Libéria, en 2002, le HCR a alphabétisé un groupe de femmes qui sont allées ensuite enseigner d'autres femmes. Il a également financé des programmes d'acquisition de moyens d'existence : dans un projet, 80 % des 339 réfugiés auxquels on enseignait des savoir-faire générateurs de revenu étaient des femmes ou des adolescentes(21).

Au Ghana, dans le camp de Buduburam, Unite for Sight a créé un programme unique qui présente d'autres possibilités de gagner leur vie à des réfugiées libériennes si misérables qu'elles étaient souvent contraintes d'échanger des faveurs sexuelles en échange de nourriture(22). Là, les femmes chefs de famille fabriquent à la main des étuis à lunettes qui seront vendus sur le marché mondial. Tous les bénéfices servent à financer un dispensaire d'ophtalmologie pour les réfugiés du camp(23). Un autre programme du HCR fournit un pécule mensuel et des soins médicaux aux réfugiés congolais immatriculés qui vivent à Kampala (Ouganda). Ces programmes aident aussi à envoyer à l'école les enfants déplacés. La plupart des réfugiées séjournant à Kampala sont des veuves avec trois enfants au moins(24).



Mettre en place la gestion de la migration

Les rapatriements de salaires et les aménagements sociaux dus aux femmes migrantes constituent une importante contribution dont profitent les familles et communautés du pays d'origine, et leur travail est la source de bénéfices socioéconomiques tant pour le pays hôte que pour le pays d'origine. Cependant, les politiques de la migration tiennent rarement compte des sexospécificités. Cela tient en partie à l'absence d'une analyse concernant le caractère différent des chances, risques, contributions et expériences propres aux femmes et aux hommes et pourrait faire perdre une occasion de tirer parti des avantages de la migration sur les plans économique et social. Une meilleure collecte des données et des recherches plus approfondies permettraient de mieux comprendre, par exemple, comment la migration des femmes et les rapatriements de salaires contribuent à la réduction de la pauvreté et au développement(19). Les stratégies nationales de réduction de la pauvreté dans les pays d'origine, ainsi que les pays donateurs qui leur prêtent appui, ont tout à gagner d'une attention accrue au phénomène croissant de la migration internationale des femmes(20).

Certains pays prennent des mesures pour répondre à la féminisation de la migration. Pour mieux définir les politiques, il faut collecter des données ventilées par âge et par sexe, selon le modèle de ce qui se fait actuellement dans certaines régions avec l'appui de l'UNFPA. Pour ce faire, les pays peuvent s'inspirer du modèle des collectes de données existantes - par exemple, recensements, enquêtes démographiques, sanitaires et sur les ménages. Les pays qui reçoivent un grand nombre d'immigrants peuvent aussi lancer des enquêtes visant expressément à examiner le statut socioéconomique des migrants. Les politiques adoptées ont une meilleure chance de succès si elles sont basées sur des données et une analyse également précises.

La Norvège est l'un des rares pays qui s'efforce de remédier à un manque effrayant de statistiques ventilées par sexe : elle collecte des données détaillées concernant la démographie, l'éducation, le travail et la situation économique au sujet des migrants des première et deuxième générations - y compris les réfugiés(21). Le Canada fait lui aussi exception : il a été le premier pays à entreprendre une analyse approfondie des politiques d'immigration pour chaque sexe. Il en est résulté des changements dans les conditions d'admission qui ont conduit à une augmentation du nombre des étrangères qualifiées admises dans le pays - passant dans cette catégorie de 24,5?% de tous les migrants en 2001 à 34 % en 2002(22). Au niveau régional, le système d'information statistique sur la migration en Amérique centrale, qui compile une information ventilée par sexe, est l'un des ensembles de données les plus avancées(23). Au Népal, un progrès majeur a été réalisé quand le gouvernement a intégré les préoccupations des travailleuses migrantes dans le dixième plan national couvrant la période 2002-2007. D'autre part, les autorités s'efforcent depuis peu de créer une base de données nationales sur la migration ventilées par sexe(24).

Les responsables peuvent aider à offrir des solutions de rechange à la migration en mettant en place des politiques et programmes visant explicitement à réduire la pauvreté, éliminer la discrimination entre les sexes et élargir les perspectives offertes aux femmes dans leur pays d'origine. En supprimant les dispositions discriminatoires et en faisant en sorte que les femmes aient des possibilités d'émigrer légalement, on peut aider à amoindrir la migration irrégulière, à réduire le passage en fraude et la traite des humains, et à permettre aux femmes de subvenir aux besoins de leur famille sans courir des risques excessifs(25). Certains pays qui reçoivent des immigrants continuent de pratiquer l'approche du "demandeur principal", ce qui favorise en pratique les soutiens de famille masculins. Cela limite la possibilité pour les migrantes d'être admises à titre indépendant et de bénéficier d'un statut régulier(26). Les pays hôtes tireront profit de réformes éliminant les obstacles discriminatoires - à travers les impôts, cotisations aux caisses de pensions et autres contributions économiques des migrantes. Ces réformes favoriseront aussi une gestion plus humaine et ordonnée de la migration(27).

Les experts ont présenté diverses recommandations pour protéger les droits humains des femmes tout au long du cycle de migration. Comme on l'a vu dans les chapitres précédents, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et des organisations du système des Nations Unies comme l'Organisation internationale du Travail (OIT) et le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM) ont élaboré des normes, directives et bonnes pratiques en collaboration avec les gouvernements et les ONG. Les gouvernements peuvent faire en sorte que les migrantes reçoivent avant le départ une orientation et une information concernant leurs droits, les risques courus et les personnes à contacter en cas d'urgence ou de violence. Des accords bilatéraux entre les pays de départ et d'accueil peuvent aider à protéger les femmes migrantes, les aider à chercher un recours judiciaire et faciliter leur rapatriement. Ces types d'accord existent entre la Thaïlande et les pays de départ que sont le Laos et le Cambodge(28), de même qu'entre la Jordanie et d'autres importants pays de départ (Indonésie, Népal, Philippines et Sri Lanka)(29).

Les pays peuvent aussi venir en aide aux femmes migrantes en réglementant les agences de recrutement et de placement, notamment en exigeant des contrats écrits et en ouvrant des consulats dans les pays de destination, comme l'ont fait divers pays d'Asie du Sud(30). Mais le renforcement du rôle des ambassades dans la protection des droits des femmes migrantes exige davantage de ressources et de personnel, ainsi qu'un complément de formation(31). Un point critique à réviser est la question des politiques et pratiques qui leur interdisent de changer d'employeur une fois arrivées dans le pays de destination. Ce n'est pas là seulement une raison majeure expliquant pourquoi certaines femmes migrantes se trouvent prises au piège de la violence et de l'exploitation dans leur emploi, mais aussi un obstacle à toute progression dans l'échelle des emplois.

Les gouvernements peuvent également faciliter la réinsertion des femmes migrantes quand elles reviennent dans leur pays d'origine et alléger les difficultés socioéconomiques de celles qui n'ont pas d'emploi ou qui ont été victimes de violences ou de la traite des humains(32). Une fois de plus, de telles mesures bénéficient à toutes les parties : les pays gagnent sans aucun doute à faciliter l'accès des rapatriées à l'investissement, au crédit, à la propriété et aux services connexes, domaine où les femmes se heurtent souvent à la discrimination et à divers obstacles. Et il est ainsi plus facile de mobiliser l'épargne réalisée grâce aux rapatriements de salaires en faveur d'entreprises et du développement, tandis que les gouvernements se trouvent en mesure d'étudier les moyens de tirer parti du "supplément de cerveaux féminins" que représentent les migrantes qualifiées.

Les Philippines ont la réputation d'avoir l'une des initiatives les plus développées en faveur des travailleurs émigrés, notamment un programme obligatoire d'avant départ qui traite de leurs droits et des problèmes de santé(33). On enseigne même aux femmes migrantes des techniques d'autodéfense et comment avoir accès aux services d'appui à l'étranger. En collaboration avec l'OIM, le Gouvernement philippin a créé une vidéo intitulée "Le pouvoir de choisir : autodéfense pour les travailleuses migrantes" (The Power to Choose : Self-Defense for Women Migrant Workers), qui montre aux candidates à l'émigration comment éviter les violences possibles et y faire face(34). En Éthiopie, une femme qui avait séjourné antérieurement au Liban a ouvert à l'intention des migrantes une agence d'emploi reconnue des pouvoirs publics, Meskerem. Sa mission est d'assister et protéger les femmes contre la traite des humains et les violences durant leur séjour à l'étranger. En collaboration avec sa filiale au Liban, l'agence délivre des cartes d'identité donnant des informations sur un contact d'urgence accessible à tout moment et sur des services qui leur assurent un refuge et s'occupent de les rapatrier si le besoin s'en présentait. L'agence versera aussi la rémunération due si l'employeur y manque et ouvrira une action judiciaire contre lui(35). D'autres pays s'efforcent également de venir en aide aux femmes migrantes. Le Mexique, par exemple, a lancé une campagne pour faire prendre conscience des droits humains des femmes migrantes et des conditions dans lesquelles elles vivent durant leur séjour aux États-Unis(36).

Les parlementaires peuvent jouer un rôle clef. En décembre 2005, le Comité de l'égalité des chances pour femmes et hommes de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a publié un rapport sur l'intégration des femmes migrantes en Europe(37). Reconnaissant que les femmes affrontent une double discrimination, en tant que femmes et qu'immigrantes, le rapport demande aux États membres de l'UE de renforcer la protection des droits humains pour ce groupe. Il s'agit notamment de combattre le racisme et les stéréotypes sexuels; de faire prendre conscience dans les médias et les écoles des contributions des femmes migrantes aux sociétés hôtes; et d'éliminer les obstacles à l'emploi. D'autres mesures portent sur les points suivants : accorder un statut légal indépendant aux femmes qui viennent pour raison de regroupement familial; criminaliser la confiscation des permis de résidence ou des passeports; offrir une formation professionnelle qui permettra aux femmes migrantes d'aller au-delà des secteurs habituels (c'est-à-dire service domestique, soins de santé); leur fournir un soutien, par exemple sous forme de soins aux enfants; et encourager une participation accrue des hommes aux responsabilités familiales. Reconnaissant qu'il faut faire participer les hommes, les pays d'accueil sont également invités à dispenser une éducation aux immigrants de date récente, hommes aussi bien que femmes, concernant l'égalité des droits des deux sexes et la nécessité de mettre fin à la violence sexiste.

Il est non moins essentiel d'agir auprès des communautés dans les pays d'origine qui comptent un grand nombre d'émigrants. Cela permet non seulement de réduire les risques de traite ou d'exploitation en faisant prendre conscience de la réalité, mais aussi de communiquer aux candidats à l'émigration une information sur ce qu'ils peuvent attendre de leur expérience, des perspectives et risques qu'elle comporte, ainsi que des lois et politiques les concernant. Par exemple, à Tarija (Bolivie), un programme intitulé "Orientation pour jeunes femmes", géré par l'ONG PROMUTAR (Promotion de la femme Tarija), avise les jeunes candidates à l'émigration des risques inhérents à un départ sans documents(38). Des approches participatives sont elles aussi intéressantes s'agissant d'informer et d'élaborer des politiques efficaces en matière de migration et de développement. La participation des organisations de femmes migrantes, associée à une collaboration plus étroite entre responsables, employeurs, syndicats et ONG, peut servir à faciliter la recherche de politiques meilleures, viables à long terme et équitables en matière de gestion de la migration internationale.

LA SOCIETE CIVILE : CONSTITUTION DE RESEAUX POUR L'EGALITE

De nombreuses ONG ont été à l'avant-garde dans la bataille pour les droits des migrants, en particulier sur des questions spécifiques telles que la traite des humains ou la condition des réfugiés. Leur participation à la formulation d'une politique de la migration est plus récente, mais elle est en train de prendre élan et vigueur(39). Plusieurs organisations ont centré en partie ou exclusivement leur mission sur l'égalité entre les sexes et les droits des femmes.

Migrants Rights International a été fondé à la Conférence internationale sur la population et le développement (CIPD) de 1994 avec l'intention de promouvoir les droits humains des migrants. Cette ONG compte parmi ses membres des organisations et experts de toutes les régions du monde(40). Aux États-Unis, il y a aujourd'hui plus de 3 000 organisations qui viennent en aide aux immigrants, contre seulement 50 en 1993(41). En 1999, on évaluait à 300 au moins les organisations qui militent pour les droits des migrants en Asie(42). Plusieurs réseaux en Amérique latine, aussi bien qu'en Europe (dont certains financés par la Commission européenne), militent pour les droits des migrants et contre le racisme(43). La Platform of International Cooperation on Undocumented Migrants (PICUM), par exemple, est une association d'ONG européennes actives en faveur des droits au logement, à l'éducation, à la santé, à l'aide juridique, ainsi que du droit de s'assembler et de plaider pour l'amélioration des conditions de travail(44). Selon la FIVOL (Fondation italienne pour le service bénévole), il y a un millier environ d'associations qui s'occupent des problèmes de l'immigration, dont la moitié sont gérées par les migrants eux-mêmes(45).

Le fait que les immigrants ne sont souvent pas représentés dans les organisations qui lutteront pour leurs droits est l'un des principaux facteurs qui contribue à leur exploitation sur les lieux de travail. Des ONG, souvent fondées par les travailleurs migrants eux-mêmes, sont venues combler cette lacune. Les syndicats constituent un forum par l'entremise duquel les droits des travailleurs sont défendus et, dans plusieurs pays - surtout des pays développés -, ils ont embrassé les préoccupations des travailleurs migrants(46). La Confédération internationale des syndicats libres, par exemple, qui compte 125 millions d'adhérents dans le monde entier, a défendu les droits des travailleurs migrants aux niveaux national et mondial grâce à ses filiales. Entre autres activités, celles-ci ont lancé un plan d'action intitulé "Non au racisme et à la xénophobie"(47). Si la législation interdit souvent aux migrants de faire partie des syndicats, il existe quelques exceptions. En Suisse, les syndicats offrent des cartes d'adhérent qui assurent une protection de base aux travailleurs migrants dépourvus de documents, dont la plupart sont des employées de maison(48).

En Asie, plusieurs organisations défendant les droits des femmes migrantes ont été formées. À Hong Kong (SAR), en 1989, les femmes migrantes ont obtenu que l'Union asiatique des employées de maison soit officiellement reconnue comme un syndicat. Elle prête maintenant appui à des membres venues de pays tels que l'Inde, l'Indonésie, la Malaisie, le Népal, le Pakistan, les Philippines, Sri Lanka et la Thaïlande(49). Des femmes philippines ont également créé diverses autres ONG liées aux réseaux transnationaux, dont la coalition d'ONG United Filipinos à Hong Kong (UNIFIL), qui surveille les conditions de vie et de travail des employées de maison étrangères et a aidé des travailleuses de l'Inde, de l'Indonésie et de Sri Lanka à créer leurs propres syndicats(50). En 2004, en République de Corée, des ONG de défense des droits humains, de femmes ou confessionnelles ont obtenu une protection juridique pour les migrants peu qualifiés avec l'introduction du système de permis d'emploi. Il offre aux travailleurs migrants les mêmes droits qu'aux travailleurs du pays même - à savoir le droit de s'inscrire aux syndicats, de faire grève, de participer aux négociations collectives, et d'être couverts par l'assurance nationale de santé ainsi qu'en cas de décès et d'accident du travail, aussi bien que d'avoir accès au régime national de pensions(51). À New Delhi (Inde), le Centre d'études de l'Asie du Sud fournit à environ 200 000 migrants du Népal des informations sur l'éducation, la santé, les droits des travailleurs, la gestion financière et les rapatriements de salaires(52).



Embrasser la diversité et aplanir les différences culturelles

Résoudre les difficiles problèmes socioculturels qui entourent la migration internationale constitue un défi complexe que les pays du monde entier affrontent. Il s'agit notamment des tensions qui prennent naissance quand des immigrants d'ethnie, de race, de culture et de religion différentes sont admis dans la société du pays hôte. Les points de friction portent aussi sur les divergences au sujet des pratiques traditionnelles et des coutumes à l'égard des femmes - notamment de celles qui sont nuisibles, constituent une violation des droits humains et que la législation nationale déclare illégales. Mais l'intolérance pour l'"altérité" et les malentendus culturels peuvent être atténués grâce à un effort concerté - de la part tant des pays d'accueil que des communautés d'immigrants elles-mêmes.

Ces dernières années, la xénophobie et la discrimination à l'encontre des migrants ont augmenté dans les pays industrialisés, surtout en Europe, mais ailleurs aussi bien - même dans des pays d'Afrique australe qui reçoivent des migrants(53). On reproche souvent aux migrants et aux réfugiés d'être la cause de la stagnation économique et d'un chômage élevé. En outre, quand des problèmes mondiaux exerçant un effet polarisant viennent au premier plan des préoccupations - en particulier depuis le 11 septembre -, les tensions qu'ils suscitent aux niveaux national et local peuvent influer sur les perceptions et attitudes à l'égard des migrants. Ces tensions sont parfois amplifiées par l'opportunisme politique et l'attitude négative des médias qui peuvent, à leur tour, exacerber l'animosité et donner naissance à une méfiance réciproque entre les immigrants et certains membres de la communauté hôte. De récents événements - par exemple, les émeutes de 2005 à Paris, dont des jeunes issus de l'immigration ont été les principaux instigateurs, ou la "crise des dessins humoristiques" en 2006 - ont fait de nouveau apparaître l'échec relatif ou l'absence de politiques d'intégration efficaces. Cependant, au cours de la dernière décennie, des pays signalent en nombre toujours plus grand avoir adopté des politiques pertinentes : en 2005, 75 pays (37 pays développés, 38 pays en développement) avaient mis en place des politiques d'intégration(54). Dans un certain nombre de pays à économie forte, l'intégration a facilité les contributions socioéconomiques et culturelles des immigrants(55).

L'intégration et la tolérance sont cependant un processus à double sens qui implique l'adaptation tant des immigrants que de leurs nouvelles sociétés - mais c'est aussi un processus dont toutes les parties tirent bénéfice. Il s'agit de favoriser la compréhension et le respect des droits et des devoirs tant des migrants que des membres de la société hôte, ainsi que des lois et valeurs qui les rassemblent à l'intérieur d'un système social commun(56). Comme il est dit dans le Rapport sur le développement humain, 2004, du Programme des Nations Unies pour le développement, "le multiculturalisme ne consiste pas seulement à reconnaître différents systèmes de valeurs et différentes pratiques culturelles à l'intérieur d'une société - il consiste également à édifier un engagement commun envers des valeurs fondamentales non négociables, comme les droits humains, la primauté du droit, l'égalité entre les sexes, la diversité et la tolérance"(57). L'intégration doit être conçue de manière à répondre aux besoins tant des nouveaux arrivants que des résidents de date plus ancienne, sans parler des immigrants de la deuxième ou troisième génération qui ont peut-être à lutter encore contre l'exclusion. Elle doit aussi prendre en considération les besoins et perspectives divers des différentes communautés d'immigrants et être ouverte à des schémas d'intégration variables(58). Il s'agit notamment de prêter attention aux problèmes liés aux sexospécificités et concernant la jeunesse. Comme le Parlement européen le souligne, les ignorer "risque d'avoir des effets catastrophiques pour les femmes concernées aussi bien que pour la société en général"(59).

Les villes et les structures de gouvernement décentralisées ont un rôle particulièrement critique à jouer s'agissant de gérer la migration et de promouvoir la compréhension culturelle, car les villes sont de plus en plus la destination préférée des migrants tant de l'extérieur que de l'intérieur du pays(60). C'est un aspect central de l'intégration des migrants à la société que de les faire participer à la prise de décisions et à la planification urbaine, aussi bien que de développer des intérêts et responsabilités partagés vis-à-vis de leur pays hôte. Les experts ont également recommandé qu'une formation multiculturelle soit donnée aux journalistes afin de décourager la tendance de certains médias à qualifier les immigrants de "criminels" ou d'"irresponsables", ce qui va dans le sens des perceptions négatives du public et de la xénophobie(61).

La manière dont les migrants s'installent dans leurs nouvelles communautés est aussi un facteur qui influe sur le degré plus ou moins avancé de leur intégration. Quand les migrants arrivent dans le pays de destination, ils s'installent souvent dans des communautés d'expatriés du même pays qui peuvent aider les nouveaux venus à s'adapter à une nouvelle culture et à un nouveau langage, ainsi qu'à trouver un logement et du travail. Mais les enclaves de migrants de même origine ethnique risquent aussi de renforcer l'exclusion - en particulier si l'environnement externe leur apparaît discriminatoire ou aliénant. Dans certains cas, les communautés migrantes perpétuent elles-mêmes leur propre isolement.

Divers programmes et campagnes cherchent à atténuer l'intolérance, à promouvoir la diversité et l'inclusion des immigrants et des réfugiés, et prêtent appui à leur intégration dans la société. La campagne d'ONU-Habitat, la "Ville inclusive", a pour but de permettre à tous ceux qui vivent dans une ville de tirer parti des avantages et possibilités qu'elle offre sans aucune discrimination(62). À la suite de la Loi sur l'immigration de 1998, le Gouvernement italien a mis en place des "médiateurs culturels" - citoyens étrangers qui facilitent l'interaction des immigrants avec les services publics(63). À Naples et aux environs, les pouvoirs publics ont produit la brochure Ciao.!, conçue pour aider les enseignants à favoriser une tolérance pluriculturelle à travers le thème "Grandir ensemble avec nos différences"(64). Les politiques d'intégration centrées sur les besoins et droits spécifiques des enfants et jeunes immigrants ont une importance particulière non seulement à court terme, mais aussi afin de promouvoir une cohésion socioéconomique à long terme. À Berlin, l'initiative Kumulus, lancée en 1993, aide les jeunes immigrants à trouver un emploi grâce aux conseils d'un aîné. Cette initiative est animée par des groupes pluriethniques d'experts et d'immigrants qui ont conseillé des dizaines de milliers de jeunes immigrants et leurs parents, tout en faisant aussi participer les entreprises des groupes ethniques et les médias(65).

Un autre moyen de faciliter l'inclusion est de réduire les attitudes discriminatoires sur le marché du travail. Dans certains pays, les employeurs peuvent craindre que les pratiques culturelles ou religieuses ne gênent la performance de la main-d'ouvre migrante durant le travail. Aux États-Unis, le gouvernement s'efforce, en collaboration avec les employeurs, de prévenir la discrimination et le harcèlement contre les Musulmans et trouve des moyens de satisfaire à leurs besoins - par exemple, concernant la prière et le port du turban imposé par la tradition ou, dans le cas des femmes, du foulard. Le programme appelle l'attention sur les textes législatifs antidiscrimatoires et qui instaurent l'égalité des chances, et il informe les employeurs aussi bien que les travailleurs de leurs droits et devoirs respectifs(66).

La participation des immigrants au processus politique mesure sans doute mieux leur degré d'acceptation dans la société de leur nouveau pays. Tout à fait indépendamment des organisations qu'ils gèrent, les immigrants se fraient aussi accès depuis quelque temps dans la vie politique du pays d'accueil. Aux États-Unis, durant une série de débats animés sur un projet de texte législatif concernant les immigrants, cette année même, plusieurs sénateurs ont rappelé qu'eux-mêmes descendaient d'immigrants. Des centaines de milliers d'immigrants ont marché dans les principales villes du pays avec l'espoir d'influer sur l'opinion publique et de faire entendre leurs voix. Aux élections italiennes d'avril 2006, une immigrante venue d'une région pauvre de la République dominicaine a été élue au Parlement(67).



"Il ne faut pas voir dans les immigrants des travailleurs jetables, qu'on peut utiliser puis mettre au rebut."

- Résolution du Parlement européen sur l'immigration, l'intégration et l'emploi (2003)

Les efforts faits pour remédier à l'absence d'interaction sociale ou de relations étroites entre les immigrants de date récente et la société du pays d'accueil peuvent atténuer le sens d'exclusion et d'isolement chez les migrants, aussi bien que démentir les perceptions négatives du public. Quelquefois une initiative, malgré sa faible ampleur, peut avoir beaucoup d'effet. Par exemple, en Belgique, un journal a lancé en 2005 une campagne pour convier les demandeurs d'asile à dîner chez des résidents le jour de Noël. En moins de deux semaines, plus d'une centaine de familles ont invité des demandeurs d'asile. Un participant du Kazakhstan a remarqué : "Il est merveilleux d'être traité pour une fois comme quelqu'un de normal. C'est le début d'une belle amitié"(68).

Les autorités locales peuvent aussi accorder à des groupes d'immigrants l'autorisation d'organiser des manifestations publiques célébrant la diversité culturelle et rassemblant différents groupes ethniques. À New York - la "ville d'immigrants" par excellence - , des défilés ont lieu chaque année sous le patronage des communautés brésilienne, irlandaise, iranienne, chinoise et caraïbe, entre autres. À Sao Paolo (Brésil), les migrants boliviens ont organisé leur premier carnaval en 2003 et s'inscrivent en nombre croissant dans les écoles de samba. Leur vaste marché attire maintenant chaque dimanche une foule d'environ 8 000 personnes et rapproche d'autres groupes d'immigrants et des Brésiliens qui apprécient les articles, la nourriture et la musique des Andes(69).

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Les migrants sont d'abord et avant tout des êtres humains comme les autres - quel que soit leur statut. Nier leur existence ou leur coller l'étiquette d'"étrangers" ou d'"illégaux" dévalue leur humanité et ne sert qu'à justifier l'épithète de "différent" ou d'"inférieur" qu'on leur attache. Ils sont ainsi réifiés comme des marchandises à utiliser selon sa propre commodité, dont il vaut mieux ne pas entendre s'exprimer les voix et les intérêts. Mais les migrants sont des filles et des fils, des mères et des pères, des conjoints, des travailleurs et des réfugiés. Comme la population du pays hôte, ils entretiennent les mêmes aspirations et les mêmes rêves que toute autre personne - une vie meilleure et moins exposée aux risques pour eux-mêmes, leur famille et leurs êtres chers. Les droits des migrants sont des droits humains. Aujourd'hui, nous avons une occasion unique de gérer la migration internationale d'une manière plus humaine, plus équitable et plus conforme à l'éthique.