Chapitre 3
chapter 1 Vendre l’espoir et voler les rêves : La traite des femmes et l’exploitation des employées de maison

La traite des humains

De la peine et des larmes : l’exploitation des employées de maison

La descente de Sylvia dans le sombre univers de la traite des humains a commencé quand un voisin lui a dit qu'il pourrait l'aider à trouver un bon emploi comme vendeuse à Moscou. Elle avait alors 19 ans. Sans travail, sans argent, avec une fille en bas âge, sans mari ni perspective d'emploi dans sa ville natale d'Ungheni, Sylvia (nom d'emprunt) a décidé de se rendre à Chisinau, capitale du Moldova, où elle devait rencontrer deux hommes qui arrangeraient son voyage en Russie. Ce qui a suivi fut un cauchemar tissé de coups, viols, privations et maladies. Sylvia était tombée entre les mains de trafiquants et fut passée en fraude avec 11 autres à Moscou - pour y être immédiatement livrée au trouble milieu criminel qui vit de l'esclavage sexuel mondialisé.

Bien qu'elle soit l'exception plutôt que la règle, Sylvia a connu une atroce épreuve, semblable à celle que des centaines de milliers de femmes et de filles subissent chaque année. Si la migration peut être une expérience habilitante pour des millions de personnes à travers le monde, quand elle "tourne mal", les migrants peuvent se trouver prisonniers de situations où ils sont exploités et maltraités de la pire manière. Les femmes victimes de la traite et les employées de maison sont deux groupes particulièrement exposés aux violations les plus graves des droits humains et à une condition voisine de l'esclavage.

Sylvia est l'une des "chanceuses". L'angoisse de l'exploitation quotidienne appartient enfin au passé. Aujourd'hui, plus d'un an après avoir été happée par la traite, Sylvia a retrouvé son enfant et vit dans un "refuge", dont l'adresse est gardée secrète, que gèrent l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l'UNFPA. Elle y reçoit des conseils et des soins de santé en attendant de témoigner au procès de ses bourreaux. Elle souffre encore des effets d'un désordre posttraumatique qui l'a rendue incapable de dormir et lui cause parfois des tremblements soudains sans raison discernable. Il est encore trop tôt pour dire si elle sera jamais capable de mener une vie "normale", et cette question l'obsède comme le souvenir de tout ce qu'elle a eu à supporter.

Pourquoi Sylvia veut-elle que son histoire soit connue? "D'abord je croyais que toutes les histoires de filles victimes de la traite étaient une invention, un moyen de faire peur", dit-elle. "Mais je sais maintenant à quoi m'en tenir et je veux aider les autres à comprendre que c'est la vérité et que cela peut arriver à n'importe qui."

Comme elle est par nature clandestine, les experts avertissent que les données sur la traite des humains sont approximatives et difficiles à apprécier. L'Organisation internationale du Travail (OIT) estime que ses victimes, au nombre de 2,45 millions au moins, peinent actuellement dans les conditions sordides imposées par leurs exploiteurs et que 1,2 million de personnes en sont à leur tour victimes chaque année, aux niveaux tant national qu'international(1). Les chiffres avancés par le Département d'État des États-Unis sont du même ordre : de 600 000 à 800 000 femmes, hommes et enfants sont transportés chaque année par les trafiquants hors de leur pays d'origine - la plupart pour être exploités par l'industrie du sexe(2). Le plus grand nombre - jusqu'à 80 % - sont des femmes et des filles. Non moins de 50 % sont des mineurs.

Les femmes victimes de la traite des humains sont généralement contraintes de se prostituer et d'alimenter le tourisme sexuel, de contracter des mariages arrangés par des agences et de se livrer à d'autres occupations "de femme" comme le service domestique, le travail dans l'agriculture et dans les ateliers aux cadences infernales. La traite des humains(3) est, par ordre des profits réalisés, la troisième forme de commerce illicite dans le monde, après le trafic des armes et celui des drogues, et constitue une source majeure des revenus de la criminalité organisée. Elle rapporte approximativement de 7 à 12 milliards de dollars É.-U. par an - bien que les chiffres réels soient difficiles à obtenir(4). Mais ces chiffres ne reflètent que les profits réalisés par la vente initiale des personnes. L'OIT évalue à 32 milliards de dollars É.U. de plus par an - dont la moitié dans les pays industrialisés et près d'un tiers en Asie - le gain supplémentaire des trafiquants une fois que leurs victimes ont atteint le pays de destination(5).

La traite des humains constitue le sombre "dessous" de la mondialisation(6). L'ouverture des frontières nationales et des marchés internationaux a conduit non seulement à un accroissement des flux internationaux de capital, de marchandises et de main-d'ouvre, mais aussi à la mondialisation de la criminalité organisée. L'amélioration des techniques de l'information et du transport permet aux syndicats transnationaux du crime d'opérer comme jamais auparavant. La majorité des victimes sont des migrants à la recherche d'une vie meilleure, qui se laissent ordinairement séduire par la promesse mensongère d'un emploi décent(7). Des politiques d'immigration sans cesse plus restrictives limitent la possibilité d'accès légal, ce qui pousse de plus en plus de candidats à la migration à se remettre sans le savoir entre les mains de trafiquants(8).

Bien que la traite des humains diffère des autres types de migration, elle partage une large zone grise commune avec la migration tant régulière qu'irrégulière quand celle-ci comporte violence, séquestration, coercition, tromperie et exploitation(9). Par exemple, une fiancée rencontrée par correspondance peut entrer légalement dans le pays de son futur époux, mais être ensuite contrainte à travailler; une employée de maison peut finir victime des trafiquants aux fins d'exploitation sexuelle. La traite des humains a aussi des points communs avec le passage en fraude. Contrairement à celui-ci, pourtant, la traite des humains comporte un élément de coercition ou de tromperie, tandis que le rapport entre migrants et passeurs repose sur le consentement mutuel et prend généralement fin au lieu d'arrivée. Mais, dans la pratique, les distinctions peuvent être incertaines et certains cas tiennent de l'un et de l'autre(10).




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L'ESCLAVAGE MODERNE

L'esclavage était condamné avant même la Déclaration relative à l'abolition universelle du commerce des esclaves de 1815, qui a marqué un tournant(1) . L'esclavage est un crime contre l'humanité qui comprend le travail forcé, le servage (travail forcé sur les terres d'autrui)(2), l'asservissement pour dette(3), la traite des humains, la prostitution forcée, l'esclavage sexuel, le mariage forcé, la vente des épouses et la servitude des enfants. Le travail forcé(4) - c'est-à-dire celui que l'on accomplit contre sa volonté et sous la menace de sanctions - est présent sous une forme ou une autre sur tous les continents et recouvre notamment le travail servile en Asie du Sud et en Amérique latine (ce sont surtout les autochtones qui en sont victimes) et les formes traditionnelles d'esclavage dans certaines parties de l'Afrique(5).

En 2004, l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe a déploré qu'aujourd'hui, au XXIe siècle, l'esclavage continue d'exister en Europe. Elle a notamment constaté que "les esclaves sont en grande majorité de sexe féminin et travaillent généralement dans les demeures privées, après avoir commencé comme employées de maison migrantes, jeunes filles au pair ou fiancées rencontrées par correspondance". Elle exhorte tous les États membres de l'UE à poursuivre les individus responsables d'imposer une forme quelconque d'esclavage et, "tout au moins", à envisager la prorogation des permis de résidence temporaire des employées de maison maltraitées et à les mettre en mesure de porter plainte contre les maris ou employeurs abusifs. Elle réclame aussi une charte des droits des employées de maison(6). L'OIT signale également que les travailleuses migrantes sont souvent persuadées par des promesses trompeuses d'accepter un poste d'employée de maison et se trouvent ensuite prisonnières de l'asservissement pour dette ou livrées à l'industrie du sexe. Certaines émigrent avec le prétexte de se marier ou au titre de programmes pour jeunes filles au pair, initialement mis en place pour favoriser les échanges culturels(7).

Il y a deux catégories de travail forcé : l'exploitation économique forcée et l'exploitation par l'industrie du sexe. L'OIT affirme que les femmes et les filles représentent la majorité des 12,3 millions de personnes réduites au travail forcé dans le monde entier : 56 % dans la catégorie subissant une exploitation économique forcée, et 98 % dans la catégorie exploitée par l'industrie du sexe(8).


UN PHENOMENE MONDIAL

La traite des humains est un phénomène mondial, suscité par la demande et alimenté par la pauvreté et le chômage. De nombreuses victimes de la traite des femmes répondent à la publicité pour emplois de gardiennes d'enfants, modèles, coiffeuses, danseuses et serveuses de restaurant - des amis, parfois mêmes des parents, se chargent de les recruter. Selon une recherche conduite en Serbie-et-Monténégro, le recrutement est le fait de personnes de connaissance dans 64 % des cas(11). Les réseaux criminels, qui agissent souvent en collaboration avec des membres achetés du personnel douanier, préparent les documents de voyage et se font remettre les passeports des victimes dès leur arrivée. La plupart des femmes sont contraintes à se prostituer afin de rembourser leur "dette". Souvent, les trafiquants violent, isolent et/ou droguent leurs victimes afin de "briser" leur caractère et de garantir leur docilité. Les femmes et les filles sont souvent vendues plusieurs fois de suite, puis envoyées par les trafiquants vers d'autres lieux de destination(12).

L'Asie du Sud-Est et l'Asie du Sud sont les régions d'origine du plus grand nombre de victimes de la traite internationale des femmes, soit respectivement environ 225 000 et 150 000 par an. Le Département d'État des États-Unis évalue à plus de 100 000 pour l'ex-Union soviétique et à 75 000 pour l'Europe orientale le nombre de victimes chaque année, tandis que l'Afrique en fournit 50 000 autres. Le Département d'État affirme aussi que les victimes originaires de l'Amérique latine et des Caraïbes sont au nombre de 100 000 environ par an(13).

En Asie, le plus grand nombre des femmes victimes de la traite sont originaires de la région(14). La sous-région du Mékong(15) et l'Indonésie sont les zones les plus visées. La Thaïlande non seulement est un pays de destination, mais aussi sert de source et de centre de transit pour les autres pays d'Asie, l'Australie, les États-Unis et l'Europe occidentale(16). L'Inde et le Pakistan sont les principaux pays de destination pour les femmes et filles victimes de la traite, ainsi que des points de transit vers le Moyen-Orient(17). En Asie du Sud, la traite des enfants soulève une préoccupation particulière : elle constitue "une extension du grave problème du travail des enfants", qui comprend l'exploitation des filles comme employées de maison(18).

Bien que les victimes de la traite viennent du monde entier, en Europe la plupart viennent aujourd'hui de l'Europe orientale, et leur chiffre semble en voie d'augmentation(19). Depuis que la Lituanie est entrée dans l'UE en 2004, les chercheurs signalent que le nombre de femmes emmenées hors du pays par les trafiquants a sensiblement augmenté. L'OIM évalue à 2 000 environ le nombre de femmes et filles lituaniennes, la plupart issues des milieux les plus pauvres et les moins instruits, qui sont emmenées illégalement hors du pays chaque année et contraintes d'alimenter l'industrie du sexe(20). En Allemagne et aux Pays-Bas, le nombre de victimes immatriculées a aussi augmenté ces dernières années(21).

Selon l'OIM, la Turquie est devenue "l'un des plus importants marchés" pour les femmes originaires des proches pays de l'ex-Union soviétique, les syndicats du crime qui en font la traite ayant empoché jusqu'à 3,6 milliards de dollars en 2005. Parmi les victimes identifiées en 2005, 60 % venaient du Moldova et de l'Ukraine, et plus de la moitié étaient âgées de 18 à 24 ans. Le Gouvernement turc réagit en intensifiant les mesures de prévention et de répression de la traite(22).

En Europe du Sud-Est, d'autre part, la traite semble en baisse - ou est devenue moins visible. La Bosnie-Herzégovine est un bon exemple de certaines des tendances et difficultés qui se font jour quand on veut y mettre un terme. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur la traite des êtres humains, en particulier des femmes et des enfants, a noté durant la mission de 2005 que la traite avait "changé d'ampleur et de nature". Les trafiquants ont adapté leur modus operandi à la stratégie antitraite appliquée par le gouvernement(23). À la suite des raids à grande échelle conduits par les autorités, les trafiquants se sont faits encore plus invisibles - délaissant les boîtes de nuit pour s'installer dans des demeures privées. Moins de femmes se font connaître, mais il est difficile d'apprécier si cela peut être attribué à une diminution de la traite. Certaines craignent d'être expulsées et d'autres hésitent à parler aux policiers, qui ont parfois été eux-mêmes accusés de solliciter leurs services.

La région de l'Afrique australe accueille un large éventail d'activités. Au nombre de celles-ci figure la traite de femmes et d'enfants venus de l'Europe orientale, de Chine, du Malawi, du Mozambique et de Thaïlande à destination de l'Afrique du Sud. Une enquête conduite en Afrique du Sud par l'OIM en 2005 révèle que des femmes continuent d'y être introduites depuis les zones rurales du Mozambique et de Maputo pour être vendues aux ouvriers des mines d'or comme "partenaires sexuelles et domestiques non rémunérées"(24). En Afrique de l'Ouest, la traite porte principalement sur des filles qui sont ensuite vendues pour servir d'employées de maison - bien que l'OIT note que des groupes armés se livrent aussi au trafic d'enfants(25). En Éthiopie, les trafiquants dirigent en général de petites entreprises, telles qu'agences de voyage et sociétés d'import-export - activités qui exigent des voyages fréquents dans le Moyen-Orient(26).

En Amérique latine et dans les Caraïbes, la plupart des femmes victimes de la traite viennent du Brésil, de la Colombie, du Guatemala, du Mexique et de la République dominicaine et sont transportées aux fins d'exploitation sexuelle en Amérique du Nord, en Europe de l'Ouest et dans d'autres pays de la région(27). On évalue à non moins de 70 000 le nombre de Brésiliens, surtout des femmes victimes de la traite, qui alimentent la prostitution d'autres pays d'Amérique du Sud et de pays aussi éloignés que l'Espagne et le Japon(28). Des enfants originaires de la région sont aussi livrés à l'industrie du sexe et utilisés dans le commerce de la drogue, ou exploités comme employées de maison(29).

Aux États-Unis, les victimes de la traite viennent de non moins de 50 pays et sont souvent contraintes de peiner dans des ateliers de textile à la périphérie de Los Angeles, des maisons closes de San Francisco, des bars du New Jersey et des exploitations agricoles de Floride où elles sont traitées en esclaves(30). Les autorités américaines notent que de 14 500 à 17 500 personnes sont introduites dans le pays chaque année pour y être exploitées(31).



Figure 6: Countries of Origin, as measured by the extent of reporting of trafficking

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Source: United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC). 2006. Trafficking in Persons: Global Patterns, p. 38.




Figure 7: Countries of Destination, as measured by the extent of reporting of trafficking

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Source: United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC). 2006. Trafficking in Persons: Global Patterns, p. 39.


LA TRAITE EST UNE VIOLATION DES DROITS HUMAINS

En vertu du droit international, les droits à la vie, à la sécurité et à la liberté, l'interdiction de vendre en mariage, et les interdictions de l'esclavage, de la torture, des traitements inhumains ou dégradants et du travail forcé ou du travail d'enfants, entre autres choses, s'appliquent à tous les individus vivant sur le territoire d'un pays donné - quel que soit leur statut juridique ou leur origine nationale. De nombreux accords et conventions internationaux et régionaux interdisent la traite des humains et leur réduction en esclavage. Mais la traite a aussi déterminé la mise en place d'une série de traités et principes relatifs aux droits humains qui le visent expressément.

Le Protocole visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants, de 2003, est le principal instrument international en la matière et un complément à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée(32). Il ne vise pas seulement la traite aux fins de la prostitution forcée et prend en considération de nouvelles formes de traite, comme le service domestique forcé et les mariages arrangés par des agences. Ses principaux objectifs sont "de prévenir et de combattre la traite des personnes, en prêtant une attention particulière aux femmes et aux enfants"; de protéger et d'assister les victimes; de punir les coupables; et de faciliter la collaboration intergouvernementale. Tous les États parties (97) au Protocole des Nations Unies contre la traite sont tenus de considérer la traite comme un délit pénal(33). Au niveau régional, le traité le plus récemment adopté est la Convention du Conseil de l'Europe sur l'action contre la traite des êtres humains (2005)(34). Elle recouvre toutes les formes de traite, y compris celle pratiquée dans les limites mêmes d'un pays, et met en place un système de suivi qui fait intervenir des représentants de ministères et des experts indépendants chargés d'évaluer la mise en ouvre de la Convention et d'en recommander des améliorations(35).

Depuis les années 80 et tout au long des années 90, les mesures prises contre la traite internationale se sont mieux affirmées, notamment à travers diverses conférences de l'ONU, des mécanismes de protection des droits humains et divers rapports(36). Plus récemment, la détermination de mettre fin à la traite a trouvé son expression lors de rencontres gouvernementales au plus haut niveau - notamment à celle des membres de l'Union africaine en 2005(37) et au Sommet mondial des chefs d'État et de gouvernement (2005)(38).



"J'avais entendu parler de femmes achetées et vendues comme une marchandise, mais je ne croyais pas à ces histoires - et je n'ai jamais imaginé que cela m'arriverait."

- Une Roumaine qui a survécu à la traite.

POURSUITES ET RAPATRIEMENT

Les victimes de la traite ont souvent peur de représailles si elles coopèrent avec les autorités. Entre autres mesures, les gouvernements ont institué une "période de réflexion", ou permis de résidence de courte durée, qui permet aux victimes de se rétablir et d'examiner les choix qui leur sont ouverts. Le Protocole des Nations Unies contre la traite recommande que les gouvernements autorisent les victimes à rester dans le pays de destination, à titre temporaire ou permanent. Il demande aussi aux États parties de garantir la sécurité des victimes, de protéger leur droit à la vie privée et leur identité, et d'"envisager" de leur fournir : un logement; une information et des conseils juridiques dans une langue qu'elles comprennent; des services médicaux; et une assistance en matière d'éducation, d'emploi et de formation(39). Il recommande aussi que les gouvernements mettent en place des mesures juridiques pour permettre aux victimes d'obtenir un dédommagement du préjudice subi. Par exemple, dans un cas précis, une femme a obtenu plus de 400 000 dollars É.-U. à titre de réparation et plus de 300 000 dollars à titre de dommages-intérêts à l'issue d'un procès contre une agence de mariages internationaux. Celle-ci avait omis de l'informer d'une loi qui lui permettait d'échapper à un conjoint abusif sans crainte d'être automatiquement expulsée(40).

Les Principes et directives concernant les droits de l'homme et la traite des êtres humains, du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme, mettent également l'accent sur la protection des victimes. Selon ce document, un appui et des soins doivent être accordés aux femmes victimes de la traite même si elles n'ont pas la capacité ou la volonté de coopérer à l'action judiciaire(41). Les victimes de la traite ont besoin d'être protégées contre une nouvelle exploitation et d'avoir accès aux soins médicaux et psychologiques, notamment à la délivrance de conseils en confidentialité et au dépistage du VIH(42)>.

Depuis 2000, la législation américaine prévoit la délivrance d'un "T-visa" aux victimes de la traite disposées à assister le ministère public. Ce visa leur permet de rester dans le pays pour une période pouvant atteindre trois ans et de demander alors la résidence permanente(43). La Convention du Conseil de l'Europe susmentionnée a institué pour les victimes dépourvues de documents une période obligatoire de récupération et de réflexion d'une durée minimale de 30 jours. Les pays de la région ont suivi l'exemple, avec des dispositions variables concernant les conditions de délivrance et la durée de validité des permis de séjour. Cela donne aux victimes le temps d'échapper aux trafiquants et de recouvrer leur équilibre, tout en décidant si elles coopéreront avec les autorités de police et de justice(44). Cependant, certains experts et groupes de défense des droits humains ont critiqué ces mesures parce qu'elles mettent l'accent sur les poursuites pénales plutôt que sur la protection(45). Selon Anti-Slavery International, les pays qui ont institué des périodes de réflexion ou des permis de résidence à court terme - sans que leurs bénéficiaires acceptent nécessairement de coopérer - ont eu "le plus grand succès dans les poursuites contre les trafiquants"(47). L'Italie offre à cet égard un modèle(47). Un tel système confirme qu'il n'y a aucune contradiction entre la protection et l'assistance aux victimes et, d'autre part, des poursuites efficaces contre les trafiquants.

Une fois expirée la période de réflexion ou la validité du permis de résidence à court terme, la victime de la traite est ordinairement renvoyée dans le pays dont elle est ressortissant ou résident permanent. Selon le Protocole des Nations Unies sur la traite, le rapatriement doit de préférence être volontaire et prendre en considération la sécurité de la victime. Le droit des réfugiés peut venir en aide aux victimes de la traite si la crainte d'une persécution est fondée : par exemple, dans l'affaire Dzhygun (2000) jugée au Royaume-Uni, la Cour d'appel de l'immigration (Immigration Appeal Tribunal) a jugé qu'une femme avait droit à être protégée en tant que faisant partie d'un groupe social particulier, à savoir "les femmes qui en Ukraine sont contraintes à se prostituer contre leur volonté"(48).

La corruption est un autre problème qui détourne les victimes de coopérer avec les responsables de l'ordre public. Les femmes hésitent souvent à se faire connaître parce qu'elles les craignent. Les trafiquants se vantent parfois de contrôler la police - assertion qui peut sembler plausible, en particulier si les victimes ont été témoins de la complicité de membres des services frontaliers ou d'autres organismes publics quand les trafiquants les ont emmenées hors de leur pays d'origine(49).

Aujourd'hui, la plupart des pays intensifient leurs efforts pour réprimer la traite. Néanmoins, des obstacles subsistent. Ce sont notamment l'insuffisance des données, le sous-développement ou l'inexistence des programmes gouvernementaux, la corruption et l'habile résistance des syndicats du crime qui changent fréquemment de tactique et se dissimulent derrière des entreprises légales et des mécanismes légaux. Trafficking in Persons Report, publié par le Département d'État des États-Unis en 2005, fait le bilan des nouvelles poursuites et condamnations, ainsi que des textes de loi nouveaux ou amendés, par région(50). Les pays qui ne font pas d'efforts raisonnables pour se conformer aux normes minimales établies par la Loi de protection des victimes de la traite promulguée aux États-Unis s'exposent à des sanctions, mais qui ne touchent pas au domaine humanitaire ni au commerce. Il peut s'agir, par exemple, d'une opposition des États-Unis à ce que des institutions financières internationales comme le Fonds monétaire international leur viennent en aide(51). Les rapports du Secrétaire général de l'ONU à l'Assemblée générale enregistrent également les efforts déployés par les gouvernements des Etats Membres pour poursuivre les trafiquants.

PROTECTION, SOINS ET REINSERTION

Les victimes de la traite ont besoin de sécurité, d'appui et de soins durant leur réinsertion économique et sociale, une fois leur dure épreuve terminée. Elles doivent faire face non seulement à la dépression qui en résulte souvent, mais aussi à l'opprobre infligé par la société - surtout dans les cas d'exploitation sexuelle.

Selon le Rapport du Secrétaire général sur la traite des femmes et des filles (2004), divers pays prennent actuellement des mesures pour aider les victimes. La Belgique et les États-Unis, par exemple, fournissent quelque assistance financière. Des lignes téléphoniques ouvertes en permanence sont disponibles dans certains pays, à savoir le Bangladesh, le Danemark, les États-Unis, l'Italie, la Lituanie, l'Ouzbékistan et la Turquie. La Chine, les États-Unis, l'Indonésie et le Portugal, entre autres pays, offrent également accès aux services juridiques. Divers pays ont mis en place des programmes sociaux, qui dispensent notamment des soins psychologiques et médicaux et qui ont ouvert des refuges et des centres de crise - bien que ceux-ci ne suffisent pas aux besoins et soient généralement sous-financés. Par exemple, en Bosnie-Herzégovine, un refuge financé par l'UNFPA et géré par l'OIM délivre des services de santé procréatrice aux femmes et filles victimes de la traite(52).

Craignant la corruption de la police et, éventuellement, l'arrestation et l'expulsion, les femmes victimes de la traite préfèrent souvent s'adresser aux ONG plutôt qu'aux organismes publics. Aux Philippines, l'ONG Visayan Forum Foundation est un partenariat privé/public qui gère des refuges pour les victimes de la traite et agit en collaboration avec la police, les compagnies maritimes et les autorités portuaires afin d'identifier les trafiquants(53). En Colombie, Espacios de Mujer, basé à Medellin, offre des services psychologiques, sociaux et sanitaires en même temps que la possibilité de recevoir une éducation et de gagner un revenu. Medellin est l'un des principaux points de transit pour les femmes que les trafiquants font entrer en Colombie ou en sortir(54).

Dans le district frontalier de Mae Sai, situé dans la province de Chiang Rai, au nord de la Thaïlande, une assistante sociale japonaise a aidé à établir le Programme d'auto-habilitation des femmes migrantes (Self-Empowerment Program for Migrant Women - SEPOM). Il est conçu pour faire accéder à l'autonomie d'anciennes travailleuses de l'industrie du sexe emmenées au Japon par les trafiquants et pour les aider à devenir autosuffisantes. Formant des groupes d'aide mutuelle, les femmes se font les unes aux autres le récit de leur passé sans risquer un jugement défavorable; elles retrouvent confiance en elles-mêmes et acquièrent de nouveau le sentiment de leur propre valeur(55). En 2000, une autre initiative d'auto-habilitation a été lancée aux Philippines. Les Réseaux de survivantes formés par des femmes philippines réunissent les victimes de la traite pour examiner ensemble les problèmes que pose l'accès à l'autonomie financière et sociale(56).

PREVENIR LA TRAITE DES FEMMES ET DES FILLES

Selon le Rapporteur spécial sur la violence contre les femmes, "le manque de droits accordés aux femmes constitue la première cause qui se situe à la source tant de la migration que de la traite des femmes"(57). Pour combattre efficacement la traite, il est nécessaire de remédier aux causes sous-jacentes telles que la pauvreté et l'inégalité des chances(58). Les femmes qui ne jouissent pas de la sécurité économique sont des proies faciles si elles souhaitent quitter leur pays pour trouver du travail ailleurs. L'élimination de la discrimination à l'égard des femmes est donc non seulement une priorité en matière de droits humains, mais aussi un moyen essentiel de mettre fin à la traite.

Une prévention efficace exige une approche globale. Celle-ci fait intervenir l'éducation et englobe des campagnes de prise de conscience, la participation communautaire, des initiatives de réduction de la pauvreté et la création de moyens de s'assurer une subsistance. Elle suppose également une répartition plus équitable des revenus et la reconstruction des sociétés après un conflit(59). Les réformes de la législation qui donnent aux femmes des droits égaux à posséder et contrôler les biens et la terre aideront à réduire les risques liés à la traite des femmes dans les communautés rurales(60).

Il y a de nombreux exemples de programmes de développement dont le but est de réduire la vulnérabilité des communautés pauvres. La Banque asiatique de développement voit dans la traite des femmes et des enfants un obstacle majeur à sa mission de réduire la pauvreté(61). Elle fournit des prêts d'urgence, une aide à la reconstruction après un conflit et une protection sociale aux individus les plus exposés. Au Myanmar, le Gouvernement offre aux femmes et aux filles pauvres une formation professionnelle et des prêts pour mettre en route des mini-entreprises, tandis qu'au Kirghizistan les autorités viennent en aide aux sans-emploi qui habitent les petites villes et les zones rurales(62). En 2005, le Gouvernement népalais a créé la fonction de Rapporteur national sur la traite, qui relève directement de la Commission nationale des droits humains(63).

De nombreux gouvernements, ONG et organisations du système des Nations Unies se sont engagés dans des activités de prise de conscience au niveau communautaire - notamment à l'intention des zones rurales pauvres où filles et femmes sont le plus exposées à être recrutées (voir encadré 13). Au Brésil, le Gouvernement a lancé une campagne, notamment par la radio et des affiches dans les aéroports, pour avertir les femmes quittant le pays des Etats où les risques de traite sont particulièrement grands(64). Au Bangladesh, une campagne d'un mois a eu pour but d'avertir de la traite des femmes et des délits connexes les membres des communautés, ainsi que de les sensibiliser aux problèmes touchant la réinsertion des victimes(65). Au Cambodge, l'UNICEF soutient des réseaux à base communautaire dont des membres bénévoles font prendre conscience des modes d'opération des trafiquants et de la manière d'intervenir(66). En Indonésie, la Fondation Asie a aidé l'Institut Fahmina à fournir des documents de formation antitraite aux internats islamiques (pesantren), dont les élèves sont en grande majorité des filles originaires de zones pauvres. Après une réunion de leurs équipes directrices, 32 écoles de l'est de Java ont formé l'Alliance pour éliminer la traite des personnes, mouvement dont les pesantren sont le noyau(67). En Inde, en collaboration avec le Fonds de développement des Nations Unies pour la femme (UNIFEM), le Forum interconfessionnel des dirigeants religieux du Bihar a réuni les dirigeants islamiques, hindous, bouddhistes et chrétiens afin qu'ils éduquent les fidèles de leur religion au sujet de la violence à l'égard des femmes. Le Forum a publié A Fact Book on Human Trafficking, qui contient des messages tirés d'enseignements religieux dans le but de mobiliser leurs communautés respectives et de leur faire une obligation d'intervenir. L'initiative est actuellement élargie à d'autres États de l'Inde, ainsi qu'au Bangladesh et au Népal(68). Au Nigéria, la Girls' Power Initiative (GPI) instruit tant les filles que leurs parents de la nécessité de rendre les filles autonomes et de prévenir la traite(69).




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HORS D'ATTEINTE ET HORS DE DANGER : AU NEPAL, L'UNFPA GARDE LES FILLES A L'ABRI DES TRAFIQUANTS.

Chaque année, 12 000 femmes et filles népalaises environ sont envoyées en Inde par les trafiquants. La Banque asiatique de développement estime que 100 000 à 200 000 femmes et filles népalaises, dont 25 % environ ont moins de 18 ans, sont retenues contre leur gré dans les maisons de passe de l'Inde. Les trafiquants attirent habituellement les filles pauvres par des promesses d'emploi dans les zones urbaines ou à l'étranger. Certaines familles envoient consciemment leurs filles dans des maisons de passe parce qu'ils les considèrent comme une charge. Beaucoup de ces femmes et filles sont analphabètes et ignorent même qu'elles ont traversé la frontière. Le Gouvernement népalais a dénombré 26 districts desquels des femmes et filles ont disparu.

En réponse, l'Initiative de santé procréatrice pour les jeunes d'Asie (RHIYA), partenariat de l'Union européenne et de l'UNFPA agissant en collaboration avec des ONG, concentre ses efforts sur 19 districts pauvres "à risque élevé". Le programme informe les parents, les dirigeants communautaires, les responsables des services sanitaires de district et les jeunes de la traite et de ses dangers. Il fournit aussi aux filles et aux jeunes femmes une formation et des possibilités d'accéder à l'autonomie. Celles qui survivent à la traite sont réinsérées dans leur communauté au prix d'efforts visant à réduire l'opprobre qui les frappe, et aiguillées vers des services sociaux et juridiques pour un complément d'assistance.

L'Initiative s'avère efficace. Dans le district de Prasauni VDC, une paire éducatrice de la RHIYA a réussi à sauver trois adolescentes le jour même où leur départ était prévu. Elle a appris que les jeunes hommes qui avaient promis un travail aux filles étaient en réalité des trafiquants. Après qu'elle eut donné l'alarme, les habitants du village se sont emparés des trafiquants et les ont livrés à la police. Ils ont bientôt reconnu leur culpabilité. Dans le district de Rupandehi, une jeune femme s'est vue demander par son beau-frère de l'accompagner faire des courses pendant une journée à Gorakhpur, juste au-delà de la frontière. Arrivés au point de passage, celui-ci l'a présentée à deux autres filles et lui a demandé de les accompagner en Inde, affirmant qu'il les y rejoindrait après avoir vaqué à ses propres affaires. Elle a pris peur, se souvenant des séances d'information de la RHIYA sur la traite, et compris que son beau-frère devait être un trafiquant. Elle a immédiatement demandé aide à l'ONG frontalière Maaiti Nepal et toutes les filles ont ainsi pu regagner en sécurité leur demeure(1).



De la peine et des larmes

La plupart des employées de maison adultes(70) entrent dans la catégorie des travailleuses migrantes volontaires pour raison économique. La demande mondiale de leur travail a donné à des millions de femmes accès à un meilleur niveau de vie, à de plus grandes possibilités pour leurs enfants et, dans certains cas, leur a permis d'échapper à des conjoints indésirables ou violents. Mais de nombreuses employées de maison peinent dans des conditions intolérables, sont exploitées, tenues en quasi-captivité, et font l'objet de violences physiques et psychologiques.

Les récits de violence et d'exploitation viennent du monde entier. La demande actuelle d'employées de maison indique qu'elle continuera de grandir parallèlement à la migration internationale. Ceci ne sert qu'à souligner l'urgence d'étendre aux employées de maison la protection des droits humains et des droits des travailleurs.

Les employées de maison d'origine asiatique émigrent en premier lieu vers le Moyen-Orient, l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et les pays riches d'Asie orientale. À elles seules, les Philippines ont envoyé 1,5 million de travailleurs étrangers à travers toute la région Asie, dont la majorité sont des employées de maison(71). Dans les années 90, 84 % des migrants de Sri Lanka à destination du Moyen-Orient étaient des femmes, en grande majorité des employées de maison(72). D'après les évaluations de l'OIT, il y avait 200 000 employées de maison étrangères à Hong-Kong et 155 000 en Malaisie en 2003(73). L'Arabie saoudite compte au moins un million de femmes exerçant de modestes emplois qui viennent d'Indonésie, des Philippines et de Sri Lanka - la grande majorité d'entre elles sont des employées de maison(74). En 2003, les Émirats arabes unis délivraient en moyenne 300 visas par jour - la plupart à des femmes venant de l'Asie du Sud et du Sud-Est - et chaque ménage du pays compte en moyenne trois employées de maison(75). À Singapour, un ménage sur sept emploie un travailleur migrant vivant au domicile de ses employeurs(76).

En Amérique latine, les femmes originaires des pays les plus pauvres (Bolivie, Paraguay et Pérou) vont souvent travailler dans les demeures de familles vivant dans des pays voisins plus riches (comme l'Argentine et le Chili). Les employées de maison représentent jusqu'à 60 % de tous les migrants d'Amérique latine, qu'elles travaillent dans leur pays d'origine ou à l'étranger - beaucoup vont en Europe et en Amérique du Nord(77). En Espagne, 70 % des travailleuses migrantes - la plupart venues d'Amérique du Sud - sont des employées de maison ou appartiennent au personnel soignant(78). Les femmes originaires d'Afrique subsaharienne occupent aussi maintenant une place dans ce marché mondial : ce sont notamment des Éthiopiennes qui vont au Liban, des Cap-Verdiennes et des Éthiopiennes en Italie(79).

TENUES CACHEES DANS LES DEMEURES, SANS AUCUNE PROTECTION

Comme l'affirme l'OIT, "les employées de maison sont vulnérables à un degré sans parallèle avec les autres catégories de travailleurs"(80). Le fait que leur travail se situe dans le domaine privé les rend particulièrement vulnérables à l'exploitation. Beaucoup ne bénéficient pas de la protection accordée par la législation du travail, ce qui leur laisse peu de recours en cas de violence, de non-paiement ou de retenue arbitraire de leurs gages. Une étude de l'OIT menée dans 65 pays a révélé que 19 seulement avaient des lois ou réglementations traitant expressément du service domestique(81).

Les employées de maison migrantes sont souvent isolées des autres catégories de salariés, de leurs amis ou de leur famille. Beaucoup ne peuvent communiquer dans la langue du pays hôte, sont dépourvues de documents et de contrats adéquats. Même quand elles ont des documents, leur statut peut dépendre du bon vouloir de leur employeur - ce qui, de nouveau, les expose à l'exploitation. En vertu du système de patronage (kafala) en vigueur dans les pays membres du Conseil de coopération du golfe (GCC), par exemple, les employeurs détiennent les passeports et tout autre document officiel jusqu'à la date de départ, ce qui met l'employée de maison totalement à leur merci(82). En outre, dans certains pays arabes et asiatiques, les employées de maison sont endettées envers les agences auxquelles il leur faut rembourser les coûts de recrutement et de voyage, ainsi que les frais d'établissement de leur dossier. Ces agences retiennent souvent le montant des gages plusieurs mois après l'arrivée. Si les employées de maison rompent leur contrat - même en cas de violence - elles sont souvent contraintes de renoncer à leurs gages et, pour celles qui ont assez de ressources, d'acquitter le prix du voyage aérien de retour(83). D'autres n'ont qu'un seul choix, qui est de s'enfuir et de devenir des migrantes dépourvues de documents.

La plupart des employées de maison victimes de graves violations des droits humains restent chez leur employeur par crainte d'être expulsées ou de perdre leur statut légal. Elles craignent de perdre l'emploi qui assure la subsistance de leur famille au pays d'origine et s'inquiètent d'être inscrites par les employeurs et les agents de recrutement sur une "liste noire" qui les empêchera de trouver un nouvel emploi.



"Je n'avais pas le droit de sortir. J'avais l'impression d'être en prison. C'était une véritable incarcération. Je ne pouvais voir le monde extérieur qu'en étendant des vêtements à sécher."

- Une employée de maison à Singapour

VIOLENCES COMMISES PAR LES EMPLOYEURS

Les employeurs ont été accusés de violences psychologiques; de coups et voies de fait; de violences sexuelles; de limiter la liberté de mouvement en gardant les passeports ou en interdisant à leurs employées de quitter la maison; de défendre toute communication avec des étrangers ou des voisins; d'imposer un horaire de travail extrêmement long (14 heures à 19 heures par jour, sans jours de repos); de retenir les gages; de n'offrir que des gages très bas; et de refuser le droit à la vie privée et l'accès aux services médicaux.

Les formes les plus extrêmes d'exploitation et de violences ont entraîné de graves blessures, voire la mort. L'OIT formule l'accusation que "beaucoup, notamment des travailleuses migrantes venues de Sri Lanka, des Philippines et de l'Indonésie, sont mortes dans des circonstances peu claires"(84). À Singapour, entre 1999 et 2005, environ 147 employées de maison sont mortes - le plus souvent en tombant d'immeubles ou en se suicidant(85). En 2004, le Forum Asie-Pacifique sur les femmes, le droit et le développement (APWLD) a signalé des cas de voies de fait et de décès d'employées de maison au Liban, au Koweït, en Malaisie et en Arabie saoudite(86). Dans ce dernier pays, 19 000 employées de maison environ se sont sauvées de chez les employeurs en 2000(87). En 2005, une ONG israélienne, Kav La'Oved, a porté témoignage dans l'affaire d'une soignante moldave frappée quand elle a essayé de prendre un jour de repos et menacée de nouvelles violences quand elle a réclamé le paiement intégral de ses services(88). Diverses organisations ont fourni des preuves de violences exercées dans d'autres pays qui reçoivent un grand nombre d'employées de maison étrangères(89). En 2005, Global Rights et l'American Civil Liberties Union ont signalé des violences commises par des diplomates et des membres du personnel de l'ONU(90). Entre autres recommandations, le Rapporteur spécial sur les droits humains des migrants demande aux pays de réviser leur système de patronage des visas(91). Les employeurs coupables de violences sont rarement poursuivis et condamnés - bien qu'à Hong-Kong (SAR) et Singapour plusieurs affaires de mauvais traitements d'extrême gravité soient passées en justice(92).

ACCES AUX SOINS DE SANTE ET AUX DROITS PROCREATEURS, ET RISQUE D'INFECTION PAR LE VIH

Les employées de maison migrantes affrontent un risque accru d'infection par le VIH et sont exposées à des violations de leurs droits procréateurs. Par exemple, à Sri Lanka, où les migrantes subissent souvent un dépistage, près de la moitié de tous les cas de séropositivité signalés ont concerné des employées de maison revenues du Moyen-Orient(93). Dans une enquête de 2002 sur les employées de maison de Hong Kong (SAR), les interviewées ont signalé divers problèmes de santé sexuelle et procréatrice qui révélaient un accès limité à l'information et aux services de santé, aussi bien que la honte qui s'attache au fait de les rechercher. Il s'agissait d'infections génito-urinaires (44 %), d'inflammations du pelvis (17 %), de grossesses non recherchées (13 %) et d'avortements (10 %)(94). Le Rapporteur spécial sur les droits humains des migrants affirme que certains employeurs empêchent les employées de maison de voir un médecin quand elles sont malades. D'autres leur imposent un dépistage du VIH sans leur assentiment et les mettent à la porte si le test s'avère positif(95).

À Singapour, les politiques d'immigration interdisent tout mariage entre employées de maison étrangères et citoyens. Les employées de maison sont également tenues de passer tous les six mois des examens médicaux, notamment des tests de grossesse et de séropositivité, tandis que les autres catégories de travailleurs étrangers ne le font que tous les deux ans. Une grossesse a souvent pour conséquence le renvoi et l'expulsion(96).

Une directive du Ministère saoudien de la santé datée de 2003 interdit aux employées de maison enceintes tout accès aux services de santé à moins d'être accompagnées par le père de l'enfant à naître. Cela place dans une situation très précaire les femmes dont le mari réside à l'étranger ou celles dont la grossesse résulte d'un viol. Beaucoup hésitent à rechercher des services de santé maternelle dans tous les cas. Les femmes non accompagnées par le père de l'enfant à naître et qui ont besoin de soins d'urgence sont tenues de séjourner dans des "pièces réservées" pour les empêcher de s'échapper(97).

DES AGENCES DE RECRUTEMENT NON REGLEMENTEES

Les agences de recrutement surgissent aussi vite que la demande. Singapour et les Philippines, par exemple, comptent le chiffre stupéfiant de 600 et 1 000 agences, respectivement, qui se consacrent au recrutement ou à l'envoi de travailleurs à l'étranger, surtout d'employées de maison(98). Le Gouvernement indonésien a immatriculé environ 400 agences qui recrutent surtout des femmes originaires de villages(99). Mais, en de nombreux pays, les agences échappent souvent au contrôle des réglementations et de la législation nationale.

Un certain nombre d'agences de recrutement par ailleurs crédibles exercent une discrimination contre les femmes migrantes ou les volent outrageusement. Une enquête menée en 2000 auprès des employées de maison éthiopiennes a montré qu'elles versaient aux recruteurs jusqu'à 1 186 dollars É.-U. pour un emploi à Dubaï, alors que le PIB moyen dans leur pays d'origine n'était que de 130 dollars É.-U.(100). Des rapports en provenance d'autres pays indiquent également que de nombreuses employées de maison travaillent pendant des mois sans recevoir un salaire afin d'acquitter le montant des commissions(101).

Les contrats entre agences de recrutement et employeurs prévoient parfois des sanctions au cas où les employées quitteraient leur emploi avant terme - l'une des raisons pour lesquelles beaucoup restent dans des maisons où elles sont victimes de violences(102). À Singapour, les employeurs sont tenus de verser une garantie élevée qu'ils perdent si une employée de maison se sauve, ce qui explique pour une large part l'étroite surveillance exercée sur celle-ci(103). Human Rights Watch affirme que certaines organisations de recrutement laissent souvent les violences se poursuivre indéfiniment ou négligent de protéger les employées de maison en danger. Dans un cas précis, des employées de maison à Kuala Lumpur (Malaisie) ont signalé que lorsqu'elles demandaient à leur agence de recrutement de leur venir en aide, elles étaient injuriées, giflées, blâmées et exhortées à retourner d'où elles venaient et continuer de subir les mêmes violences(104). À Singapour, il a été prouvé que plusieurs agences de recrutement n'intervenaient pas quand des employées de maison victimes de violences leur demandaient assistance. En Malaisie et à Singapour, des employées de maison signalent également avoir été victimes de violences durant le recrutement et le séjour dans les centres de formation d'avant départ. Elles sont parfois enfermées des mois de suite dans des locaux exigus, à peine nourries et menacées de voies de fait et de violences sexuelles(105).



Le service domestique doit être apprécié et traité comme tout autre emploi, en conformité avec les lois et réglementations appropriées.



LA PROTECTION DES DROITS : DES FAITS NOUVEAUX ENCOURAGEANTS

Le service domestique doit être apprécié et traité comme tout autre emploi dans le secteur des services, en conformité avec les lois et réglementations appropriées. Comme le Rapporteur spécial sur les droits humains des migrants l'a noté en 2004, le service domestique doit être considéré comme "une occupation honorable"(106). Parmi les mesures recommandées figurent notamment des accords bilatéraux entre pays d'envoi et pays de destination protégeant les droits des travailleurs durant le recrutement, la formation et le placement. Ces accords doivent aussi comprendre des contrats modèles précisant les heures de travail et de repos; la rémunération et l'indemnité à verser en cas de dommage physique; des garanties concernant la liberté d'association, de mouvement et de religion; le droit à la santé; et le droit de voter lors d'élections tenues dans le pays d'origine. Les agences de recrutement doivent être surveillées, les centres de détention et de formation inspectés, et des mécanismes de dépôt de plaintes institués pour les employées de maison victimes de violence(107). Les sessions d'orientation destinées aux femmes migrantes avant leur départ du pays d'origine doivent comporter des informations sur les problèmes logistiques, sanitaires et relatifs aux droits humains. Les experts ont constaté que les femmes migrantes qui reçoivent une information avant de partir ont une meilleure chance d'éviter les violences en cours d'emploi(108).

Les lignes téléphoniques d'urgence, les refuges temporaires et des mécanismes effectifs de dépôt de plaintes et d'ouverture de poursuites en cas de violations commises par l'employeur ou l'agence sont autant de mesures propres à venir en aide aux employées de maison. Il est absolument essentiel d'autoriser les employées de maison à changer d'employeur sans encourir de sanctions ni perdre leur statut juridique en cas de problèmes insurmontables ou de violences.

Divers gouvernements et organisations de la société civile s'efforcent d'améliorer les droits humains et le traitement des employées de maison. La législation du travail de Hong-Kong (SAR) garantit un salaire minimum, un congé de maternité, un jour hebdomadaire de repos, l'observation des jours fériés, et des congés payés(109). Les Gouvernements malais et philippin ont négocié pour les employées de maison philippines un contrat type qui prévoit des mesures de protection analogues(110). En 2003, avec l'aide d'UNIFEM, la Jordanie a élaboré un contrat obligatoire qui impose également aux employeurs de payer les frais de voyage et liés au recrutement. Les agences de recrutement qui ne satisfont pas à ces normes minimales peuvent perdre leur licence ou devoir payer des amendes. En outre, une nouvelle loi permet au Ministère du travail de superviser les agences et d'imposer le respect des réglementations et des mesures de protection des droits humains(111).

Singapour a porté à 23 ans l'âge minimal requis pour les employées de maison; intensifié les poursuites; institué un programme obligatoire d'orientation pour les employées de maison et leurs employeurs; offre un service d'information téléphonique qui instruit les employées de leurs droits et des procédures à suivre pour changer d'employeur; enfin, élabore actuellement un système d'accréditation pour réglementer les agences de recrutement(112). La Turquie a récemment introduit à l'intention des travailleurs étrangers un permis qui ne les lie pas à un employeur déterminé; les employées de maison peuvent ainsi quitter plus facilement les familles qui les exploitent et les brutalisent(113).

Il est d'une importance critique de garantir que les employées de maison puissent trouver assistance et justice. En 2003, Bahreïn a lancé un plan national pour venir en aide aux travailleurs étrangers victimes de violences, qui prévoit aussi l'ouverture de refuges et d'une ligne téléphonique accessible en permanence(114). Les ambassades de l'Indonésie, des Philippines et de Sri Lanka disposent toutes de mécanismes destinés à accueillir les plaintes des travailleurs et à y donner suite; elles offrent notamment de les aider à obtenir une consultation juridique et des soins médicaux(115). Hong-Kong (SAR) et l'Italie autorisent les employées de maison à s'organiser en syndicats de migrants, ce qui leur assure une protection et une base à partir de laquelle lutter pour leurs droits(116).

Au cours des dernières décennies, des réseaux nationaux, régionaux et internationaux d'organisations de la société civile luttant pour les droits humains des employées de maison sont apparus dans diverses parties du monde (voir aussi chapitre 5). La Coordination of Action Research on AIDS and Mobility (CARAM) travaille dans la région Asie à élargir les moyens d'action des travailleurs migrants. En 2002, les représentants des employées de maison, des syndicats, des gouvernements, d'ONG et d'organisations internationales de 24 pays ont approuvé la Déclaration de Colombo du Sommet régional sur les employées de maison migrantes étrangères. À titre de suivi, CARAM a lancé une campagne de deux ans en faveur des employées de maison. Cette campagne vise à diffuser une information sur les problèmes de droits humains et de santé, renforcer la protection juridique et améliorer l'accès aux services de santé sexuelle et procréatrice(117). CARAM et les ONG partenaires ont d'autre part demandé récemment une action immédiate pour faire face à la vulnérabilité au VIH des groupes de population mobiles, action qui consisterait notamment à mettre fin au dépistage obligatoire du VIH et à l'expulsion des séropositifs, ainsi qu'à protéger les droits des migrants séropositifs aux soins de santé et au traitement(118).

En Europe, le réseau RESPECT des employés de maison migrants fait campagne pour les droits des femmes et des hommes au service de ménages à travers l'UE(119). Au Costa Rica, l'Association des employées de maison (ASTRADOMES) - filiale de la Confédération des employées de maison d'Amérique latine et des Caraïbes - fournit aux employées de maison migrantes des services d'appui, notamment des conseils juridiques et sociaux, des refuges et un accès aux services de santé sexuelle et procréatrice(120). Aux États-Unis, "Break the Chain Campaign" rassemble une coalition d'organisations luttant pour les droits des victimes de la traite et des employées de maison exploitées, qui ont été "réduites en esclavage dans les demeures qu'elles nettoient"(121).

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Aujourd'hui, le monde a la possibilité de corriger les maux d'une "migration qui a mal tourné" et d'aider certains des travailleurs les plus marginalisés et exploités du monde : les victimes de la traite des humains et les employées de maison migrantes. Pour ce faire, toutefois, des efforts multilatéraux, mondiaux, régionaux et nationaux seront nécessaires afin d'appliquer les normes internationales et nationales concernant les migrants en matière de droits humains. C'est alors seulement que le monde mettra fin à certaines des violations des droits humains les plus énormes et les plus cachées qui aient jamais été commises. L'esclavage est bien vivant au XXIe siècle. La bataille à livrer pour y mettre fin doit être décisive.