CHAPITRE 1
Chapter 1 Le bien, le mal, la promesse : La migration au XXIe siècle

Un monde en mouvement

Des chances inégales sur une planète en voie de mondialisation

Entre le marteau et l’enclume : la migration non réglementée

La migration forcée : réfugiés et demandeurs d’asile

Mobiliser l’espoir : migration internationale, rapatriements de salaires et développement

Fardeau ou aubaine ? L’impact sur les pays d’accueil

La santé des migrants

Au-delà de la différence : accepter la diversité


"Chaque année, en route vers les États-Unis, des milliers de migrants traversent clandestinement le Mexique sur le toit et les côtés de trains de marchandises, comme ce jeune Hondurien." ©Don Bartletti/Los Angeles Times

La migration internationale est un aspect essentiel de la mondialisation vécue d’aujourd’hui. Elle peut jouer un rôle clef dans le développement et la réduction de la pauvreté. Elle comporte de nets avantages qu’il serait possible d’accroître et des inconvénients qu’il serait possible de réduire au minimum. Malgré cela, bon nombre de problèmes qui touchent à la migration sont complexes et délicats. L’introduction dans une culture de peuples issus d’une autre culture engendre généralement le soupçon, la crainte et même une franche xénophobie. Des incidents montés en épingle où des migrants tiennent une place et des débats animés ont, les uns comme les autres, appelé l’attention sur les épisodes d’une “migration qui a mal tourné”. Les millions d’épisodes d’une “migration qui a bien tourné” – concernant les femmes, les hommes et les jeunes qui ont quitté leur pays et apportent une contribution aussi bien à leur pays d’adoption qu’à leur pays d’origine grâce à leurs compétences, à leur travail et aux impôts qu’ils paient – tombent souvent en grande partie dans le silence.

Un monde en mouvement

Dès l’aube de l’humanité, il y a eu des migrants. Les exodes et les courants migratoires ont toujours fait partie intégrante de l’histoire humaine, en même temps qu’ils comptent parmi ses principaux facteurs de causalité. Pourtant, les mouvements intercontinentaux de grande ampleur n’ont commencé qu’au XVIe siècle, avec l’expansion de l’Europe et l’établissement de colonies(1). Au cours des deux derniers siècles, la migration a connu une extension sans précédent, principalement du fait de la mondialisation de l’activité économique et de ses effets sur la migration de la main-d’oeuvre(2). Si la grande majorité de ceux qui se déplacent sont encore des migrants internes (individus ou familles dont la migration reste dans les limites de leur propre pays), il y a un nombre substantiel de migrants internationaux(3).

Les dernières décennies ont vu le panorama de la migration changer radicalement à mesure que les transports et communications s’amélioraient sur une planète de plus en plus mondialisée. Toutes les nations sont désormais concernées par le mouvement des populations – que ce soit comme pays d’origine, de transit ou d’accueil. Le nombre de personnes qui vivent en dehors de leurs pays d’origine a presque doublé au cours des 50 dernières années – atteignant 191 millions en 2005(4). Les femmes représentent maintenant près de la moitié de tous les migrants et sont les plus nombreuses dans les courants de migration vers les pays développés (voir chapitre 2).

La migration peut être volontaire ou forcée, bien que l’expérience réelle puisse tenir de l’une et de l’autre variétés. La majorité des migrants quittent leur pays pour travailler, retrouver leur famille ou se marier. La demande de main-d’œuvre migrante (c’est-à-dire de ceux qui cherchent à l’étranger de meilleures perspectives économiques) a été un facteur essentiel de l’augmentation du nombre des migrants vers les pays développés(5). C’est en pensant à ce groupe que les experts invoquent le rôle potentiel de la migration dans le développement et la réduction de la pauvreté – notamment compte tenu de l’impact sensible que les rapatriements de salaires et divers autres avantages peuvent avoir sur les pays d’origine. La migration forcée et la traite des humains, d’autre part, recouvrent les vulnérabilités les plus déchirantes liées aux mouvements de population internationaux – en particulier quand des femmes et des enfants sont concernés (voir chapitres 3 et 4).

Malgré les impressions contraires, la proportion des migrants internationaux au niveau mondial est restée relativement faible, passant seulement de 2,5 % de la population mondiale en 1960 à 2,9 % en 2000(6). Néanmoins, la migration nette représente une part importante et toujours plus grande de la croissance démographique dans les régions développées – les trois quarts en 2000-2005 (voir la figure 1 pour les prévisions)(7). Si l’émigration n’a pas conduit à un ralentissement sensible de la croissance démographique dans les régions en développement, dans 48 pays – pour la plupart, des États de petite taille ou insulaires – le chiffre de la population a diminué de plus de 15 %(8).

Aujourd’hui, le nombre de personnes qui vivent hors de leur pays d’origine est plus élevé que jamais dans l’histoire. Si tous les migrants internationaux vivaient sur le même sol, ils constitueraient aujourd’hui le cinquième pays du monde par ordre de population – après la Chine, l’Inde, les États-Unis et l’Indonésie(9). Cependant, la migration s’est en fait ralentie : le nombre absolu de nouveaux migrants internationaux est tombé de 41 millions entre 1975 et 1990 à 36 millions entre 1990 et 2005(10). Ce recul peut être attribué en partie à la chute du nombre des réfugiés.

Les pays en développement enregistrent une très nette réduction du taux de croissance de l’immigration, tandis que dans les pays développés (à l’exclusion de l’ex-Union soviétique) cette croissance continue de progresser : sur les 36 millions de migrants entre 1990 et 2005, 33 millions se sont établis dans les pays industrialisés(11). Ces tendances révèlent que 75 % de tous les migrants internationaux vivent aujourd’hui dans 28 pays seulement(12). Entre 1990 et 2005, 75 % de l’augmentation s’est située dans 17 pays seulement, tandis que la migration a effectivement baissé dans 72 pays(13). Au total, la migration est concentrée dans un nombre de pays relativement faible : un migrant sur quatre vit en Amérique du Nord et un sur trois en Europe(14).



Figure 1: Etat de ratification des instruments juridiques internationaux relatifs a la migration internationale

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Source: United Nations. 2006. International Migration and Development: Report of the Secretary-General (A/60/871).




Des chances inégales sur une planète en voie de mondialisation

L'interdépendance croissante entre les pays, conjuguant ses effets avec l'élargissement des inégalités, conduira probablement à une nouvelle intensification des mouvements de population internationaux. À l'heure où le monde entier s'arrache les compétences(15) , les pays développés puisent sans cesse davantage dans un réservoir plus abondant de main-d'ouvre extrêmement mobile(16) . En même temps, si leurs économies doivent continuer à grandir, les pays développés auront besoin de davantage de migrants pour faire des travaux mal rémunérés dont leurs citoyens n'ont pas la capacité ou la volonté de se charger - notamment aux faibles rémunérations et dans les mauvaises conditions de travail offertes.

Ces emplois - sales, difficiles, avilissants et dangereux(17) - sont le ramassage des ordures, le nettoyage des rues, la construction, l'extraction des minerais, la prostitution et d'autres encore(18). D'autres occupations, que la main-d'ouvre locale évite ou non selon les cas, sont saisonnières et exigent un complément de travailleurs étrangers(19). À l'autre bout de l'échelle, la demande de professionnels hautement qualifiés augmente également pour les emplois technologiques, scientifiques, de gestion ou d'administration(20). La plupart des pays riches sont ouverts aux immigrants pourvus de hautes compétences et encouragent en fait leur venue, mais ils ont une attitude ambiguë ou négative s'agissant de couvrir leurs besoins au bas de l'échelle.

NI LES PLUS PAUVRES, NI LES MOINS EDUQUES

Les migrants possèdent généralement certains traits démographiques et socioéconomiques quant à l'âge, au sexe, à l'éducation, à la catégorie professionnelle ou à l'acceptation des risques. Ces facteurs les différencient du reste de la population dans leurs communautés d'origine(21). Deux tendances se dégagent : dans les pays d'accueil, la demande de main-d'ouvre aux deux extrémités de l'éventail des occupations (c'est-à-dire, celle d'individus hautement ou très peu qualifiés)(22) et, malgré la rareté des données ventilées par âge, le fait que dans une importante proportion les migrants sont âgés de 15 à 30 ans(23). La sélection des migrants, à son tour, a un impact direct sur l'identité des bénéficiaires et sur la nature des avantages qu'ils recevront, dans les communautés tant d'origine que de destination.

On croit très souvent que la plupart des migrants viennent des groupes de population les plus pauvres. Ce n'est pas exact(24). En fait, les migrants ont en général reçu une meilleure éducation que ceux qu'ils laissent derrière eux(25). La très grande majorité des individus qui cherchent à gagner les pays de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), par exemple, possèdent une instruction secondaire ou supérieure(26). Sauf dans le cas des mouvements transfrontaliers à faible distance (du Mexique et de l'Amérique centrale aux États-Unis, ou de la Turquie en Europe occidentale), les migrants ont généralement besoin d'avoir accès à une information et à des fonds (jusqu'à 60 000 dollars É-U pour les migrants chinois(27)) afin de traverser les frontières - légalement ou illégalement.

L'EXODE, LE GASPILLAGE ET L'ACQUISITION DE CERVEAUX

La demande de travailleurs qualifiés peut conduire à l'émigration d'un nombre considérable de travailleurs qualifiés de leur pays d'origine. Ce fait donne lieu à l'un des principaux débats entourant la migration internationale et peut représenter une perte sensible pour les pays en développement. Ceux-ci dépensent des ressources considérables à former des professionnels hautement qualifiés : quand ils s'en vont, le pays d'origine perd à la fois les compétences du migrant et son investissement initial.

La préoccupation consécutive à cet épuisement des compétences n'est pas chose nouvelle, mais la concurrence mondiale pousse les pays à recruter davantage de travailleurs migrants hautement qualifiés afin de préserver et d'augmenter leur avantage économique sur les pays rivaux. De ce fait, les chercheurs estiment que d'un tiers à la moitié des scientifiques et techniciens du monde en développement vivent aujourd'hui dans le monde développé(28). Toutefois, une étude de la Banque mondiale aboutit à la conclusion que dans 22 des 33 pays où il est possible d'évaluer les données relatives au niveau d'éducation, moins de 10 % de ceux qui ont reçu une éducation postsecondaire dans les pays exportateurs de main-d'ouvre ont émigré(29).

Ce qui est un don du ciel pour le monde développé peut avoir un effet catastrophique pour les pays pauvres. L'effet de l'"exode des cerveaux" n'est peut-être nulle part plus sensible que dans les systèmes de santé déjà fragile des pays en développement(30). Alors que l'Afrique subsaharienne est en train de vaciller sous le fardeau le plus lourd d'une maladie infectieuse (25 % du total mondial des cas), elle ne garde que 1,3 % seulement des prestataires de soins de santé dans le monde (voir figure 3)(31). Dans certains pays, le capital d'infirmières et de médecins a été sérieusement entamé(32). Cela s'explique en partie par les politiques de recrutement agressives qu'appliquent les pays développés soucieux de remédier aux pénuries de personnel qualifié dans leurs propres services de santé(33).

De récentes enquêtes de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) montrent que l'intention de migrer est particulièrement forte parmi le personnel sanitaire des régions les plus durement frappées par le VIH/sida - 68 % au Zimbabwe et 26 % en Ouganda(34). La Commission mondiale sur les migrations internationales (GCIM) signale qu'il y a actuellement plus de docteurs malawiens dans la ville de Manchester, au nord de l'Angleterre, que dans tout le Malawi. Sur les 600 médecins formés depuis l'indépendance en Zambie, 50 seulement y exercent encore leur profession(35).

Ce genre de situations, si préoccupantes qu'elles soient, n'entre pas seul en considération. Certains chercheurs soutiennent que pour que l'exode des cerveaux soit nuisible, deux conditions doivent être réunies : la perte d'une forte proportion de la population instruite du pays, et des conséquences économiques négatives. Les chercheurs observent que les petits pays les moins avancés, notamment en Afrique et dans les Caraïbes, sont les plus exposés à souffrir des effets de l'exode des cerveaux(36). Par exemple, en 2000, plus de 70 % des ressortissants les plus instruits du Guyana, de Haïti, de la Jamaïque et de la Trinité-et-Tobago vivaient dans les pays de l'OCDE(37).

Il faut aussi considérer à part les impacts directs et indirects (effets de rétroaction) afin de juger l'effet d'ensemble de l'émigration. Les impacts économiques directs sont vraisemblablement négatifs : la perte de capital humain et le moindre niveau d'éducation de la population restante peuvent retarder la croissance économique et bloquer les activités de lutte contre la pauvreté. Pourtant, il faut aussi identifier plusieurs impacts positifs indirects(38). De fait, la Banque mondiale maintient que, si les pays en développement sont de plus en plus préoccupés par l'"exode des cerveaux", les pertes peuvent être plus que compensées par les rapatriements de salaires et l'augmentation des échanges et de l'investissement(39). En termes plus simples, le revenu représenté par les rapatriements de salaires peut stimuler la consommation dans le pays d'origine et être investi dans les entreprises.



Figure 2: The 20 countries or areas with the highest numbers of international migrants, 2005

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Source: UN Poplation Division. "Trends in Total Migrant Stock: The 2005 Revision"
(POP/DB/IG/Rev.2005/DOC), p.11.



ARRETER OU NE PAS ARRETER L'EXODE DES CERVEAUX

Les recherches déjà menées ne conduisent pas à une conclusion simple : il n'est possible de déterminer les avantages qu'en fonction de chaque cas spécifique(40). En outre, quand des individus hautement qualifiés n'ont pas la possibilité d'exercer leur profession dans leur pays, ni eux-mêmes ni leur pays n'en tirent profit et le résultat net risque d'être un "gaspillage des cerveaux" (41).

Considérée dans son ensemble, l'idée de l'"exode des cerveaux" ne révèle qu'une partie de la vérité concernant l'impact général de la migration sur une économie ou une société. En conséquence, la réaction intuitive - arrêter l'exode - sera probablement inefficace. Les recherches récentes recommandent l'idée d'un "exode des cerveaux optimal" - c'est-à-dire que le départ d'un plus grand nombre de migrants qualifiés peut en fait, dans certains cas, bénéficier aux pays d'origine(42). Les enseignements suggérés par une analyse du cas de Taiwan, Province de Chine (où l'exode des cerveaux s'est finalement converti en un gain), sont les suivants : subventionner l'éducation seulement jusqu'au point requis effectivement par l'économie nationale; utiliser la migration en tant que "réserve de cerveaux" capable de fournir des conseils et des compétences à leur retour; prêter appui à la constitution de réseaux au sein de la diaspora et au recrutement; et constituer une masse critique de rapatriés(43).

Il y a aussi des raisons pratiques pour lesquelles les tentatives de restreindre la mobilité risquent de ne pas donner de résultats. De nombreux migrants trouveront des moyens de contourner les interdictions de les recruter. En outre, les politiques qui ont visé à freiner la migration ont toujours connu un succès fort limité. Restreindre la mobilité à partir de pays déterminés pourrait aussi avoir pour effet d'entraver le développement. En fait, les politiques qui ont le plus de chances d'être efficaces sont celles qui acceptent les tendances existantes au lieu de chercher à les inverser(44). L'Organisation internationale pour les migrations (OIM)(45), la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC)(46) et la Commission mondiale appuient toutes ce point de vue(47).



Figure 3: Africa's Health-care Crisis

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Source: World Health Organization. 2004. "Addressing Africa's Health Workforce Crisis: An Avenue of Action." Paper prepared for the High-Level Forum on MDG's, Abuja.




Entre le marteau et l'enclume : la migration non réglementée

La demande croissante de main-d'ouvre et l'élargissement des inégalités entre pays encouragent les candidats à la migration à s'établir dans des pays plus riches afin d'améliorer leurs chances d'avenir. Et, alors même que les aspirants à la migration sont souvent hors d'état de donner suite légalement à leur intention, cela ne les retiendra pas d'agir. De nombreux pays manifestent une réticence croissante à recevoir un grand nombre de migrants permanents(48), mais l'élargissement des inégalités économiques et sociales pourrait conduire un nombre accru de migrants dépourvus de documents à passer outre aux réglementations en échange de la promesse d'une vie meilleure. D'autre part, les experts et les institutions spécialisées dans le développement signalent sans cesse davantage l'"asymétrie" du processus de mondialisation : on laisse les marchandises, le capital, les services, l'information et les idées circuler de plus en plus librement à travers les frontières internationales, tandis que les personnes affrontent encore un large éventail de contrôles officiels(49).

Les migrants en situation irrégulière ou dépourvus de documents(50) sont les individus qui n'ont pas le visa approprié pour entrer dans un pays, y rester ou y travailler. En raison de leur statut incertain, ils ont en général des emplois mal payés, rémunérés uniquement en liquide et non déclarés. Pour cette raison, les migrants dépourvus de documents risquent davantage d'être exploités, de travailler de longues heures, d'être en mauvaise santé et de vivre dans des locaux inférieurs aux normes exigibles et souvent illégaux. Si ce sont des femmes, elles risquent davantage de faire l'objet de sévices sexuels et physiques. La migration non réglementée peut aussi porter atteinte aux diverses formes de protection dont bénéficient les travailleurs du pays hôte, aux régimes de pension et au système juridique en offrant aux employeurs un réservoir de travailleurs peu coûteux et exploitables qui n'ont pas recours aux conventions collectives et aux autres moyens de réparation(51). Comme les migrants dépourvus de documents ne sont pas officiellement immatriculés, leur nombre réel est inconnu dans la plupart des pays. Les évaluations au niveau mondial vont de 30 à 40 millions(52).

Les migrants dépourvus de documents affrontent des risques énormes en tentant d'atteindre leur destination. Chaque année, les journaux sont remplis de récits concernant ceux qui n'ont pas réussi - migrants qui se sont noyés, ou sont morts de froid, ou ont été assassinés par des passeurs sans scrupule. Chaque année, des milliers de migrants venus d'Afrique essaient d'escalader la barrière qui sépare les enclaves espagnoles de Melilla et Ceuta du reste du Maroc53. A la suite des mesures de répression prises par les autorités, les migrants désespérés tentent de plus en plus des passages encore plus dangereux. Le péril n'est pas limité à l'Afrique et à l'Europe. Des milliers de personnes de toute l'Amérique latine et des Caraïbes trouvent la mort en essayant d'atteindre les États-Unis ou le Canada(54).




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LA MIGRATION INTERNATIONALE ET LES OBJECTIFS DU MILLENAIRE POUR LE DEVELOPPEMENT

La migration internationale facilite et complique tout à la fois la réalisation des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD)(1). Dans son rapport de 2005, intitulé Dans une liberté plus grande, le Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, a cité la migration comme "l'un des principaux problèmes de fond à l'heure actuelle"(2), tandis que d'autres encore soutiennent à bon droit que "chaque OMD entretient avec la migration un rapport direct or indirect"(3).

Beaucoup regardent de plus en plus la migration comme un moyen d'assurer la subsistance de leur famille. Ainsi, les rapatriements de salaires des migrants peuvent contribuer directement à l'OMD 1 - éliminer l'extrême pauvreté et la faim; à l'OMD 2 - assurer l'éducation primaire pour tous; et aux OMD 4, 5 et 6 relatifs à la santé. Les rapatriements de salaires, surtout quand les femmes déterminent comment l'argent sera dépensé, sont souvent investis dans la couverture des besoins quotidiens et l'amélioration de la nutrition, de l'éducation et de la santé des membres de la famille. Mais les contributions ne se limitent pas au capital financier. Les communautés de la diaspora peuvent aussi encourager le développement par des investissements, la création de liens commerciaux et le transfert de compétences, de connaissances et de technologie. Les femmes migrantes, en particulier, communiquent plus volontiers à leurs familles et communautés, dans leur pays d'origine, ce qu'elles ont appris sur la valeur de l'éducation et les bonnes pratiques en matière de soins de santé.

La migration transfrontalière concerne directement les OMD 4, 5 et 6 relatifs à la santé : réduire la mortalité des enfants de moins de cinq ans, améliorer la santé maternelle et combattre le VIH/sida, le paludisme et d'autres maladies. Dans plusieurs des pays d'origine, la migration d'agents sanitaires qualifiés a contribué à des pénuries catastrophiques dans les systèmes de santé déjà en difficulté - cela est vrai surtout des pays qui affrontent des taux élevés de séropositivé ainsi que de mortalité et de morbidité maternelles et infantiles. Les écoles souffrent aussi du départ d'enseignants dans certains pays. Mais de nombreux migrants tirent profit dans leurs nouveaux pays d'un meilleur accès à l'éducation, à l'information, aux connaissances et services d'ordre sanitaire - y compris dans le domaine de la santé sexuelle et procréatrice. La planification familiale donne aux femmes le moyen de gérer leur fécondité - ce que les femmes restées dans les pays d'origine ne peuvent souvent pas faire.

La migration peut contribuer à l'OMD 3 - promouvoir l'égalité des sexes et l'autonomisation des femmes - bien qu'elle puisse aussi exposer les femmes migrantes au danger (voir chapitre 2). Selon l'OIM, l'appartenance à l'un ou l'autre sexe peut être le facteur le plus important dans l'expérience faite de la migration, avec des ensembles différents d'obstacles et/ou de possibilités pour les migrants et les migrantes(4). Quant aux jeunes, la plupart émigrent en raison du manque de perspectives dans leurs pays d'origine. Ainsi, la migration intéresse l'une des cibles relevant de l'OMD 8 : renforcer le partenariat mondial pour donner aux jeunes de meilleures possibilités de trouver un travail décent.



La migration forcée : réfugiés et demandeurs d'asile

La migration forcée est celle qui résulte de la coercition, de la violence, de raisons politiques ou environnementales contraignantes ou d'autres formes de contraintes, plutôt que d'une décision volontaire(55). Elle expose souvent les migrants à des risques considérables. Bien que le nombre des migrants forcés soit peu élevé en comparaison de la main-d'ouvre migrante, ils comprennent certains des groupes les plus vulnérables et marginalisés.

Le groupe le mieux connu et sur lequel on possède les données les plus précises dans la catégorie de la migration forcée est celui des "réfugiés" : les individus qui fuient des pays frappés par la guerre, la violence et le chaos, et qui ne peuvent pas ou ne veulent pas regagner leurs pays d'origine parce que toute protection effective leur y fait défaut. En 2004, il y avait 13,5 millions de réfugiés : 9,2 millions placés sous la responsabilité du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et 4,3 millions relevant de l'Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)(56). Au total, les réfugiés représentent maintenant 7 % de tous les migrants(57) - moins que les 11 % du début des années 90(58).

Contrairement à la main-d'ouvre migrante, qui s'oriente en général vers les régions développées, environ 90 % de tous les réfugiés vivent actuellement dans les pays en développement(59). La plupart des réfugiés cherchent un asile sûr dans des pays limitrophes du leur. Durant le génocide rwandais de 1994, par exemple, plus d'un million de réfugiés ont traversé la frontière pour gagner Goma en trois jours seulement tandis que, depuis 2004, environ 730 600 réfugiés du Soudan ont fui en Éthiopie, au Kenya, en Ouganda, en République centrafricaine, en République démocratique du Congo et au Tchad(60). Les réfugiés représentent environ 18 % des migrants internationaux en Afrique, 15 % en Asie et 3 % en Europe(61).

Les demandeurs d'asile sont les individus qui demandent la reconnaissance de leur statut de réfugié dans un autre pays ou à travers une ambassade, et qui doivent généralement attendre qu'un organisme compétent prenne une décision sur leur cas. En 2004, le HCR a communiqué que 336 000 personnes avaient déposé une demande d'asile dans 50 pays industrialisés - surtout en Amérique du Nord et en Europe -, soit un chiffre de moitié moins élevé que l'année précédente. Leur nombre a été le plus bas depuis près de 20 ans, les diminutions les plus sensibles étant enregistrées au Canada et aux États-Unis. Cette baisse très rapide est attribuée à l'entrée en vigueur de réglementations plus strictes dans les pays d'accueil, ainsi qu'à la solution de plusieurs conflits de longue durée(62). Les demandeurs d'asile affrontent un examen de plus en plus approfondi parce que l'on craint que des migrants non réfugiés n'exploitent abusivement le droit d'asile afin d'obtenir leur admission dans des conditions régulières. Certains critiques se plaignent que les demandeurs d'asile légitimes - dont beaucoup émigrent par des voies irrégulières à la recherche d'une protection - fassent injustement les frais de la répression exercée par le pays contre l'immigration illégale et le passage en fraude. Un certain nombre de pays placent automatiquement les demandeurs d'asile en détention jusqu'à ce qu'il soit décidé s'ils réunissent les conditions requises pour obtenir l'asile. Dans la négative, ils doivent s'attendre à être déportés vers leur pays d'origine.

Les demandeurs d'asile peuvent rester dans un vide juridique pendant des mois ou des années de suite(63). Les demandeurs d'asile dont la demande est rejetée ne peuvent souvent pas être déportés parce que le pays d'origine ne veut pas les reprendre ou qu'ils n'ont pas de passeport. Comme la loi leur interdit fréquemment de chercher des emplois dans le secteur structuré, ils finissent souvent par faire des travaux pénibles dans l'économie non structurée, qui comporte davantage de risques et qui est moins réglementée(64).



Figure 4: Remittances to Developing Countries

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Source: World Bank. 2006. Global Econoic Prospects.




Mobiliser l'espoir : migration internationale, rapatriements de salaires et développement

Les rapatriements de salaires des migrants vers leur pays d'origine sont la principale raison pour laquelle les experts voient dans la migration internationale un facteur important de réduction de la pauvreté. Bien que les chiffres exacts soient difficiles à cerner, il s'agit de montants énormes. Selon les évaluations de la Banque mondiale, les rapatriements de salaires à découvert se sont élevés en 2005 à 232 milliards de dollars É.-U. environ - dont les pays en développement ont reçu 167 milliards(65). Le montant réel des rapatriements de salaires est jugé sensiblement plus élevé, car ce chiffre ne tient pas compte des fonds transférés par des voies invisibles.

Les rapatriements de salaires dépassent sensiblement l'aide publique au développement (APD) et représentent la deuxième source, par d'ordre d'importance, du financement externe au profit des pays en développement, après l'investissement étranger direct (IED). En outre, les rapatriements de salaires constituent généralement une source de revenu plus prévisible et stable que l'IED ou l'APD. Pour certains petits pays, ils représentent une part élevée du PIB, comme c'est le cas aux Tonga (31 %), en République de Moldova (27 %), au Lesotho (26 %) et en Haïti (25 %)(66). Jusqu'à 70 % de l'IED de la Chine provient de la diaspora chinoise(67). Si grand en est l'impact sur les économies du monde en développement que, selon la Banque mondiale, pour chaque tranche supplémentaire de 10 % du PIB d'un pays représentée par les rapatriements de salaires, la proportion de ses citoyens vivant dans une extrême pauvreté pourrait diminuer de 1,2 %(68).

Ce point est confirmé par les statistiques. Au Nicaragua, plus de 60 % des 22?000 foyers qui ont échappé à la pauvreté entre 1998 et 2001 avaient un membre de la famille vivant hors du pays(69). Les rapatriements de salaires effectués en 2000 par les migrants vers El Salvador, l'Érythrée, la Jamaïque, la Jordanie, le Nicaragua et le Yémen ont accru le PIB de ces pays de plus de 10 %(70). La même année, 1,2 million de Marocains ont réussi à échapper à la pauvreté exclusivement grâce au revenu représenté par les rapatriements de salaires(71). Selon la CEPALC, en 2002, les rapatriements de salaires ont aidé 2,5 millions de personnes à dépasser le seuil de pauvreté en Amérique latine et dans les Caraïbes(72).

La disposition des migrants à effectuer des rapatriements de salaires, ainsi que le montant envoyé, dépendent de divers facteurs tels que l'âge, le nombre de personnes à charge, la situation matrimoniale du migrant et la durée de son séjour dans le pays hôte. Ainsi, une étude établit que les migrants mexicains les plus disposés à effectuer des rapatriements de salaires sont mariés, âgés de moins de 40 ans et ont des contacts sociaux développés dans le pays hôte(73). Les femmes envoient une plus forte proportion de leurs moindres ressources que les hommes(74) (voir chapitre 2); les migrants temporaires envoient davantage d'argent que les résidents permanents; et les travailleurs non qualifiés/semi-qualifiés tendent à envoyer collectivement des montants plus élevés que les professionnels hautement qualifiés (bien que cette observation résulte en partie du fait que ces derniers sont moins nombreux)(75). La force des liens de parenté du migrant et son intention de regagner son pays d'origine constituent un autre facteur qui influe sur le montant des rapatriements de salaires. En d'autres termes, les migrants qui envisagent de retourner un jour dans leur pays d'origine sont plus inclinés à effectuer des rapatriements de salaires que ceux qui choisissent de rester dans leur nouveau pays. Ceci implique aussi que les rapatriements de salaires peuvent diminuer à mesure que les liens avec la communauté d'origine s'affaiblissent au long des années(76).



Aujourd'hui, le nombre de personnes qui vivent hors de leur pays d'origine est plus élevé que jamais dans l'histoire. Si tous les migrants internationaux vivaient sur le même sol, ils constitueraient aujourd'hui le cinquième pays du monde par ordre de population.



Si les rapatriements de salaires ont un impact manifestement positif sur les pays en développement, certains chercheurs se demandent encore si l'allégement de la pauvreté à court terme ou le développement à long terme en bénéficient. Un important problème est que ce sont les individus les plus pauvres et les pays les plus pauvres qui tirent le moindre profit des rapatriements de salaires. Les principaux bénéficiaires sont les pays à revenu intermédiaire : l'Afrique subsaharienne n'a reçu que 1,5 % du montant total des rapatriements de salaires en 2002(77). Cela montre qu'il est plus difficile aux habitants des régions les plus pauvres d'émigrer, de gagner un revenu et d'envoyer des fonds de l'étranger dans leur pays d'origine. Une autre source de préoccupation tient au fait que les rapatriements de salaires aggravent parfois l'inégalité des revenus dans le pays d'origine, où les familles et les communautés qui en reçoivent prospèrent tandis que leurs voisins moins fortunés doivent s'en passer(78). En outre, certains experts soutiennent que les rapatriements de salaires encouragent un état de dépendance en détournant le gouvernement de prendre les mesures nécessaires pour restructurer l'économie nationale(79). D'autres encore soutiennent que les pays donateurs allègueront les rapatriements de salaires comme une excuse pour ignorer les engagements impliqués par l'APD de lutter contre la pauvreté, tandis que les pays en développement pourraient négliger les besoins de leurs groupes de population les plus vulnérables parce que certaines familles pauvres reçoivent ce revenu de l'étranger. Ainsi, malgré sa contribution à la réduction de la pauvreté, la migration n'est pas nécessairement le facteur suprême d'égalisation - en particulier dans un monde de plus en plus inégal.

Certains experts expriment aussi la préoccupation que la plus grande partie des rapatriements de salaires n'est pas convertie en investissements productifs. Il en est ainsi parce que les rapatriements de salaires sont entre les mains de particuliers qui les utilisent surtout pour arrondir le revenu familial et non pour ajouter aux flux de capital, et parce que les migrants connaissent généralement mal les instruments d'investissement(80). Les recherches déjà conduites soulignent toutefois que les rapatriements de salaires pourraient jouer un rôle plus important dans le développement et le soulagement de la pauvreté. Que leurs montants aillent à l'investissement ou à la consommation, les rapatriements de salaires bénéficient considérablement aux foyers, aux communautés et aux pays qui les reçoivent(81). Ils se sont avérés plus stables que les autres formes de flux financiers privés à destination des pays en développement et peuvent amortir les fluctuations et chocs économiques(82). Après une analyse approfondie, l'OIM conclut que les bénéficiaires de rapatriements de salaires tendent davantage à faire des économies et peuvent s'en servir pour de petites entreprises ou obtenir plus facilement un crédit qui sera utilisé comme capital d'investissement. En créant de nouvelles demandes de biens et services qui exigent une importante main-d'ouvre, les rapatriements de salaires peuvent aussi gonfler la demande globale et, par suite, la production et le revenu(83). La Banque mondiale, l'ONU et diverses institutions vouées au développement expriment des vues analogues(84).

Ce qui fait défaut, comme en conviennent la plupart des experts, ce sont des mécanismes capables de mobiliser le potentiel des rapatriements de salaires pour promouvoir une croissance économique à long terme. Le coût des transferts de fonds fait également problème. Si ces coûts ont diminué, ils demeurent un obstacle sérieux, pouvant absorber jusqu'à 20 % du montant des rapatriements de salaires(85). Plusieurs institutions, dont la Banque mondiale, s'occupent déjà de cette question(86).

FAIRE ENTRER EN ACTION LES RESEAUX TRANSNATIONAUX :
LES RAPATRIEMENTS DE SALAIRES COLLECTIFS ET "SOCIAUX"

Aujourd'hui, l'amélioration des communications et le moindre coût des transports ont pour conséquence que la migration ne représente plus une rupture définitive avec le passé. Un nombre important et croissant de liens avec la communauté d'origine aident à préserver des attaches locales, nationales, ethniques et religieuses. À leur tour, ces attaches aident à engendrer des flux financiers qui vont au-delà des rapatriements de salaires individuels - à savoir l'IED, le tourisme, la philanthropie et la collecte de fonds centrées sur des associations de personnes originaires de la même ville(87). Bien que les associations officielles de membres d'une diaspora ouvrent au développement d'immenses perspectives, les mécanismes qui le permettraient commencent à peine à prendre forme.

Les rapatriements de salaires collectifs peuvent être combinés avec le versement de montants égaux par des institutions publiques ou des organismes de développement(88). Actuellement, le volume des rapatriements de salaires "collectifs" est encore très limité : en Amérique centrale, il ne représente que 1 % du montant total des rapatriements de salaires(89). Au Mexique, des programmes patronnés par le gouvernement tentent de mettre les montants envoyés par les travailleurs à l'étranger au service du développement de l'infrastructure et du lancement d'entreprises. En 2002, au Mexique, le gouvernement central, celui des États et les municipalités ont inauguré le programme "Tres por Uno" (Trois pour un) qui fournit trois dollars pour chaque dollar envoyé par des nationaux depuis les Etats-Unis. En 2004, ce programme a réuni 70 millions de dollars É.-U. qui ont ensuite servi à financer des projets d'infrastructure régionale ou des projets communautaires. Les organisateurs du programme travaillent actuellement avec la Banque mondiale à mettre en route des projets qui créeront de nouveaux emplois et encourageront donc les candidats à l'émigration à rester au pays(90).

Le réseau transnational de la diaspora peut aussi constituer une tête de pont au service des entreprises du pays d'origine qui cherchent à écouler des biens et services vers le pays hôte(91). Par exemple, beaucoup reconnaissent aux Coréens établis aux États-Unis le mérite de la pénétration réussie du marché américain par les voitures, l'électronique et les articles manufacturés de Corée. Au Canada, les migrants d'Asie hautement qualifiés ont été à l'origine d'une augmentation des importations asiatiques de l'ordre de 74 %. Parallèlement, les réseaux officiels et officieux de la diaspora jouent un rôle important en transmettant informations et connaissances à leurs compatriotes non émigrés(92). L'importance de ces réseaux suscite des recommandations qui visent expressément à maximiser leurs promesses aux fins du développement dans une société mondialisée.

Il ne faut pas oublier non plus le problème des rapatriements "sociaux" - le transfert d'idées, d'informations, de connaissances, d'attitudes, de modes de comportement, d'identités, de capital social d'une culture à une autre(93). Dans leurs contacts avec les communautés d'origine ou par leur retour dans celles-ci, les migrants peuvent devenir les agents d'une transformation politique et culturelle, susceptible de contribuer notamment à faire progresser l'égalité des sexes (voir chapitre 2). Non seulement les pays d'origine, mais aussi les pays d'accueil en tirent profit. En Australie, par exemple, l'OIM affirme que la migration à grande échelle venue d'Asie et d'ailleurs a considérablement accru les interactions avec les pays d'origine de ces nouveaux résidents sur les plans économique, social et politique. Si ces bénéfices n'ont pas encore été "quantifiés", comme l'OIM le souligne, ils sont néanmoins importants. Il s'agit de la diversité linguistique et culturelle et d'une "ouverture" accrue à d'autres pays, sans parler d'un éventail parallèlement élargi d'attitudes, de valeurs et de mours. Tout cela a apporté une contribution non négligeable à la culture et au mode de vie australiens(94).



Fardeau ou aubaine ?
L'impact sur les pays d'accueil

La migration peut comporter pour les pays d'accueil des avantages et des coûts selon le contexte culturel, social et économique. S'agissant des préoccupations d'ordre économique, les trois plaintes les plus fréquemment entendues sont les suivantes(95) : les immigrants prennent des emplois à la population locale; ils font baisser les salaires; et ils imposent une lourde charge au système national de protection sociale.

Les indices concrets à l'appui de chacune de ces plaintes sont faibles ou ambigus - du moins au niveau global. L'impact de la migration sur l'emploi et les salaires de la population autochtone est modeste, que les migrants soient pourvus ou non de documents, qu'ils viennent à titre temporaire ou permanent(96). Il en est ainsi parce que les migrants occupent généralement des emplois dont les résidents ne veulent pas. Les flux de migration ont donc surtout un effet sur les résidents à faible qualification, plus exposés à entrer en concurrence directe avec les migrants à niveau égal de compétence et d'éducation(97). Il est possible que la compétition ainsi accrue pour les mêmes emplois fasse obstacle à une augmentation des salaires et retarde l'investissement dans des technologies plus productives. Mais beaucoup soutiennent que la menace qui pèse sur les salariés de condition ouvrière n'est pas pire que celle qui résulte de l'introduction de marchandises d'importation bon marché et exigeant une nombreuse main-d'oeuvre(98).

La thèse fréquemment soutenue que les migrants sont une lourde charge pour les services de protection sociale mais ne versent que des montants relativement faibles en impôts et contributions à ces services ne résiste pas à l'épreuve des faits dans la plupart des cas(99). Par exemple, une étude de 2005 a établi que, bien que les immigrants représentent 10,4 % de la population des États-Unis, ils absorbent seulement 7,9 % du montant total des dépenses de santé et 8 % des fonds publics affectés à la santé(100). La Central Intelligence Agency (CIA)(101) et, plus récemment, l'Union européenne (UE) ont affirmé que la migration contribue à la croissance globale, à une productivité accrue et à un taux plus élevé de l'emploi - au bénéfice de tous(102).

Au-delà des problèmes de main-d'ouvre, de salaires et de protection sociale, les réalités démographiques du vieillissement dans les pays développés ont également placé la migration internationale au premier plan de l'actualité. Une étude conduite en 2000 par la Division de la population (ONU) sur la "migration de remplacement"(103) soutient que la majorité des pays d'accueil ont atteint ce que l'on appelle la "deuxième transition démographique". Cette phase se caractérise par une faible fécondité et, en conséquence, par une croissance démographique faible ou négative, ce qui a pour effet d'augmenter la proportion des personnes âgées inactives par rapport à une population jeune et productive(104). Beaucoup des pays les plus prospères du monde, en particulier le Japon et divers pays européens, ont aujourd'hui un taux de fécondité inférieur au niveau de remplacement, voient un moins grand nombre de jeunes accéder au marché du travail et connaissent ainsi un vieillissement démographique accéléré(105). Selon les auteurs du rapport, les pays à faible croissance auraient besoin d'attirer un nombre bien supérieur de migrants afin de compenser leur déclin démographique et la diminution des effectifs de la population active, préservant simultanément les ratios actuels population active/personnes de plus de 65 ans(106).

Bien qu'elle ait suscité une prise de conscience fort nécessaire des périls inhérents au vieillissement de la population, l'étude en question a soulevé un grand tumulte - dans les milieux tant politiques qu'universitaires(107). Ses critiques soutiennent que la migration n'est pas nécessairement un remède universel à la baisse de la fécondité parce que, du point de vue démographique, elle ne peut prévenir le vieillissement de la population d'un pays que par des arrivées d'une ampleur sans précédent, non viable et toujours croissante(108). Du point de vue social, le nombre de migrants nécessaires pour remplacer une population en baisse dépasse tout ce qu'aucun pays développé envisagerait sérieusement(109).

La controverse autour de la "migration de remplacement" semble bien, pour une part, traduire les fortes réactions que le multiculturalisme et la perspective d'une immigration massive suscitent aujourd'hui en de nombreux pays. La plupart des pays à faible fécondité ont fini par accepter un certain volume d'immigration en raison de son utilité économique, mais sont soucieux de préserver leur identité culturelle. Néanmoins, des pays dont la fécondité est extrêmement basse comme l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie - et éventuellement plusieurs autres - enregistrent une baisse radicale de leur population(110). Pour y faire face, il sera nécessaire d'appliquer diverses approches, parmi lesquelles l'immigration pourrait jouer un rôle croissant, mais non décisif.



En dépit des stéréotypes et des hypothèses communément admises, ce ne sont ni les migrants ni la migration en eux-mêmes qui aggravent les risques de transmission du VIH : ce sont les pénibles conditions et les épreuves que beaucoup affrontent tout au long de leur migration qui les rendent plus vulnérables à l'infection par le VIH(1).

La séparation d'avec la famille et le conjoint, l'isolement et la solitude peuvent pousser à avoir des relations sexuelles à risque élevé. La mobilité rend par elle-même plus difficile d'atteindre les migrants et de leur fournir des informations, des préservatifs, des conseils et des services de dépistage ou des soins. Les communautés de migrants sont souvent marginalisées sur les plans social, culturel, économique et linguistique, ce qui fait obstacle à l'accès aux soins de santé(2).

Le statut juridique et l'occupation de chaque migrant influent aussi sur le degré d'exposition au virus. Les migrants dépourvus de documents peuvent craindre d'être expulsés s'ils prennent contact avec des prestataires de soins de santé ou, pour commencer, sont parfois hors d'état d'acquitter le prix des soins. Les femmes migrantes qui sont introduites clandestinement; sont abandonnées à elles-mêmes en cours de transit; voyagent seules; ou font l'objet d'un trafic, n'exercent aucun emploi et n'ont d'autre recours que d'échanger des faveurs sexuelles pour survivre ou de travailler dans l'industrie du sexe sont exposées à des risques accrus d'exploitation, de violence et, par extension, d'infection par le VIH(3). Les migrants ne savent souvent presque rien du VIH et n'ont eu qu'une expérience antérieure négligeable des services de santé dans leur pays d'origine. La migration saisonnière ou le retour au pays d'origine sont d'autre part susceptibles d'augmenter les risques de transmission aux partenaires et aux épouses(4).


MIGRATION ET VIH/SIDA

Jusqu'à présent, les chercheurs ont dû n'aborder qu'avec beaucoup de prudence le problème de la migration et du VIH/sida en raison du manque de données fiables et de sa complexité même. Néanmoins, la plupart des experts soutiennent que passer d'une zone à faible risque à une zone à risque élevé augmente la probabilité d'infection par le VIH et que la migration circulaire aggrave considérablement les risques que le virus ne trouve un nouvel habitat(119).

Selon une étude conduite pour le compte de la GCIM, 66 % de toutes les infections par le VIH transmises par voie hétérosexuelle qui ont été diagnostiquées dans l'UE concernent des personnes venues de pays à forte prévalence - en particulier de l'Afrique(120). De même, en Australie, plus de la moitié de toutes les infections par le VIH attribuées à des rapports hétérosexuels entre 2000 et 2004 ont été diagnostiquées chez des personnes originaires d'un pays à forte prévalence ou dont les partenaires en étaient originaires. Au Canada, un quart des infections par le VIH diagnostiquées en 2005 ont frappé des personnes originaires de pays à forte prévalence d'Afrique subsaharienne et des Caraïbes(121). Cependant, bien que les adversaires de la migration reprochent parfois aux migrants d'être des "porteurs du VIH/sida", c'est l'expérience de la migration elle-même qui peut les rendre plus vulnérables(122). D'autre part, on ne sait pas bien encore à quel point du cycle de la migration survient l'infection : avant le départ, durant le transit, dans le pays hôte ou durant une visite au pays d'origine. En outre, les migrants sont souvent surreprésentés dans les évaluations de la prévalence du VIH parce que les pays hôtes et les employeurs exigent parfois que les migrants soient soumis à un dépistage - ce qui n'est pas exigé des résidents.

Bien qu'il y ait peu de données sur le VIH et la migration dans les régions pauvres du monde, la migration a été associée à une vulnérabilité accrue aux maladies contagieuses. Les statistiques du Ministère philippin de la santé montrent que sur 1385 Philippins séropositifs recensés en 2005, 33 % travaillaient hors du pays(123). Dans une communauté rurale de l'Ouganda, le taux de séropositivité parmi les migrants rentrés au pays est de 11,5 % - soit deux fois plus élevé que parmi la population non migrante(124). En Afrique du Sud, parmi les mineurs dont beaucoup sont des immigrants venus de pays voisins, un sur trois environ est séropositif(125).

Par ailleurs, le lien entre mobilité de la population et séropositivité constitue l'un des facteurs les plus négligés et mal compris à l'origine de la rapide diffusion de la maladie en Afrique australe(126). L'incidence la plus élevée se rencontre non pas dans les régions les plus pauvres d'Afrique, mais dans des pays tels que l'Afrique du Sud et le Botswana, qui ont une bonne infrastructure de transports, des niveaux relativement élevés de développement économique et un nombre considérable de migrants, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays(127). Les données obtenues du Mozambique indiquent que le VIH se répand le plus vite dans les provinces où se situent les principales voies de communication vers l'Afrique du Sud, le Malawi et le Zimbabwe, ainsi que dans les provinces d'où sont partis les travailleurs migrants à destination de l'Afrique du Sud et d'autres régions du pays même(128). En Zambie, les taux d'infection les plus élevés se trouvent dans les villes et agglomérations qui bordent les principaux axes routiers(129).

Dans la Déclaration d'engagement sur le VIH/sida de 2001, 189 gouvernements se sont engagés à élaborer des stratégies qui permettraient aux migrants et aux travailleurs mobiles d'avoir accès aux programmes de prévention du VIH/sida - notamment la fourniture d'informations et de services sociaux - et à commencer de les appliquer d'ici 2005(130). L'Engagement appelle à une représentation et une participation accrues de divers groupes de population mobiles dans la mise au point de plans nationaux; une autre recommandation invite à faire intervenir les employeurs, les syndicats, les organisations communautaires et les travailleurs de l'industrie du sexe dans les programmes de prévention du VIH/sida et de soins aux séropositifs(131). En Thaïlande, le gouvernement s'efforce de prévenir les maladies infectieuses parmi les milliers de migrants dépourvus de documents qui sont détenus (souvent pour des semaines ou des mois) au centre SuanPlu de Bangkok. Il s'agit notamment de leur communiquer des informations sur le VIH/sida dans leur propre langue(132).




3

LES DROITS HUMAINS DES TRAVAILLEURS MIGRANTS

En vertu du droit international, tous les travailleurs migrants - quel que soit leur statut juridique - ont droit à jouir du même degré de protection des droits humains que tout autre être humain. La Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille est l'instrument juridique le plus complet protégeant leurs droits. La Convention, qui s'appuie sur les autres traités de base relatifs aux droits humains, est entrée en vigueur en 2003. Elle fixe les normes minimales que tous les pays qui adhèrent à la Convention sont tenus de respecter. Contrairement à la plupart des instruments relatifs aux droits humains, celui-ci n'a cependant pas été ratifié par la majorité des pays développés.

La Convention définit les droits humains dont tous les travailleurs migrants, qu'ils soient pourvus ou non de documents, ont le droit de bénéficier - à savoir la protection contre la réduction en esclavage et la violence; l'accès aux soins médicaux d'urgence et à l'éducation pour leurs enfants; l'égalité de traitement avec les nationaux dans les conditions de travail; le droit d'être membres de syndicats et autres organisations défendant leurs intérêts; et les droits à l'identité culturelle, à la liberté de pensée et de religion. Les travailleurs migrants pourvus de documents se voient attribuer des droits additionnels, comme l'accès au logement, aux services sociaux et sanitaires, le droit de former des syndicats et organisations, ainsi que de voter dans leur pays d'origine. La responsabilité qui incombe aux migrants de respecter les lois du pays hôte et l'identité culturelle de ses habitants est également soulignée. Bien que le droit au regroupement familial ne soit pas explicitement reconnu, les pays sont encouragés à le faciliter. La Convention exige aussi l'élimination de la traite des êtres humains et de leur introduction en fraude dans un pays - activités clandestines qui donnent lieu à tant de violations des droits humains qu'elles ont suscité l'adoption de protocoles spécifiques à la Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée (2000).

Les États qui sont parties à la Convention protégeant les droits des migrants sont tenus de s'efforcer d'introduire une gestion plus humaine et équitable de la migration internationale. Il est recommandé entre autres d'informer les migrants de leurs droits, de fournir aux travailleurs migrants et à leurs employeurs des informations sur les politiques et lois pertinentes, et d'assister les travailleurs migrants et leur famille. Pour prévenir les abus, la Convention limite exclusivement aux entités gouvernementales et aux organismes privés autorisés le recrutement des migrants.

Divers autres instruments et mécanismes relatifs aux droits humains visent à mieux assurer les droits des travailleurs migrants; ce sont notamment les organismes internationaux chargés du suivi de l'application des traités, les conventions de l'Organisation internationale du Travail et les chartes des droits humains au niveau régional. Le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits humains des migrants a joué un rôle important s'agissant d'appeler l'attention sur les droits des groupes vulnérables - en particulier ceux des femmes et des enfants - et sur la nécessité de s'efforcer plus vigoureusement de prévenir les abus, notamment ceux commis à l'encontre du personnel domestique, le trafic des humains, la violence contre les femmes et le racisme. Les migrants peuvent aussi déposer auprès du Rapporteur des plaintes contre toute violation dont ils sont victimes(1).



Au-delà de la différence : accepter la diversité

Une récente étude de l'ONU montre que le nombre de pays qui veulent réduire la migration internationale est tombé de 40 % à 22 % entre 1996 et 2005(133). C'est là un signe encourageant. Malgré les nombreuses controverses dont la migration internationale fait l'objet, les gouvernements et les communautés en reconnaissent de plus en plus la valeur. De fait, plusieurs analyses récentes s'accordent à affirmer que, malgré ses inconvénients, la migration transfrontalière peut comporter des avantages substantiels - pour les migrants et pour les pays d'origine et de destination(134). Puisque la migration est, du moins en principe, une nécessité et une aubaine pour les deux parties en cause, pourquoi donne-t-elle lieu à tant de désaccords ? Pourquoi tant de nations sont-elles de plus en plus soucieuses de limiter l'immigration ?

C'est là un problème délicat. La vraie difficulté peut résider moins dans les obstacles économiques habituellement cités (il est possible dans la plupart des cas d'en réduire la dimension par des politiques appropriées) que dans les barrières sociales, les heurts culturels et ethniques, et la menace croissante d'une hostilité sans cesse plus affirmée du public envers les migrants dans les pays d'accueil.

Pendant une grande partie des XIXe et XXe siècles, le mot "assimilation" signifiait que les migrants étaient souvent incités à renoncer à leur identité - c'est-à-dire à déposer leur bagage culturel au seuil du pays de destination. Aux États-Unis, par exemple, les immigrants - quelle que soit leur origine - étaient encouragés à "s'américaniser" et y étaient aidés(135). Vers la fin du XXe siècle, toutefois, le rouleau compresseur culturel est devenu une approche insoutenable et les dirigeants ont commencé à se rallier à la notion de multiculturalisme, c'est-à-dire l'idée que tous les citoyens adoptent un ensemble commun de valeurs et d'idéaux tout en préservant simultanément leur appartenance ethnique et leurs attitudes culturelles distinctives dans la vie privée(136).

Dans l'idéal, tel que défini par le Canada, "le multiculturalisme garantit que tous les citoyens peuvent garder leur identité, tirer fierté de leurs lointaines origines et entretenir un sentiment d'appartenance"(137). Dans la pratique, toutefois, le multiculturalisme a été interprété de bien des manières et appliqué dans des contextes nationaux très différents, avec un degré variable de succès ou d'échec(138). Beaucoup craignent qu'une migration de masse ne menace le concept même de nation-état. La notion d'une communauté nationale fondée sur des ancêtres et un patrimoine culturel communs est également remise en question. En outre, les difficultés pratiques que comporte la concrétisation du multilatéralisme - c'est-à-dire celles qui sont liées à la langue et à la culture dominantes du pays hôte - ont suscité une très forte réaction négative des porte-parole tant de l'extrême droite que des principaux partis, surtout en Europe(139). D'autre part, la "ghettoïsation", ou marginalisation - sociale, culturelle, économique, politique et même spatiale -, de certaines communautés migrantes à l'écart des grands courants de la société ne sert qu'à élargir les malentendus interculturels tout en contrariant simultanément leur intégration.

* * *

Indépendamment de ce qui précède, les tensions constatées dans les nombreux pays qui accueillent des immigrants ont une réalité incontestable et risquent de s'aggraver à mesure que la migration internationale se gonflera inévitablement sous l'effet de la mondialisation. Que faire ? Des politiques d'intégration permanente et participative, la représentation des intérêts et droits des migrants par les organisations de la société civile, et une coopération entre les pays d'origine et de destination sont les facteurs essentiels qui déterminent ce qu'il en sera de l'intégration. Les approches seront nécessairement diverses. Ce qui peut réussir dans les pays dont l'existence a été fondée sur l'immigration - comme l'Australie, le Canada et les États-Unis - peut ne pas réussir pour les nations qui se caractérisent par une langue, des coutumes et une culture communes remontant à des centaines, sinon des milliers d'années. En outre, certaines communautés migrantes sont plus ouvertes à l'intégration que d'autres - en fonction de leur affiliation religieuse et culturelle comme de leurs traditions éducatives. Dans toutes les situations, dissiper les mythes qui alimentent la discrimination et favorisent la xénophobie, tout en promouvant la compréhension interculturelle, constitue sans aucun doute un pas dans la bonne direction. Quelle que soit l'approche spécifique, nous devons dans une société équitable travailler à son succès(140).